Thomas Buchwalder/Schweizer Illustrierte
Roger Federer pose devant l’académie de tennis de Rafael Nadal, à Majorque: «Je peux difficilement m’imaginer quelque chose de semblable en Suisse.»
Interview

Roger Federer: "Aujourd'hui, Stan est une légende"

09 novembre 2016

Nous étions avec Roger Federer à Majorque, où Nadal a ouvert une académie de tennis. Il évoque son retour sur les courts, raconte ses expériences et s’extasie face à Stan Wawrinka.

Il y a sûrement à Majorque des endroits plus attrayants que Manacor, la ville natale de Rafael Nadal, 30 ans. Il n’y a en revanche guère d’écoles de tennis de par le monde qui arrivent à la cheville de celle-ci. «C’est mon avenir», commente sobrement le Majorquin à propos de sa Rafa Nadal Academy où s’entraîneront bientôt une centaine d’adolescents. Roger Federer, 35 ans, qui a interrompu sa saison peu avant les JO de Rio pour cause de maux au genou et au dos, est ici en qualité d’invité d’honneur. Il est manifestement impressionné.

Roger, pouvez-vous imaginer de réaliser à votre tour une telle académie?

Non, en aucun cas. Lorsque Rafa m’a raconté qu’il ouvrait une école de tennis avec plus de vingt courts, un hôtel et un spa, je n’y croyais pas! C’est pourquoi j’ai voulu voir de mes propres yeux. Je ne connais aucun ex-joueur qui ait réalisé une structure semblable.

Ça ne vous tenterait pas?

J’ai de la peine à m’imaginer cela en Suisse. D’ailleurs, nous avons déjà Swiss Tennis à Bienne. C’est là que je me suis formé, ce serait une concurrence. Mais quand c’est Rafa qui le fait, je soutiens volontiers son initiative. Du coup, si mes enfants souhaitent un jour apprendre le tennis, je sais où il faudra les envoyer.

Vous faites votre retour en janvier à la Hopman Cup. Le monde verra-t-il de nouveau le grand Federer?

Ma feuille de route est respectée. En matière d’entraînement physique, il y a des choses que je peux déjà faire à 100%. Et au tennis, je parviens à augmenter l’intensité. Soit le genou tient le coup, soit il ne tient pas.

il45_federer02.jpg
Federer distribue des autographes lors de son passage chez son sponsor Jura. Photo: Thomas Buchwalder/Schweizer Illustrierte

En randonnée dans l’Alpstein d’Appenzell, votre genou a tenu.

Oui. C’était une idée de mon père. Il m’a dit: «Prenons la télécabine, puis baladons-nous en altitude.» Il pensait bien sûr que nous ferions sans difficulté le trajet de retour à pied. Du coup, nous sommes redescendus jusque dans la vallée. Une expédition de six heures et demie, le test extrême pour mon genou. Depuis ce jour, j’ai le sentiment que ça va mieux. J’ai eu la certitude que si mon genou survivait à cela, le reste irait aussi. Au bout du compte, nous étions tous crevés. Le lendemain, j’étais en forme mais mes parents, Mirka et les deux filles ont eu des courbatures au réveil.

Quand vous vous promenez en famille, n’y a-t-il pas d’attroupements?

Les filles avaient encore l’école le matin. Nous étions sur l’Ebenalp vers 14 heures 30 et marchions à contre-courant des randonneurs. Vers 16 heures nous étions à la buvette d’alpage. J’espérais qu’il y aurait une table pour que nous puissions nous restaurer. C’était presque plein mais nous avons trouvé de la place. Un convive jouait de l’accordéon. C’était super. Nous sommes redescendus vers le lac de montagne, mon père a rencontré des amis, c’était tout simple. Et même lorsque quelqu’un souhaite une photo, j’accepte de temps à autre. Parfois j’explique que j’ai besoin de paix, les gens le comprennent très bien.

Le fait de pouvoir aller partout, c’est la liberté, c’est précieux.

Tout à fait. Et je ne suis pas du genre à me plaindre d’être reconnu. Ma foi, ça fait partie du jeu.

il45_federer03_0001.jpg
Sur les réseaux sociaux, Federer a a célébré à sa façon la victoire de Wawrinka à l’US Open, exploit qui l’a impressionné: «Je me réjouis pour lui. Parce que c’est un terrible bosseur. Comme moi.» Photo: Twitter

Que faites-vous le plus ces temps?

Je suis en train de reconstruire ma condition physique avec Pierre Paganini. J’ai fait beaucoup d’entraînement physique spécifique pour le genou.

Vous sentez-vous plus fort que jamais?

Je me sentais fort précédemment aussi. Le problème est qu’en fin de saison un joueur de tennis n’a que cinq ou six semaines devant lui pour se préparer. Pierre dit toujours que j’ai besoin de six semaines pour revenir au niveau de l’année précédente. Du coup, au fil d’une carrière, on ne peut pas s’améliorer, sauf si on s’en donne le temps. J’espère que ça marchera de manière à ce qu’en janvier je me sente fort. Peut-être plus fort que jamais.

Vous êtes satisfait. Diriez-vous que vous irez aussi bien après votre retraite?

Je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’avec l’âge on diminue. A bien des égards, ma forme s’est améliorée au fil de ma carrière du point de vue des performances. Mais il y a des signes d’usure, comme le montre mon genou. Il y a huit ans déjà, les médecins avaient vu que ce genou n’allait pas trop bien. Mais une semaine plus tard, la douleur avait disparu et j’ai joué jusqu’à maintenant. Si j’avais joué de malchance, je me serais arrêté à ce moment-là. Au gré de plus de 1000 matchs, il est normal qu’il se passe parfois quelque chose.

il45_federer04.jpg
Rafa Nadal et Roger Federer pendant la cérémonie d’ouverture de l’école. Photo: Thomas Buchwalder/Schweizer Illustrierte

Stan Wawrinka est là pour prouver qu’à 30 ans passés on n’est pas encore bon pour la ferraille.

