Main Image
Rolf Neeser
Bienvenue à Saint-Moritz. Habitant le village, Silvan Albrecht ne cache pas son plaisir à servir des bulles dans un décor de rêve, ou le mélange impossible du prosecco et du champagne millésimé.
Reportage

Saint-Moritz ou l’envers 
des
 médailles

14 février 2017

Jusqu’à dimanche, Saint-Moritz accueille les Championnats du monde de ski. La très chic station grisonne est-elle vraiment à la hauteur de sa réputation ou est-elle victime de sa longue histoire qui a fait grimper les prix et qui peine à attirer de nouveaux touristes?

La semaine dernière, le brouillard et les nuages se sont invités plusieurs jours à Saint-Moritz, obligeant le report de quelques compétitions, faisant surtout mentir la réputation qui dit que dans la station grisonne le soleil brille 322 jours par année. Personne n’a jamais vérifié, mais un autochtone qui vit entre l’Engadine et l’île de Majorque nous a assuré qu’il fallait, pour être juste, diviser par deux les jours d’ensoleillement.

Il n’empêche, celui qui descend du wagon panoramique des Chemins de fer rhétiques et foule le sol de «Saint-Moritz Top of the World», comme l’affirme l’office du tourisme, a bel et bien l’impression d’atteindre un sommet.

Accès réservés

Pour rejoindre Salastrains, l’aire d’arrivée des courses des 44es Championnats du monde de ski, à 2040 mètres juste au-dessus du village, une noria d’autobus assure la navette. Le public s’y entasse dans un cocon de vestes molletonnées. Au milieu de la montée, les têtes se tournent vers une imposante bâtisse de pierre et de bois: le chalet à 40 millions de francs de Lakshmi Mittal, baron indien de l’acier qui a fait creuser cinq étages dans le granit à défaut d’avoir pu construire en hauteur. Et puis, dans le grand virage suivant, les autocars se rangent à droite pour laisser passer les convois de minibus noirs qui acheminent les VIP jusqu’à leur entrée réservée. Pour les personnes de normale importance, l’accès au site passe par une fouille des sacs suivie d’une distribution gratuite de drapeaux suisses. Enfin, gratuite… Les sponsors qui assurent l’essentiel de la décoration du site ont imprimé leur marque jusque sur la bannière nationale.


En partie désertée à cause des prix très élevés des logements, prisonnière de sa riche histoire, la station de Saint-Moritz retrouve un peu de spontanéité et de décontraction durant les quinze jours de courses et de concerts. Photo: Rolf Neeser

Mercredi dernier, en attendant l’heure des départs du slalom géant des dames, l’armée, entre autres engagements sur les Championnats, assure une partie du spectacle; mais même une brillante interprétation d’un standard de jazz par une fanfare en tenue de camouflage ne suscite guère l’intérêt du public. Deux jours plus tard, les démonstrations aériennes de la Patrouille suisse feront naturellement davantage de bruit. En attendant, chacun cherche sa place. Pour 40 francs, on a le choix entre une fan-zone dans laquelle même les plus grands devront tendre le cou pour voir autre chose que l’écran géant de la télévision ou alors grimper le long de la piste, les filets de protection empêchant malgré tout de s’approcher et d’y voir grand-chose. Et puis il y a la vitesse. Même si elle est très difficile à percevoir, à plus de 100 km/h, les concurrents ne se laissent pas admirer très longtemps, les supporteurs ayant à peine le temps de faire sonner les cloches qu’un nouveau coureur est en piste. Dans les tribunes, c’est une autre affaire, l’extraordinaire disposition des pistes permet de voir venir, d’assister aux freinages et aux bras levés des meilleurs; mais le prix des billets est alors multiplié par deux, trois ou plus.

Parcourant le site en Segway des neiges, les Forces motrices bernoises distribuent des cache-nez, tandis que le leader suisse de l’industrie laitière propose gracieusement quelques-uns de ses produits. Il est aussi possible de les acheter dans un ravissant petit chalet construit pour l’occasion où les serveurs portent le nœud papillon et des bretelles à paillettes.


La fanfare militaire se replie après un bref et beau concert. Photo: Rolf Neeser

Au bord de la piste, exactement comme devant son téléviseur, l’ambiance retombe rapidement une fois passé les vingt premiers concurrents. Les gradins (qui n’étaient pas pleins) se vident, et le public se retrouve au St. Moritz Stübli, pour partager un grand bretzel et une bière des Grisons. A côté, on peut aussi choisir entre un kebab et une soupe à l’orge traditionnelle.

