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Le parolier d’Aznavour vivait à Martigny!

Publié vendredi 19 octobre 2018 à 08:53
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Publié vendredi 19 octobre 2018 à 08:53 
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Incroyable! Jacques Plante, l’auteur de «La bohème» et de tant d’autres tubes des années 50 à 80, a résidé en Valais durant près de vingt ans. Avant son décès, en 2003, il a même cédé un temps les droits de ses plus célèbres refrains à Christian Constantin. Récit d’une improbable saga.
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Par où commencer? L’histoire est si rocambolesque, tellement inattendue et, pour tout dire, à ce point surréaliste qu’on ne sait pas par quel bout l’empoigner. Par le message essentiel de cet article, réflexion faite. Non, vous n’avez pas la berlue, vous avez bien lu: le parolier sans qui Charles Aznavour, Yves Montand, Eddy Mitchell, Serge Gainsbourg et tant d’autres ne seraient pas devenus ce qu’ils étaient ou ce qu’ils sont encore (voir l’encadré) a résidé durant près de vingt ans à Martigny. En toute discrétion, avec Colette, sa troisième épouse. Au lieu-dit Prés de la Scie 2, dans le bâtiment joliment baptisé l’Esplanade pour être précis. A cette renversante nouvelle, je – vous comprendrez dans la phrase suivante pourquoi je me permets d’utiliser la première personne – me dois d’ajouter une info plus personnelle mais pas moins kafkaïenne. J’ai appris la semaine dernière, en gros vingt-cinq ans après, par la bouche de Christian Constantin, bâtisseur et promoteur de l’immeuble, que j’ai moi-même été le voisin du couple durant les dix mois pendant lesquels j’ai occupé l’appartement du dessous, en 1993. Vous pensez peut-être que j’exagère ou vous vous dites: «Comment est-ce possible qu’il ne l’ait pas su à l’époque?» La réponse se trouve en grande partie dans les colonnes d’un des magazines de référence de la chanson française, Je chante magazine, qui écrit textuellement ceci dans l’un des très rares articles consacrés à Jacques Plante, en janvier de cette année: «De l’auteur de La bohème et de dizaines de grandes chansons à succès qui s’étalent sur une quarantaine d’années, on ne sait pratiquement rien. Sa fiche biographique se limite à deux lignes et la seule photo trouvée est celle que nous publions. Jacques Plante n’a, semble-t-il, pas donné d’interview à la radio et à la télévision, ni même à la presse écrite et à la presse spécialisée», rapporte l’auteur du sujet.

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«La bohème» restera assurément l’œuvre majeure de Jacques Plante. Les premiers vers de la chanson, «Je vous parle d’un temps/ Que les moins de 20 ans/Ne peuvent pas connaître», demeurent parmi les plus célèbres de la chanson française.

Un hockeyeur peut cacher un parolier
Nous voilà donc face au parolier dont Charles Aznavour disait qu’«il fut sans doute le meilleur que la France ait connu», célèbre par l’incroyable héritage qu’il a laissé mais aussi inconnu au bataillon que le soldat du même nom. L’incarnation d’un des plus grands paradoxes du show-business en somme. Car pour beaucoup, le seul Jacques Plante appartenant au gotha est le gardien de hockey canadien passé à la postérité pour avoir remporté six fois la fameuse Coupe Stanley et avoir été le premier à utiliser un masque de protection, en 1959.
Alors, que sait-on finalement de son homonyme qui a signé une trentaine de chansons de Charles Aznavour et près de 4000 autres, dont certaines que vous fredonnez encore, à l’instar de l’immuable Etoile des neiges? Qu’il est né en 1920 à Paris, qu’il est mort en 2003, à l’âge de 82 ans, qu’il repose au cimetière du Père-Lachaise aux côtés des plus grands et que, après avoir tourné la page de l’écriture, il s’est lancé à corps perdu dans sa seconde passion: la collection des papillons. C’est tout. Ou presque. L’encyclopédie Wikipédia ajoute pudiquement et laconiquement qu’il s’est retiré en Suisse à la fin des années 70. Nous ajouterons: «En tant que réfugié fiscal, comme beaucoup de ses célèbres compatriotes de cette époque de l’âge d’or.» Mais contrairement à son ami Aznavour, Jacques Plante n’a pas déposé ses valises à Genève et à Crans-Montana, mais à Martigny. Et qui dit Martigny dit forcément… Christian Constantin! Alors jeune entrepreneur, le pas encore président du FC Sion lui vend sur plan un attique pour lui et sa jeune épouse, et un 4,5 pièces au rez «pour installer sa collection de papillons». Riche à millions grâce aux droits des chansons, il en achètera quelques autres au fil des années.

