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© Sedrik Nemeth / © sedrik nemeth

Philip Jaffé: une vie au nom des enfants

Publié lundi 1 octobre 2018 à 08:56
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Publié lundi 1 octobre 2018 à 08:56 
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Les journalistes l’adorent pour sa capacité à décortiquer les faits divers. Psychologue de renom, Philip Jaffé est le deuxième Suisse à intégrer 
le Comité des droits de l’enfant de l’ONU. Une nomination prestigieuse.
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C’est un Don Quichotte expérimenté et serein. Don Quichotte, parce qu’il a toujours une vue romanesque et romantique de la vie; expérimenté, parce que son champ de compétences va de la psychologie de l’enfant à celle des grands criminels; serein, parce qu’il estime être dans la meilleure période de sa vie. «C’est la première fois, assure-t-il, où j’ai suffisamment travaillé pour apprécier la joie qui en découle.» Trois états d’esprit dont il va avoir besoin pour relever un nouveau défi. Philip Jaffé a été récemment nommé au Comité des droits de l’enfant de l’ONU. Adoubé à New York par 137 Etats sur 195, un score qui en dit long sur l’aura dont il jouit au-delà de nos frontières. Celui qui est aussi directeur du CIDE (Centre interfacultaire en droits de l’enfant) est impatient «de descendre dans les tranchées». Pour filer la métaphore militaire, son ami Jean Zermatten, l’ancien juge des mineurs valaisan qui fut le premier Suisse à intégrer le comité onusien, et qui l’a présidé de 2011 à 2013, dit de lui que c’est «un meneur d’hommes».

Sedrik Nemeth / © sedrik nemeth
Avec Jasper, 9 ans, et Zachary, 6 ans, dans leur appartement sédunois. Devenir père à 50 ans a bouleversé sa vie.

Main de fer dans un gant de velours? «Plutôt un gant de velours entouré de velours, corrige son épouse, Aian, en servant un café turc dans leur grand appartement sédunois. J’ai découvert à l’occasion de cette nomination sa capacité à créer autour de lui de l’affection, une équipe, il met beaucoup plus l’accent sur la relation humaine et je pense que Jean Zermatten y est pour beaucoup.»
Son mari ne dément pas. «Peut-être que j’ai acquis une sorte de confiance dans le processus, dans les gens, dans moi-même. Avec l’expérience, je suis moins dans une sorte de paranoïa, non pas une peur de se sentir attaqué mais ce besoin d’identifier chez une personne si elle est sympathique, digne de confiance ou pas. Je suis beaucoup plus tolérant, peut-être parce que je suis plus à l’aise avec mes propres imperfections.»Dans son vaste salon blanc et dépouillé, il assure vouloir profiter de sa médiatisation pour mieux faire connaître le travail du comité. Lui qui est né à Trinidad d’un père suisse et d’une mère américaine veut tout faire pour améliorer le sort des enfants sur cette planète. «Je vais tenter de créer des réseaux avec les autorités, les activistes des droits de l’enfant, je compte aller souvent sur le terrain! Notamment en Afrique et aux Caraïbes, deux pays où j’ai vécu et qui me sont chers.»

Père sur le tard
Etonnamment, lui qui a consacré sa vie aux enfants aura mis du temps à en avoir. Il avait témoigné dans ce magazine de cette paternité tardive qui a bouleversé sa vie. Ce premier enfant à 50 ans, les vingt-deux ans de différence avec Aian, son épouse, de mère tessinoise et de père somalien, qui fut son élève, la naissance de Jasper et Zachary, 9 et 6 ans, qui déboulent justement dans le salon pour jouer avec leur père. Ce qu’on perd en énergie, on le gagne en sagesse, c’est son credo aujourd’hui. Il aime cette thèse du psychologue Erik Erikson qui pensait qu’à chaque âge, des défis nouveaux sont possibles. Il raconte tout cela d’une voix plutôt douce qui tranche avec son physique de demi de mêlée.

Philip Jaffé avec sa mère, américaine.

