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Richard Young/DR
Ron Wood, 70 ans, a fêté le 1er anniversaire de ses jumelles, Gracie Jane et Alice Rose, le 30 mai dernier. Il est père de six enfants et dix fois grand-père. A droite, en père comblé, avec ses filles dont il a lui-même coupé le cordon à la naissance.
Destin

Ron Wood: "Je pensais dire adieu à ma famille..."

16 août 2017

Le guitariste des Rolling Stones, 70 ans, 
père de jumelles de 1 an, a été opéré d’un cancer 
du poumon. Fini cigarettes, alcool et drogues. 
Reste le rock’n’roll, une tournée et une escale 
en Suisse le mois prochain. Portrait.

Après cinquante-cinq ans de carrière, on pensait que les Rolling Stones avaient réellement pactisé avec le diable, qu’ils bénéficiaient d’un crédit santé illimité. «Une fête réussie, c’est une fête dont on ne garde aucun souvenir», résume volontiers l’inoxydable Keith Richards, dont la devise est: «Ce qui vous tuerait ne me tue pas.» Las, au détour d’une interview, l’autre guitariste du groupe, Ron Wood, 70 ans, trait d’union entre les membres, adepte d’une diplomatie rigolarde qui apaise les tensions, considéré comme le Scapin de la bande, révèle avoir été opéré d’un cancer du poumon gauche en mai dernier, échappant de peu à la Faucheuse. «Lors d’un contrôle de routine, le médecin m’a annoncé que j’avais une supernova en train de brûler. Ça aurait pu être le clap de fin.» Un choc révélé dans les colonnes du magazine Event: «J’ai cru qu’il était temps de dire au revoir à ma famille.»

 

Après une semaine d’angoisse, les analyses ont confirmé l’absence de méta­stases. «Je suis tellement reconnaissant que l’imagerie médicale de pointe ait permis de détecter cela à temps.» Ses deux frères ont eu moins de chance, morts tous les deux d’un cancer.


Keith Richards et Ron Wood, larrons en foire en 1979, dans un Learjet entre Los Angeles et San Diego. Ils se rendent au dernier concert d’une courte tournée de leur autre groupe, les New Barbarians, formé afin de promouvoir l’album solo de Ronnie, «Gimme Some Neck». Photo: Getty Images

Père de six enfants

Comment se résoudre à tirer sa révérence lorsque l’on vient de souffler les bougies du gâteau célébrant le premier anniversaire de ses jumelles, les adorables Gracie Jane et Alice Rose, nées de sa relation avec la productrice de théâtre Sally Humphreys? «Il faut croire que quelqu’un m’aime là-haut et que quelqu’un m’aime ici-bas», dit-il, remerciant Dieu et les siens. Ron Wood a eu six enfants – l’un a été adopté – avec trois femmes différentes.

Malgré ses années d’ancienneté, Ronald David Wood, de son vrai nom, est toujours considéré comme «le petit dernier». Il a rejoint les Stones en 1975. La grande différence entre lui et son compagnon de virée Keith Richards, c’est que Ronnie a tendance à exagérer en tout. «Je sais boire, mais lui, c’est à la puissance dix. Il petit-déjeunait à la tequila», souligne Richards, estomaqué.

Un jour de 1975, Keith Richards, qui tentait de faire comprendre à son acolyte la différence entre speed et cocaïne, l’invita, à 5 heures du matin, chez son ami «pharmacien» (comprendre: dealer), Freddie Sessler. Ce dernier les mit au défi de prendre un toast matinal à réveiller les morts: sniffer illico, d’un coup, 20 grammes de coke pharmaceutique Merck. Huit grammes pour lui, huit pour Keith et quatre «seulement» pour Ronnie dont c’était, ce matin-là, une sorte d’épreuve initiatique. L’expérience les laissa muets 10 heures d’affilée et les conduisit tous les trois en voiture, on ne saura jamais pourquoi, en direction de Woodstock.

Avec eux, le reste est à l’avenant. Fumer? Jusqu’en 2012, Ron Wood ne pouvait s’en empêcher. Il alignait clope sur clope, même sur scène, et coinçait sa cibiche entre les cordes, en haut du manche de son instrument. A ses débuts avec les Rolling Stones, Mick Jagger prenait un malin plaisir à lui arracher sa cigarette des lèvres afin de lui apprendre les bonnes manières et de lui rappeler qui était le boss en concert.


Père comblé, totalement sobre, Ronnie Wood, 70 ans, et son épouse Sally, 39 ans, baignent leurs fillettes. Photo: DR

Avant les Stones, Ronnie, Anglais originaire de Hillingdon, dans le Middlesex, fut membre des Birds, du Jeff Beck Group et des Faces de Rod Stewart. Bassiste d’abord, puis guitariste. Il excelle à la slide, jouée avec un bottleneck, ce petit tube de verre ou de métal que l’on glisse sur les cordes. Mais Ron Wood est surtout reconnaissable à sa bonne humeur, à son grand nez et à ses cheveux ébouriffés. Son pif de Cyrano, comme on a pu le lire, a vu passer pas mal de poudre – le garçon a aussi été héroïnomane – mais jamais il n’aurait sacrifié sa crinière de jais. «Plutôt mourir que de perdre mes cheveux en chimiothérapie! Pas question d’utiliser cette baïonnette contre mon corps», affirme-t-il à propos de son cancer. La maladie n’a pas eu son scalp. Tiré d’affaire, le crâne garni, le visage émacié, il lui reste pour seul vice… une canette de cola et la cigarette électronique.