«Il m’appelait au milieu de la nuit»
De son côté, CC garde lui aussi le souvenir d’un homme extrêmement affable. De sa mémoire, il sort peut-être la pièce manquante expliquant pourquoi Jacques Plante est beaucoup moins connu que ses œuvres et pourquoi l’homme au travail pourtant noble se faisait si discret. «Ce n’est pas faire offense à sa mémoire que de dire qu’il était très joueur. Il me parlait souvent de cette addiction. Parfois, il m’appelait au milieu de la nuit en me disant: «Christian, j’ai un gros chèque qui va arriver, vends-moi un appartement demain, sinon, j’ai peur que l’argent ne finisse sur des tables de casino.» De la confiance, naquit ensuite une certaine amitié entre les deux hommes. Au point que le parolier, en froid avec ses nombreux enfants, finit par céder au jeune promoteur, en l’espace de quatre ou cinq ans, une partie des droits de ses chansons. «Spécialement ceux provenant de ses adaptations françaises des tubes de Frank Sinatra», se souvient Constantin. Combien a-t-il touché? «Comme vous le savez, je n’ai pas la mémoire des chiffres. Quelques centaines de milliers de francs. Que j’ai dépensés», répond-il avec malice lorsqu’on lui demande ce qu’il a fait de cet argent.
Dans son livre souvenir, Pierre Saka, un autre parolier, écrit que Jacques Plante était la gentillesse même. Un avis que partage sans hésiter Jean Kamarzin, naguère propriétaire d’une agence immobilière à Martigny et résidant lui aussi à l’Esplanade. «M. et Mme Plante étaient des personnes adorables. Mais on les voyait très peu. Elle sortait rarement et lui passait d’un appartement à l’autre avec l’ascenseur. Devenue veuve, la belle Mme Plante est encore restée quelques années à Martigny», confie le commerçant. Nous l’avons contactée en France, où elle réside désormais. Sans succès. Et à Martigny, les rares personnes qui ont fréquenté son mari sont soit décédées, soit tenues au secret professionnel, à l’instar de son avocat-notaire.
183 000 papillons

KEYSTONE/RUE DES ARCHIVES/AGIP
Hugues Aufray: Pour le troubadour parisien, ici à droite, Jacques Plante a notamment écrit «Santiano» et «Dès que le printemps revient».

Giulio Cuccodoro a rencontré l’auteur parisien quelques heures, à Martigny. Frais émoulu entomologiste, c’est lui qui, en 2000, a été chargé par le Muséum d’histoire naturelle de Genève de déménager au bout du lac les 800 cadres contenant les 63 000 papillons de nuit de la collection Jacques Plante. L’actuel chargé de recherches sur les coléoptères décrit à son tour un homme très aimable, mais déjà atteint dans sa santé. «Il était content de voir le fruit de ses années de quête partir dans une institution qui le mettrait en valeur mais, en même temps, je sentais bien qu’on lui arrachait le cœur, devise le scientifique. Avant de prendre congé, nous avons partagé un moment autour d’un thé. Une demi-heure, peut-être, au cours de laquelle j’ai pu mesurer son incroyable passion pour les papillons», témoigne Giulio Cuccodoro, avant d’ajouter: «En 1986, la ville de Genève, via le Muséum, lui avait déjà racheté sa collection de papillons de jour: 120 000 spécimens.» «Mais les pièces les plus rares sont parties à New York», rectifie Christian Constantin. Pour redonner vie à ce patrimoine unique, le Muséum envisage d’en faire l’inventaire à travers une plaquette ou un ouvrage intitulé La collection de papillons Jacques Plante. Si vous la découvrez, vous pourrez désormais dire: «Ah, c’est celui qui a écrit La bohème!»

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