Sa femme parle d’évidence quand elle a pénétré dans l’amphithéâtre de l’Université de Genève. «J’ai su tout de suite que c’était lui, je l’ai choisi.» Espiègle, la troisième Mme Jaffé confie être allée jusqu’à faire téléphoner sa mère au domicile de son futur mari pour s’assurer qu’il vivait seul. Sourire. «En deuxième année, on s’est arrangés pour que je n’aie pas à passer d’examens avec lui!»
Chez les Jaffé, on ne discute pas forcément de Freud ou Piaget à tous les repas. Même si le grand psychologue genevois a beaucoup inspiré le nouveau membre du Comité des droits de l’enfant. «Mon père enseignait la géologie, ils étaient collègues, Jean Piaget habitait près de chez nous. Je me souviens de l’avoir croisé le long du chemin de Pinchat, il poussait son vélo car il était trop âgé pour monter dessus. J’étais frappé par le fait qu’il s’arrêtait pour remettre les feuilles qui dépassaient de l’autre côté des grillages. Cette image m’est restée en tête. Les grands scientifiques, au travers de leurs théories, passent leur vie à mettre de l’ordre dans l’univers, réduire le chaos autour d’eux. Lui continuait à subir cette pensée au quotidien.»

Le spécialiste de «l’enfant toxique», titre de son dernier livre, avoue en avoir été lui-même un à l’adolescence.

Philip Jaffé n’a jamais rêvé d’égaler la carrière du maître. Il a choisi d’étudier la psychologie au début un peu «pour embêter» son père qui ne connaissait pas grand-chose au domaine. Une manière comme une autre pour le fils de lire de l’admiration dans les yeux d’un père exigeant. Il n’a jamais songé à être psychiatre, malgré une mère responsable des bénévoles de l’hôpital psychiatrique Bel Air. «J’étais pressé, je ne voulais pas faire les six années de médecine, et puis c’était l’époque de l’antipsychiatrie, et je trouvais qu’il y avait trop de hiérarchie. A l’hôpital, c’est comme à l’armée!»

Avec les tueurs en série
Au printemps dernier, Philip Jaffé a publié L’enfant toxique. Et reconnaît bien volontiers en avoir été un lui-même, notamment à l’adolescence. Le divorce de ses parents, sa difficulté à s’intégrer dans le système scolaire genevois après des années vécues à l’étranger, ce surnom de «Sauvage» donné par ses camarades… Autant d’obstacles qui ne l’auront pourtant pas empêché de briller dans ses études. Sa thèse de doctorat, financée en faisant le taxi à New York, portait sur l’alexithymie, cette incapacité à traduire ses émotions en mots.

Le 29 juin à New York, le psychologue était élu triomphalement au Comité des droits de l’enfant.

Une des périodes les plus marquantes de sa vie restera son immersion dans une prison, près de Boston, qui accueillait les plus grands criminels du Massachusetts. Nécrophiles, vampires, tueurs en série offerts à son observation bien avant que les profilers du FBI ne fassent leur apparition au cinéma. «Pour le jeune psychologue que j’étais, c’était comme de se trouver dans un magasin de bonbons pour un enfant. Je voulais à tout prix comprendre la pathologie de l’agir, pourquoi les gens passent à l’acte, font des choses interdites, hors du commun.» Une expérience intense où il a failli y laisser des plumes. «Je suivais un meurtrier nécrophile. Une sorte d’Hannibal Lecter très intelligent, une formule 1 du crime. Il avait lu plus de livres de psychologie que moi. J’ai mis un certain temps à comprendre que j’étais un pion sur son échiquier. Cela pouvait devenir dangereux, on est dans la noirceur du fonctionnement mental. Plus on veut comprendre ces personnes, plus on se dévoile soi-même et on devient vulnérable. J’ai dû apprendre à me protéger.»
A 60 ans – il les fêtera le 9 octobre –, il n’a pas encore trouvé la réponse à la question du mal. Il a encore du temps. Il aimerait vivre jusqu’à 120 ans.

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