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Julie de Tribolet
Carine, Pasqualino et Immaculée sont nés et ont grandi en Suisse, mais ils n'en ont pas la nationalité. Aujourd'hui, ils souhaitent pouvoir l'obtenir.
Citoyenneté

Pourquoi 
je veux 
devenir Suisse

24 janvier 2017

Ils vivent ici depuis des années, certains y sont nés. En marge 
de la votation sur la naturalisation 
facilitée de la troisième génération, nous avons rencontré des hommes et des femmes pour qu’ils nous racontent leur lien à notre pays.

Dimanche 12 février, les citoyens devront se prononcer sur l’arrêté fédéral concernant la naturalisation facilitée des étrangers de la troisième génération. En cas d’acceptation, cette voie de naturalisation (plus rapide et moins chère que la naturalisation ordinaire), aujourd’hui presque exclusivement réservée aux époux et épouses de citoyens suisses, s’étendrait aux petits-fils et petites-filles d’immigrés. Les conditions pour l’obtenir seraient toutefois définies selon plusieurs points très stricts: un des grands-parents aura été titulaire d’un droit de séjour, un des parents aura passé au mininum dix ans en Suisse et effectué cinq ans de scolarité, et le candidat en question (la troisième génération, donc) devra être né en Suisse, y avoir suivi cinq ans d’école et être âgé de moins de 25 ans. Toutes ces conditions réunies ne concerneraient ainsi pas plus de 25 000 personnes dans notre pays, l’immense majorité étant des Italiens ( 14 331 personnes), suivis loin derrière par les Turcs ( 2251 ), les Espagnols ( 1890 ) et les Portugais ( 1185 ). A quelques jours de ce dimanche de votations, L’illustré a tenté de comprendre ce qui motivait les étrangers, toutes générations confondues, à vouloir devenir Suisses et quels étaient leurs liens avec notre pays. Rencontres.

«Parce que mes racines sont dans le Jura»

Hyrjete Haziri, 20 ans, Kosovare, née en Suisse, employée en usine, Courtételle (JU)

Hyrjete nous accueille sur le pas de la porte, les yeux rieurs derrière ses grandes lunettes rouges. A 20 ans, la jeune femme vient d’emménager dans ce trois-pièces de Courtételle avec son mari, Jeton. «Comme moi, il est originaire du Kosovo. Je l’ai rencontré lors d’un séjour linguistique en Allemagne», explique-t-elle dans son joli accent jurassien. Titulaire d’une formation d’employée en intendance, elle travaille aujourd’hui en usine, faute d’emploi dans sa branche. «Dans le Jura, on a un vrai problème avec les frontaliers, explique-t-elle. Je n’ai rien contre eux, mais je trouverais normal qu’on privilégie d’abord les résidents suisses.» C’est son père qui a immigré le premier, durant la guerre du Kosovo. «Il a travaillé sur les chantiers routiers, avant de faire venir ma mère, mes deux frères et mes trois sœurs.» Née à Delémont, Hyrjete a effectué sa scolarité entre Bassecourt, Courrendlin et Courtételle. «Mes racines sont ici, dans le Jura. Le Kosovo, j’aime y aller de temps à autre en vacances, mais je ne pourrais pas y vivre, parce que je suis trop habituée au mode de vie helvétique.» Il y a deux ans, tout juste majeure, Hyrjete a donc déposé sa demande de naturalisation. Si elle avoue ne pas suivre de très près la politique, elle observera les résultats du 12 février avec attention. «Je ne comprendrais pas très bien que cela soit refusé. Je suis de la deuxième génération et je me sens déjà complètement Suissesse, alors imaginez mes futurs enfants!»

«Pour voter et pouvoir m’engager davantage»

Immaculée Mosoba, 22 ans, Congolaise, en Suisse depuis 1999, étudiante en droit, Fribourg

Une douce odeur d’acras flotte dans la cuisine familiale des Mosoba, dans le quartier du Schoenberg, à Fribourg. «C’est une spécialité sucrée congolaise réalisée par ma maman», explique Immaculée en posant le plat sur la table. A 22 ans, l’étudiante de l’Université de Fribourg a déserté la bibliothèque une matinée pour nous recevoir. «Parler de la naturalisation, c’est quelque chose qui me touche et qui compte énormément», explique cette passionnée de politique, membre du comité du Parti socialiste de la ville de Fribourg et candidate au dernier Conseil général.

«J’ai toujours voulu devenir Suissesse, mais plus encore depuis que je suis engagée en politique, parce qu’à chaque fois que je m’investis dans des actions je suis bloquée au niveau du vote», se désole-t-elle. Tous deux Congolais, ses parents ont fui le régime de Mobutu. Née en Belgique, Immaculée avait 4 ans à son arrivée en Suisse. Elle a effectué toute sa scolarité à Fribourg. «De la crèche Mandarine à l’université. Le Congo, je n’y suis allée que deux fois dans ma vie. Je me sens Suissesse et Fribourgeoise à 100%, même si j’ai un attachement à mes origines. Mes parents disent d’ailleurs de moi que je suis une Blanche à la peau noire», s’amuse la jeune femme, qui se réjouit d’obtenir son passeport pour faire entendre sa voix. «Alors, j’ai envie de dire aux jeunes qui ont le droit de vote: «Allez-y, exprimez-vous! J’adorerais tellement le faire, moi!»