Il a été incroyable. Je ne m’attendais vraiment pas à ce qu’il remporte la finale, même si j’éprouve la plus grande estime pour lui. Mais Djokovic en finale de l’US Open? Eh bien, il l’a fait! A 4:1 pour Djoko au premier set, je suis allé me coucher. Puis je me suis réveillé et je me suis dit: «C’est incroyable!» Je me suis tellement réjoui pour lui.

Une carrière étonnante.

Et comment! J’ai connu Stan lorsqu’il était encore un ado et qu’il se tenait cinq mètres derrière la ligne de fond à essayer de renvoyer les balles n’importe comment. Aujourd’hui, le voilà avec un statut de légende et une carrière que n’importe qui se souhaiterait. Au début de ma carrière, j’aurais également été heureux si, après Wimbledon, il n’y avait plus rien eu.

Stan a désormais remporté trois grands chelems.

Oui. Plus l’or olympique, plus la Coupe Davis, plus un Master 1000. Il a réussi l’incroyable. L’US Open à sa façon, c’est encore autre chose. Pour lui, c’est la confirmation: je suis une légende, je suis le plus grand. En ce moment du moins. Quand tu es dans ce stade et que tu soulèves le trophée… Et contre Djokovic. C’est tout, le maximum! Du coup, cela vaut les vingt-cinq années que tu as données pour ça. C’est pourquoi je me réjouis pour lui. Parce que c’est un terrible bosseur. Comme moi.

federer4.jpg
Roger Federer en vacances, lors d'une balade dans le canton d'Appenzell. Photo: DR

Y a-t-il des leçons à prendre chez Wawrinka?

Bien sûr! Le lendemain, je me suis demandé: comment ce gars s’y est-il pris, lui qui a de légers complexes, qui est un peu insecure, ce gars qui a souvent été tout près mais n’y est jamais tout à fait parvenu. Comment a-t-il fait pour réussir ça? Il a développé cette foi qui fait que, lorsque la machine est en route, il n’y a plus grand-chose pour l’arrêter. Naguère, il montrait ça au démarrage. Je le surnommais «Diesel» parce qu’il lui fallait du temps pour chauffer. Et parce qu’il a montré que cela pouvait durer tout au long d’un tournoi. D’abord il se bat, puis à un certain moment ça roule. Quelle foi! Et le fait qu’il pense être physiquement le plus fort indique ce que la tête peut faire. Lorsque tu te remets en question, cela se passe différemment: tu perds les jeux un peu limites. Cela peut basculer à tout instant. C’est cette foi et cette force que Stan a développées. Il n’a pas toujours su qu’il les possédait.

Et Djokovic passe par une petite crise.

C’est vrai. J’y suis passé et Rafa aussi. Une fois que tu as remporté les quatre grands chelems, et donc à peu près tout réussi, s’ouvre une nouvelle ère. Et surgit la question: à quel point ai-je encore envie? Cela peut durer une semaine, un mois, une année ou alors l’envie ne revient plus jamais. Non pas que Djoko joue mal. Il continuera de gagner. Il est trop bon. Mais la victoire à Roland-Garros a été une coupure dans sa carrière.

Nombre de vos fans ont peur que vous vous demandiez: à quoi bon tout ça, j’ai une belle vie?

(Il rit.) Oui, j’ai toujours su que la vie serait belle même si le tennis n’en faisait plus partie. Mais j’ai le sentiment qu’il y a encore des choses à faire.

il45_federer05_0001_0.jpg
Sur les réseaux sociaux, Roger Federer a posté des images de ses balades à Appenzell, l’une de ses occupations pendant la période où il arrêté les matchs en raison d’une blessure à un genou.

Vous avez besoin de beaucoup de sommeil?

Lors des tournois, il arrive qu’au lendemain d’un match j’aie l’impression d’avoir été écrasé par un camion. Depuis que je suis à la maison, je peux aller me coucher vers 23 heures ou minuit et je suis parfaitement éveillé et en forme à 6 heures. Auparavant, avec les enfants, je ne me serais pas levé à 6 heures. Je peux certes le faire de temps en temps, mais ça doit être planifié. Sans quoi ce ne serait pas professionnel.

Quel est l’homme que Mirka préfère? Le papa ou le champion?

Je crois qu’elle se réjouit que je sois entièrement retapé et que je puisse retourner sur le court. Elle espère que je vais bien, que je rejouerai bien et que je tirerai le meilleur parti de cette coupure. Elle pense sérieusement que je réussirai encore beaucoup de choses. Cela me donne de la force.

il45_federer06.jpg
Les jumelles Charlene et Myla (au premier rang) et les jumeaux Leo et Lenny au Kids Day de l’Open d’Australie 2016. Photo: Dukas

Est-elle toujours franche avec vous en ce qui concerne vos possibilités?

Oui. Il m’est arrivé de lui demander si j’y arriverai encore, car j’entends beaucoup de rumeurs pessimistes. Elle me dit: «Ne te fais pas de souci, je te le dirai.» Elle me regarde cinq minutes et sait si quelque chose ne va pas; si c’est physique ou si je suis préoccupé. A part ça, elle a apprécié cette pause. C’est pourquoi elle peut un peu lâcher prise. Et puis, après tout, nous sommes encore en vacances.

Propos recueillis par 
Christian Bürge et 
André Häfliger/
Schweizer Illustrierte (traduction et adaptation: Gian Pozzy)