Les drogues et la bouteille le rendent désormais patraque. «Je pense que mon corps ne peut plus les supporter. J’ai essayé de boire un petit drink et je me suis senti physiquement malade, cela m’a conduit à une dépression immédiate. Je me suis senti épouvantablement mal. Horrible!»

«Une famille de soûlards»

Ron Wood aurait tout aussi bien pu mourir d’une overdose ou d’une cirrhose du foie. Autrefois, il buvait huit fois la quantité d’alcool autorisée par les assureurs. Admis huit fois en cure de désintoxication alcoolique, il tient son attirance pour la bouteille de ses parents, un couple de Gitans. «Dans ma famille, tous les membres étaient de vrais soûlards», dit-il. S’il a immodérément aimé vivre dans les vapeurs d’alcool et les paradis artificiels, c’est sans doute pour s’amuser, mais aussi et surtout afin de supporter la pression du showbiz et la notoriété. En son temps, il avait même prodigué des conseils à feu Amy Winehouse: «Lorsqu’on a tant de talent, on est parfois le dernier à s’en apercevoir. On veut se cacher derrière des états seconds. J’ai connu cela.»

Il a tout essayé. Cocktails, whiskys, bières et grands crus mélangés aux amphétamines, LSD, héroïne, cocaïne, ecstasy, herbe, champignons, Tuinal et autres Quaalude, ces pilules en vogue dans les seventies. Il en avait glissé dans un sandwich proposé à sa première épouse, Krissy Findlay, dans le but peu avouable de la mettre hors d’état de nuire afin d’aller rejoindre sa maîtresse.

Sobre comme un chameau

Père comblé, mari heureux, Ronnie est désormais sobre comme un chameau. «Il a une volonté de fer», souligne Keith Richards, qui ajoute que son comparse a craint de reproduire le schéma de son propre père, lequel levait la main sur les femmes. Une situation vécue en 2009 lors d’une violente altercation avec une jeune serveuse russe de 21 ans, Ekaterina Ivanova, deux ans avant son divorce d’avec Jo Wood, sa deuxième épouse.

«Ron a dépensé beaucoup d’argent en beuveries et en drogues alors qu’il est exactement le même à jeun», remarque Richards, qui ajoute son petit grain psy: «Il a une sorte de besoin désespéré d’amour. Sans sa maman, il est un peu perdu. C’était son petit dernier, son petit chéri. Alors, parfois, il garde tout enfoui en lui et dit: «Que veux-tu, on doit tous y passer un jour.» Moi aussi, je suis comme ça, Ronnie sait donner le change. C’est un coriace, le petit enfoiré, un vrai romano.»


«No Filter», la tournée européenne des Stones emmenée par Mick Jagger, fait escale à Zurich le 20 septembre. Photo: Getty Images

La vie de ces rockers tient du roman picaresque et du miracle. C’est en compagnie de Ron Wood que Richards s’est ouvert le crâne aux îles Fidji en 2006. Une hémorragie cérébrale qui aurait pu lui coûter la vie après qu’il fut tombé violemment sur la tête à l’arrière d’un bateau, puis, dit-on, d’un cocotier. En fait, il s’agirait d’un choc survenu lors d’un accident de jet-ski impliquant les deux hommes ou d’une «petite fête» qui aurait mal tourné. Ce qui fit dire à Mick Jagger qu’«il se passait toujours quelque chose quand Ronnie était dans les parages». Richards fut sauvé par le Dr Andrew Law, trépané et se fit poser six broches en titane.

Il faut croire que ce n’était pas son heure, ni celle de Ron Wood. «Je bénis le ciel que Ronnie existe, ajoute Richards. On pourrait l’enterrer qu’il se marrerait quand même. La dernière chose qui sortira de son cercueil, ce sera: «Ah, ah, ah, ah!» Les deux compères se sont mis d’accord, au cas où ils souffriraient physiquement à l’approche des 80 ans: reprendre la drogue. «C’est le meilleur antidouleur qui soit», souligne Wood, hilare.

Voilà de quoi remettre les Rolling Stones en selle à la veille du lancement de leur tournée européenne – 14 dates – baptisée No Filter (sans filtre), le mois prochain. Une escale est agendée à Zurich le 20 septembre au Letzigrund. Avant ce rendez-vous, chacun vaque à ses occupations. Mick Jagger, 74 ans, a dévoilé deux singles en solo, Gotta Get A Grip et England Lost. Keith Richards a confirmé la préparation de nouveaux titres en studio en vue d’un album de compositions originales et Ron Wood, excellent peintre, dessinateur et sculpteur, a verni sa dernière expo à Londres et un imposant livre retraçant son autre carrière d’artiste.