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Le trophée en main au soir du 16 juillet et de son huitième sacre sur le gazon anglais, Roger Federer arrive au dîner des champions, organisé au Guildhall de la Cité de Londres.
Tennis

Roger Federer: l’année du come-back

19 décembre 2017

A 36 ans, le tennisman a illuminé 2017. De Melbourne à Wimbledon, de Miami à Shanghai, empochant deux sublimes Grands Chelems au passage, il a écœuré des adversaires partagés entre crainte et admiration. Récit précis de janvier à novembre, en quelques hauts faits, souvent extraordinaires.

Seize janvier, Melbourne, Margaret Court Arena, night session. L’adversaire de Roger Federer au premier tour de l’Australian Open n’a rien de clinquant. Sans le savoir encore, l’honnête Jürgen Melzer, 300e mondial, entre dans l’histoire. Première victime du bourreau des courts, l’Autrichien inaugure l’année inouïe du champion trentenaire, qui revient de six mois d’une pause totale. «Je ne sais pas trop à quoi m’attendre, glisse Federer, j’ai un peu perdu cette notion qui consiste à jouer des matchs.»

Le tennis, c’est comme le scrabble, cela ne s’oublie pas. L’affaire est réglée en deux sets, la volée tient, les passing-shots tiennent, tout tient. Que vogue le paquebot Federer, plein soleil.

Quinze jours plus tard, au début de l’après-midi du 29 janvier, la légende s’ouvre en grand, sur le dernier point d’une finale de 3 h 37 contre Nadal et une balle de match qui doit être revue à l’Eagle Eye, pour que le monde se persuade de l’impensable. La sphère jaune a bel et bien atterri dans les limites. Après un parcours qui l’a vu éliminer des marathoniens comme Nishikori ou Wawrinka, Federer remporte le tournoi et son 18e Grand Chelem, à 35 ans et 174 jours. Lui, bon prince, fixant Nadal, glisse: «Si cela avait été possible, j’aurais aimé faire match nul.» Référence à cette journée partagée deux mois plus tôt dans la ville de l’Espagnol, Manacor, à l’occasion de l’inauguration de son centre de sports. Blessés, à des années-lumière du sport d’élite, les deux champions avaient ressemblé à des retraités animant un camp de jeunesse.

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En mars, Roger s'amuse pendant un match face à Nick Kyrgios, à Miami. Photo: Wilfredo Lee/The Associated Press

A Dubaï, le 28 février, les nuages volent plus bas. Peu après avoir confirmé qu’il jouerait jusqu’à la fin de 2019, Federer enregistre sa défaite la plus étonnante. Il laisse filer trois balles de match contre un Russe inconnu, Evgeny Donskoy, 116e mondial, s’oblige à un troisième set qu’il mène 5-2 et perd au tie-break. C’est prouvé, Roger est humain.

Depuis là, la lumière vive ne le quitte plus. Elle est aveuglante à Indian Wells. Le 20 mars, tout en attaque stylée, il s’adjuge ce tournoi Masters 1000, son vingt-cinquième, en battant Stan Wawrinka en finale. Evénement du match, il se fait breaker: il avait gagné ses 42 jeux de service de la semaine. «Je suis complètement surpris par mon niveau», glisse-t-il. Il doit être le seul.

Les dieux ne le lâchent plus. Dix jours plus tard, dans la moiteur de Miami, il sauve deux balles de match en quarts contre le Tchèque Berdych et l’emporte sur une double faute de son adversaire, dégoûté. Le tournoi, il l’empoche dans le même élan, pilonnant gaiement Nadal en finale. Condition physique de jouvenceau, il rêve de redevenir numéro un mondial.

Mais avant, il n’oublie pas d’avoir un grand cœur. Le 11 avril, le Hallenstadion zurichois déborde de 11 000 personnes pour le Match for Africa. Dans une atmosphère de kermesse, Roger exécute Andy Murray et fait récolter en un tournemain 1,4 million pour sa fondation. Philanthrope à ses heures, il a déjà dépensé 28,5 millions dans sept pays africains.

