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Jean Revillard / Rezo
Le jour de la visite de «L’illustré», Pascal Vonlanthen était, parmi les huit autres artistes présents au Creahm, le centre de l’attention de Villars-sur-Glâne. Une fois la séance de photos terminée, il s’est remis au travail devant sa feuille de dessin.
Destin

Pascal Vonlanthen inspire le styliste de Michelle Obama

14 juillet 2017

Les œuvres de l’artiste handicapé fribourgeois Pascal Vonlanthen ornent les habits du couturier Jason Wu à New York. Histoire d’un hasard inouï.

Un fil coloré relie désormais Villars-sur-Glâne (FR) à Manhattan. Ce lien vibrant, constitué de signes abstraits, associe deux créateurs qu’a priori rien ne destinait à collaborer. A Fribourg, Pascal Vonlanthen, 60 ans, est un artiste autodidacte. Il est handicapé et analphabète et s’exprime dans les ateliers du Creahm, pour Créativité et handicap mental. A New York, le styliste Jason Wu, Taïwanais et Canadien, 35 ans, déploie son talent depuis l’âge de 16 ans dans le monde de la mode. Stars du cinéma et de la politique portent régulièrement ses vêtements. Le premier exprime sa différence à travers un univers naïf. Il a inventé une écriture répétitive en s’inspirant de coupures de journaux et d’imprimés. Le second est connu pour avoir habillé Michelle Obama à l’occasion des cérémonies d’investiture de son mari et plus récemment la comédienne Diane Kruger au Festival de Cannes. Le hasard a réuni ces deux hommes dans une collection où les lignes du premier semblent danser sur les habits du second.


Pascal Vonlanthen à sa table, mercredi 5 juillet, dans les locaux du Creahm à Villars-sur-Glâne, près de son mur. Il y travaille deux fois par semaine. Devant lui, sur un fauteuil, on découvre trois des vêtements envoyés  de New York par les ateliers de Jason Wu. Photo: Jean Revillard / Rezo

«Une sorte de tricotage»

Depuis 1988, deux fois par semaine, Pascal Vonlanthen se rend en bus à l’atelier d’art différencié, un lieu non subventionné. Dans cet espace aménagé où s’expriment de singuliers talents malgré une différence, mentale ou psychique, il a choisi sa place, un peu à l’écart, contre le mur. Pascal, silencieux, travaille avec méthode sur de larges feuilles de papier, parfois des rouleaux de plusieurs mètres. Il crée un monde où s’enchevêtrent objets, animaux et signes au crayon, à la peinture, au stylo ou au pastel gras.


Tout en répétition et en couleurs, le travail de Pascal Vonlanthen ressemble à de la dentelle. Photo: Jean Revillard / Rezo

Ses travaux sont rangés dans un large tiroir. Outre l’affirmation d’un style, on fait le constat, en l’ouvrant, d’une réelle évolution à travers le temps. En 2014, en bas d’un papier beige, l’œil averti de Gion Capeder, l’un des deux animateurs du Creahm avec Laurence Cotting, repère une ligne formée d’embryons de lettres. «Je l’ai invité à se concentrer sur ce détail, par la suite, c’est devenu une sorte de tricotage.» Pascal, plus perméable que certains de ses camarades, a pris cette direction avec détermination et bonheur. Au fil des mois, son trait, naïf, s’est affiné et affirmé.

Collectionneurs séduits
Il y a deux ans, les pages des quotidiens suisses sont devenues source d’inspiration. Pascal Vonlanthen ne les comprend pas, mais les reproduit avec sa vision – titre, sous-titre, photo, texte – puis laisse aller son imagination entre structure et liberté. En reproduisant, il part dans une improvisation, un peu à la façon d’un jazzman, et impose une esthétique. Il forme des successions de a, des lignes joyeuses et élégantes noires, bleues, rouges, qui, une fois empilées, constituent la partition d’une musique écrite pour les yeux.


A l’occasion d’une expo à Fri Art fin 2015, les œuvres de Pascal ont fait l’objet d’un catalogue. Un exemplaire, vendu dans une librairie de Manhattan, est tombé sous le regard de Jason Wu. Photo: Jean Revillard / Rezo 

Son travail est remarqué lorsque en 2015 Balthazar Lovay, directeur du Centre d’art contemporain de Fribourg, Fri Art, expose ses œuvres. 
Ce jour-là, Pascal Vonlanthen a mis un costume et une cravate. Il a même fait un discours. De sérieux collectionneurs de Zurich et Genève sont présents. Ses tableaux les plus grands, une fois encadrés, se vendent entre 600 et 700 francs, les plus modestes entre 100 et 250 francs. La quasi-totalité des œuvres s’écoule en deux semaines. Un catalogue, sorte de grand cahier bleu, lui est entièrement consacré. L’ouvrage présente en français et en allemand des textes expliquant la démarche non académique de cet artiste issu d’une famille paysanne.


Trois des vêtements de la collection Grey 2017 signée Jason Wu s’inspirent des œuvres de Pascal Vonlanthen. De gauche à droite, un t-shirt imprimé, une veste en jean brodée et une petite robe blanche en soie, ornée des motifs de l’artiste. Photo: Jean Revillard / Rezo

Peu après, à l’occasion d’un voyage à New York, Balthazar Lovay a la bonne idée d’emporter une quarantaine de ces brochures afin de les proposer dans des librairies spécialisées. «Il n’y a pas de texte en anglais?, lui demande-t-on. Désolé, cela ne nous intéresse pas.» Le scénario se répète mais, à chaque visite, la curiosité prend le dessus sur l’obstacle de la langue. Les libraires tombent sous le charme. A croire que Pascal Vonlanthen a inventé un langage universel.

De retour en Suisse, Balthazar Lovay reçoit un e-mail auquel il ne prête pas attention. Il émane des studios du styliste Jason Wu basé à New York. Une plaisanterie sans doute. Trois semaines plus tard, un rappel attire l’attention du directeur de Fri Art. En entrant dans une échoppe du centre de Manhattan, Jason Wu, en quête d’inspiration, s’est arrêté sur le travail intuitif de Pascal. Il a eu un coup de foudre et propose de collaborer avec ce «Swiss artist». Il souhaite faire de ses «scribbles» (gribouillis) les imprimés des vêtements de Grey, sa collection capsule du printemps 2017.


Michelle Obama et le styliste Jason Wu. Elle a fait don de sa robe d’investiture de 2009, créée par le couturier, au Musée national d’histoire américaine de Washington. Photo: Getty Images

«Il a fallu cinq mois de négociations», se souvient Laurence Cotting. Ni le Creahm ni Fri Art n’avaient jamais été confrontés à pareille demande et l’affaire s’est conclue pour quelques milliers de dollars. Pascal superstar? «Je suis fier», commente-t-il modestement. Il mesure, à sa façon, que quelque chose d’exceptionnel s’est passé. Son nom et le Creahm sont mentionnés sur le site de Jason Wu. La marque parle même de «Pascal look». On retrouve les signes caractéristiques de son travail sur une petite robe en soie blanche à 650 dollars, un t-shirt à 195 dollars ou une veste en jean à 495 dollars. On peut tout acheter en ligne et, en cette période de soldes, les prix sont allégés. Pascal est déjà tourné vers la suite. Il prépare une fresque pour l’Ecole de culture générale de Fribourg. Et, le 22 juillet, il exposera, avec d’autres, dans le cadre original des maisons pittoresque de la vieille ville de Sion.