Fête sous surveillance

Serrés comme des œufs dans une boîte de caviar, les spectateurs redescendent en autobus vers le village et deux copains genevois, Jeremy et Valentin, 24 et 27 ans, avouent une certaine déception: «La course est très courte et de ce fait un peu chère.» En revanche, ils se réjouissent beaucoup de remonter le lendemain, pour skier cette fois. Même à un skieur moyen, les pistes de Saint-Moritz donnent une irrésistible envie de les dévaler. Imaginez: la station où furent inventés les sports d’hiver, la luge, le bobsleigh, le curling, les compétitions de ski et les vacances de neige. Cent cinquante ans plus tard, pour la distribution des médailles 2017, le public se retrouve sur la patinoire de l’hôtel Kulm, un palace de légende, qui vient de rénover son country club en bois et devant lequel est installée la place des fêtes. Dominée par Edy, skieur en bois de 19 mètres de haut, elle est sévèrement surveillée par la police et par des Securitas qui confisquent le verre et autres objets dangereux. Réglée comme un direct à la télévision, une remise des médailles dure un quart d’heure chrono; les six premiers ayant l’honneur de la grande scène à côté d’une magnifique voiture du sponsor principal. Ensuite, place à la musique. Des DJ bien sûr et puis 77 Bombay Street, groupe rock de Scharans (GR) venu en voisin. Bastian Baker aussi a chanté, mais seulement pour un public d’invités, dans le luxueux pavillon de deux étages installé par Audi.


A 2000 mètres au-dessus du village, les spectateurs et les supporteurs sont accueillis sur l’aire d’arrivée. Photo: Rolf Neeser

Dehors, un unique marchand peine à vendre ses marronis et même son Heisser Winterzauber (calvados, jus de pomme, cannelle); les gens regagnent tranquillement le centre du village.

Pour qui n’y est jamais allé, Saint-Moritz-Dorf ressemble à la rue du Rhône en pente, les palaces en plus, à une rue de Bourg sans les pavés, à un Monaco à la montagne. Où les boutiques les plus chics se partagent des loyers allant jusqu’à 2000 francs le mètre carré par année (16 000 francs par mois pour 100 m2)! Où les marchands de cigares sont plus nombreux que les kiosques, où une seule vitrine expose pour un demi-million de montres et de bijoux. Au bas de la Via Maistra, un marchand de café, de thé et de caviar a fait construire en bois le Cow Bar. Avec The House of Austria, l’endroit est le seul à refuser du monde. Des jeunes. Cette affluence réjouit Sigi Asprion, le président de la commune: «Saint-Moritz donne l’image d’une station exclusive, chère et snob, mais nous ne sommes pas uniquement cela.» Quand on remarque que les hôtels les plus chics, l’extraordinaire Badrutt’s Palace entre autres, semblent plus qu’à moitié vides, il explique «que si février est en principe la haute saison, plusieurs clients fidèles et avertis ont décalé leur séjour par crainte des nuisances».

Crise d’identité

A côté de l’hôtel de ville, à l’heure du déjeuner, dans l’extraordinaire confiserie Hanselmann, un client fidèle, sous couvert d’anonymat absolu, dresse un constat plus amer: «Saint-Moritz est en pleine crise existentielle. Les gens qui sont nés ici sont partis vivre ailleurs à cause des prix. Et puis à cause du franc fort, beaucoup d’Allemands et d’Italiens n’ont plus les moyens de venir. Le Tyrol du Sud est davantage attractif. Et puis ceux qui ne comptent pas leur argent ne veulent pas être servis par des étrangers…» Quand on imagine que les Championnats du monde de ski (et les Jeux olympiques, rêvés par certains, en 2026) pourraient redynamiser la station, Hans ne décolère pas: «L’ambiance ici manque totalement de spontanéité, il n’y a que des interdictions. Impossible de garer une voiture nulle part alors que les parkings VIP sont vides!» Quand on demande finalement au retraité ce qui le retient ici: «L’air!, dit-il. L’air frais et clair! Mais la région est beaucoup plus belle pendant l’été.»

Marcel Proust, Herbert von Karajan, Vaslav Nijinski, le shah d’Iran et son épouse Soraya, beaucoup de stars qui ont fait briller Saint-Moritz sont mortes au siècle dernier. Impossible de savoir lesquelles viennent y rayonner aujourd’hui. Coincée entre les prix exorbitants d’une simple nuitée, sa réputation d’excellence régulièrement remise en cause, son histoire presque aussi belle que son panorama et les jalousies qui, de Sils à Zernez, déchirent les communes de la vallée, Saint-Moritz saura-t-elle se réinventer? Sur la façade un peu décatie du cinéma Scala, une phrase met en garde: «Das Bild hat immer das letzte Wort.»