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De ses jumelles de 7 ans, Myla et Charlene, et ses jumeaux de 3 ans, Leo et Lenny, à sa mère Lynette et sa femme Mirka, toute la famille joliment endimanchée de Roger Federer assiste au sacre de son champion en finale de Wimbledon, le 16 juillet. Photo: Getty Images

Un mois plus tard, le 15 mai, en vieux sage, il se souvient de l’âge de ses artères et annonce renoncer à Roland-Garros, pour se concentrer sur Wimbledon. «Le début d’année a été magique pour moi, mais la programmation sera la clé de ma longévité», déclare-t-il. Rayon gestion des pauses, il est devenu un seigneur. Il regarde donc le French Open à la télévision, sans regret, déclare qu’il «n’aurait eu aucune chance contre Rafa». Et revient dix semaines plus tard pour cueillir un neuvième titre sur l’herbe verte de Halle, en Allemagne. Alexander Zverev, son adversaire en finale, de seize ans plus jeune que lui, demande pardon ou presque. Il se fait broyer 6-1, 6-3 lors d’une leçon de tennis gratuite de moins d’une heure, échauffement compris.

Roger devient du même coup le favori des bookmakers pour Wimbledon. Comme ils ont raison. L’as fait frémir le gazon londonien pendant quinze jours, passe en revue Dimitrov, Raonic et Berdych jusqu’à, quatorze ans après avoir laminé le géant Philippoussis lors de son premier triomphe, redevenir le «master of ceremony» de son tournoi favori, son temple. Huitième titre à Londres, dix-neuvième Grand Chelem, finale expédiée en trois sets contre un Cilic poussif et le compte est bon, l’écuelle pleine. «Tout le monde pense que Federer est un gars sympa, mais pas avec une raquette à la main», ironise Jacob Steinberg, spécialiste du tennis pour The Guardian. Dans les gradins, ses jumeaux et jumelles battent des mains à l’unisson avec leur mère Mirka et leurs grands-parents Lynette et Robert. C’est un hymne à la joie. «Les voitures ont cinq ou six vitesses, lui en a dix, il est incomparable», lâche Boris Becker, lyrique, dont la métaphore automobile porte. «Etre de nouveau ici, devant vous, avec le trophée entre les mains après tout ce qui s’est passé en une année, cela signifie tellement pour moi, souffle le virtuose. C’est un sentiment tellement fort, tellement bon, je n’arrive pas tout à fait à croire que ce qui se passe est la réalité.»

Après, il se blesse au dos début août, à Montréal. La préparation tronquée, il vit une anicroche à l’US Open, le 7 septembre, où il perd son seul match en Grand Chelem de l’année, en quarts contre Del Potro. «Je suis fatigué, les vacances vont me faire du bien», confesse-t-il. Il s’accorde cependant une récréation tendresse avec Rafael Nadal. Le 23 septembre, ils s’offrent leur premier match joué ensemble, en double, lors de la nouveau-née et rutilante Laver Cup, à Prague. Treize ans d’une rivalité ardente sont ainsi transcendés le temps d’une partie à part, gagnée face au duo américain Sock-Querrey. Avec en prime cette déclaration d’affection du Suisse à l’Espagnol: «Ce fut une journée unique. Rafa, tu ne veux pas devenir Suisse? Nous pourrions jouer les Jeux olympiques tous les deux...»

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En septembre, à la Laver Cup, Federer porte Nadal en triomphe. Réunis pour la première fois par la grâce d’un double, les deux presque vétérans qui dominent le tennis mondial prennent un plaisir extrême. Photo: Martin Divisek/EPA

Il lui reste à gagner à Bâle, fin octobre, pour un huitième titre sur les courts où il fut un discret ramasseur de balles, dans un autre siècle. En finale, il prend sa revanche sur Del Potro, remporte sa 95e victoire en carrière, double Ivan Lendl et s’approche du record a priori insubmersible de Jimmy Connors, 109 titres. «Nous n’avons jamais vu un Roger Federer aussi fort», s’étonne Roger Brennwald, le directeur du tournoi, qui le connaît depuis toujours. Le temps de dire au revoir à son pote d’enfance Marco Chiudinelli, 36 ans comme lui, qui pose sa raquette à Bâle, Federer décide de faire l’impasse sur le tournoi de Paris, renonce à briguer la place de numéro un mondial. Nadal a trop d’avance.

Il conclut sa symphonie aux Masters de Londres, le 20 novembre. Une défaite en demi contre l’aérien David Goffin, juché sur un nuage. Qu’importe. En se retournant, le chemin parcouru en 2017 a des éblouissements de Voie lactée. Hors exhibitions, Roger Federer a disputé 57 matchs et 12 tournois. Il a gagné 52 parties, en a perdu 5. Il a beaucoup smashé, beaucoup souri, beaucoup levé les bras au ciel. Il a fait boire des hectolitres de liquides divers et fait ingurgiter des montagnes de chips aux citoyens massés devant leurs écrans. La panne d’adjectifs élogieux commence à poser un réel problème à l’Académie française. D’autant qu’il serait prudent d’en garder quelques-uns pour la suite de l’histoire. Car non, rien n’est terminé.