Emil Weatherhead Breistein/AFP
Joueur professionnel, Mathieu Quiquerez affûte sa technique six à huit heures par jour, en contact constant avec le reste de son équipe via un programme vocal.
Portrait

Profession "gameur"

07 décembre 2017

Le Jurassien Mathieu Quiquerez, alias Maniac, est l’un des seuls Suisses à gagner sa vie comme joueur professionnel sur PC. Portrait d’un e-athlète qui flingue surtout les clichés sur les jeux électroniques.

Devant la maison où il a grandi à Porrentruy, Mathieu Quiquerez ressemble à un jeune homme d’affaires chic et ambitieux. Chemise bleu roi élégante, coiffure impeccable, regard vif et curieux, il flingue en une seconde les clichés qui collent à la peau des gamers, ces joueurs professionnels de jeux vidéo sur PC ou sur console. Au revoir le geek antisocial au t-shirt Star Wars, et bienvenue à Maniac, son surnom dans le milieu, e-sportif de 27 ans sain de corps et d’esprit. Un jeune homme en couple depuis deux ans avec la belle Norvégienne Hege, également dans le circuit, qu’il a suivie à Bergen, en Scandinavie. Un adulte responsable, doux, perfectionniste. Un mauvais perdant parfois, planqué derrière un compétiteur de haut calibre. «Quand il était petit, on l’entendait pester devant son ordinateur dans sa chambre puis rire aux éclats», commencent en chœur les parents de Mathieu.

En retraite «détox numérique» dans son Jura natal, le Romand vit de sa passion pour Counter-Strike: Global Offensive, un jeu de tir en équipe dans un décor de guerre. Précurseur, il fait un métier qui, dans cinq à dix ans, sera entré dans les mœurs en Europe. «Intrigué par le job de mon fils, le facteur me pose souvent des questions en voyant l’inscription sur son courrier, «joueur professionnel de jeu vidéo», commente, amusée, Fabienne, la maman. Acclamés en Asie, les gamers sont considérés comme de véritables athlètes, au même titre que les sportifs traditionnels. Pour faire un parallèle avec le football, leur profession requiert un entraînement intensif, des stratégies étudiées, une fusion entre coéquipiers et une gestion du stress sur le terrain… ici virtuel. Ce sont des stars, suivies par des milliers de fans en ligne.

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Depuis le premier clic de souris, Fabienne et Yves Quiquerez ont soutenu leur fils dans sa carrière. Photo: Darrin Vanselow.

Mathieu compte déjà 73 259 followers sur Twitter et 19 237 ont «liké» sa page Facebook. Lors de tournois internationaux d’envergure, il a joué devant près de 15 000 personnes avec sa première équipe, Titan, quatrième au classement mondial. Globe-trotteur, en 2017 il a participé à des LAN – les tournois, dans le jargon – à Denver, Paris, Bucarest ou encore Copenhague. «A 17 ans, il partait déjà seul à Seattle pour des compétitions. Le téléphone portable nous a beaucoup soulagés. Il nous appelait tout le temps», se rappelle sa maman en choyant son joueur en visite.

Moitié gamer, moitié psychologue

Alors que certains gamers, ravagés par leur dépendance aux jeux vidéo, apprennent à se reconnecter à la réalité dans des camps spécialisés, Mathieu, lui, fait preuve d’un équilibre déroutant. Il s’astreint à une hygiène de vie la plus saine possible. Réveil à 10 heures avec café-tartines. Il lit les journaux et commence à se «mettre en index» devant son PC. «Je fais de nombreux exercices avec ma souris, car tout se joue à la milliseconde», explique le champion en parlant de précision et de mémoire musculaire de la main. L’entraînement officiel débute à 13 heures  avec une session feedback et stratégie. La journée continue sur le web avec une série de matchs amicaux jusqu’à 20 heures. «On s’accorde une heure de pause pour bien manger. J’essaie d’être rigoureux durant mon temps libre et d’aller au fitness, de bien dormir aussi.» Le cycle se répète six jours sur sept. Il cumule plus de 6800 heures sur le jeu.

Après tout, c’est son métier. Il fait partie des 150 joueurs sous contrat sur 10 millions en ligne. Sponsorisé par LDLC, une entreprise high-tech française, il gagne environ 6000 fr. net par mois. Sans compter les extras, lorsque son équipe décroche un prix en compétition. Comme à la Paris Games Week début novembre, où ils finissent premiers et remportent 25 000 fr. «Mes coéquipiers français roulent en BMW. Entre ma vie suisse et norvégienne, je ne suis pas à plaindre, mais je ne vis pas comme un roi», précise-t-il en trinquant avec son grand frère David au Pépin, son bar favori à Porrentruy.

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Rembourrée, agréable pour le dos, avec un repose-pied sur mesure, la chaise sur laquelle Mathieu joue au quotidien a été pensée pour maximiser l'ergonomie. Avec ce meuble son sponsor lui offre les meilleures conditions de travail possibles. Photo: Emil Weatherhead Breistein/AFP  

Lucide, Mathieu a le recul des vrais champions. «J’ai toujours été pragmatique. Etre gamer me plaît mais je dois assurer mes arrières», avoue-t-il, tacticien comme sur le champ de bataille. En 2015, il achève donc avec brio son master à l’Université de Neuchâtel, en psychologie du travail. Pour se reconvertir au besoin. «Il a toujours eu d’excellents résultats à l’école, il venait à table à chaque repas et s’entourait de beaucoup d’amis», livre la maman pour répondre aux critiques du voisinage, choqué de voir que la famille Quiquerez soutenait à 100% son fils dans sa passion sur écran. Durant son cursus, l’étudiant était même DJ. A des kilomètres de l’image du «nerd» potentiellement dangereux. «Je comprends toutes les interrogations autour de la composante «violence» de mon activité mais je vais bien dans ma tête. Je tire sur des gens dans un monde virtuel mais je sais différencier la vie réelle et celle dans mon PC», argumente Mathieu avec sérénité. «Mon fils n’a pas le profil d’un terroriste», s’indigne Fabienne qui hait les documentaires qui mettent en scène les gamers comme des jeunes en difficulté à deux doigts de péter les plombs.

Maniac n’est pas prêt à déposer les armes. Ou plutôt sa souris. Malgré les coups durs dans sa carrière, comme en 2014 quand il a été remplacé par un meilleur attaquant chez Titan, il est tenace. «Il est dans son élément», assure Yves, son père. Alors le garçon s’accroche et devient consultant pour la relève. Pense à tout arrêter mais retrouve le chemin des arènes de Counter-Strike. «Je me suis entraîné comme un fou et j’ai eu droit à une deuxième chance», lâche-t-il les yeux brillants. Très fiers de l’ascension de leur petit dernier, ses parents suivent ses aventures internationales en temps réel sur Twitter. «Je suis né gamer, je vais mourir gamer, pro ou non», revendique tout sourire le Jurassien.