«Je suis né en Suisse, c’est au Portugal que je me sens parfois étranger»

André Teixeira, 28 ans, Portugais, né en Suisse, étudiant en tourisme, Lausanne

Il est arrivé pile à l’heure au rendez-vous, en dépit, assure- t-il, d’une inclination toute vaudoise au quart d’heure de retard. «Au-delà de la boutade, c’est vrai que je me sens d’abord Lausannois. Je suis né au CHUV, j’ai fréquenté la crèche de mon quartier, effectué ma scolarité obligatoire, le gymnase de Beaulieu et maintenant l’école de tourisme, que je m’apprête à terminer sitôt mon dernier examen bouclé, fin janvier», explique André. Alors, quand on lui demande pourquoi il souhaite devenir Suisse, le Vaudois parle d’abord d’une forme de reconnaissance. «Mon sentiment d’appartenance est ici. Au Portugal, on m’appelle le Petit Suisse. Même si je suis fier de mes origines, chez moi, c’est à Lausanne, c’est dans le canton de Vaud. Parce que c’est ici que j’ai ma vie, mon cercle social, mes amis et tous mes souvenirs.» Les parents d’André sont arrivés deux ou trois ans avant sa naissance. Sa mère, infirmière, décroche un premier emploi au Tessin, son père travaille en cuisine dans une pizzeria lausannoise. «Mes parents se sont installés ensemble quand ma mère a trouvé un poste au CHUV. Trente ans plus tard, elle y bosse toujours.» Il y a trois mois, André a déposé sa demande de naturalisation suisse. Une démarche qui intervient après une réflexion personnelle sur son identité et son appartenance à ce pays qui l’a vu naître. «Adolescent, j’étais peut-être moins conscient de mon attachement à la Suisse. Je me posais moins de questions. Et puis aujourd’hui j’ai envie de pouvoir participer activement à la vie politique et citoyenne. Je n’ai d’ailleurs jamais raté une occasion de voter depuis que j’ai le droit de le faire au niveau communal.»

«Mes enfants sont Suisses et ma vie est ici depuis vingt-cinq ans»

Carine Munsunguna, 40 ans, Angolaise, en Suisse depuis 1992, coiffeuse, Lausanne

Elle le tiendra entre ses mains en mai prochain. Après trois ans et demi de démarches administratives et d’attente, Carine recevra son passeport suisse. Un jour, assure-t-elle déjà, qu’elle n’oubliera pas. «Devenir citoyenne symbolisera le lien très fort qui m’unit à la Suisse, parce que ce pays m’a offert ma liberté», explique la quadragénaire la voix émue. Carine a 15 ans lorsqu’elle arrive comme réfugiée politique. Son pays, l’Angola, tout juste sorti d’une longue guerre de décolonisation portugaise, est alors aux prises avec un conflit civil meurtrier. «Ma mère est arrivée la première, avec mon frère et ma sœur cadets. Elle nous a fait venir trois ans plus tard, mon frère aîné et moi.» La famille s’installe à Yverdon-les-Bains, Carine intègre le collège puis trouve un apprentissage de coiffeuse. «La première image que je garde de la Suisse, ce sont ses bus, dont les portes s’ouvraient toutes seules. Mais mon souvenir le plus fort, c’est cette odeur de calme et de paix qui y régnait.» Une sérénité bientôt rompue par une nouvelle épreuve, quand, un an plus tard, la mère de Carine décède des suites d’une maladie. L’adolescente a tout juste 17 ans.

Les quatre frères et sœurs sont séparés et placés en familles d’accueil. «Je me suis retrouvée sans repères. Cette période a été très difficile.» Alors, il y a dix ans, lorsqu’elle s’installe à son compte à Bottens, Carine baptise son petit salon de coiffure Chez Marilou, du nom de cette mère à qui elle doit tout. Maman à son tour, elle se sent reconnaissante de voir grandir Haurélien et Téo, 5 et 13 ans, tous deux Suisses par leurs pères, dans un pays libre et en paix. «La naturalisation était une démarche importante aussi pour mes enfants. Parce que ma vie est ici avec eux. Et puis, après vingt-cinq ans, je suis devenue aussi Suisse que les vrais Suisses!»

«Pour m’investir dans la vie politique»

Pasqualino Gallicchio, 35 ans, Italien, né en Suisse, responsable syndical, Sion

Pour lui, c’est d’abord une question de terminologie. «On parle de naturalisation facilitée, mais on devrait plutôt évoquer la naturalisation naturelle. Quand on est né en Suisse, qu’on y a fait toutes ses classes et construit sa vie, on est aussi Suisse que ceux qui le sont déjà.» Dans son bureau sierrois, Pasqualino sait doublement de quoi il parle. Né à Sion de parents italiens, ce diplômé universitaire en sciences internationales diplomatiques aide les Italiens de Suisse dans leurs démarches administratives en sa qualité de responsable de l’Institut de tutelle et d’assistance aux travailleurs italiens.

Titulaire d’un permis C, il a entrepris les démarches de naturalisation il y a deux ans et demi. «J’ai attendu plus de trente ans pour déposer ma demande, parce que j’avais envie de me poser professionnellement, explique-t-il. Puis il y a eu le 9février 2014 et le oui à l’initiative contre l’immigration de masse. Ça a été un électrochoc. J’ai souhaité me naturaliser par conviction politique. Parce que je voyais cette montée du populisme en Europe. J’ai envie de devenir Suisse parce que j’appartiens à ce pays, que j’y ai mes habitudes, mes repères, ma vie.» Qu’aimerait-il dire aux citoyens qui s’exprimeront dans les urnes le 12 février? «Qu’en parlant d’un étranger de la troisième génération, on parle d’un voisin, d’un collègue, d’un copain, de proches qui ont exactement les mêmes habitudes et coutumes que les Suisses.»