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Didier Martenet / L'illustré
Pascal Broulis pose assis sur une chaîne devant le Collège de la Poste, emblématique bâtiment de la commune datant de 1893 où il a suivi une partie de sa scolarité.
Trajectoire

Sainte-Croix, 
point de départ de Pascal Broulis

16 mai 2017

Alors que le second tour se joue dimanche, le grand vainqueur des élections vaudoises est d’ores et déjà le chef des Finances, en tête du premier tour avec plus de 100 000 voix. 
Rencontre dans son fief nord-vaudois, là où il a effectué 
ses premières armes et forgé sa vision politique.

En fermant les yeux, il voit encore les milliers d’ouvriers s’engouffrer chaque matin dans ces imposants bâtiments jaunes posés à l’entrée de Sainte-Croix et entre lesquels il jouait aux gendarmes et aux voleurs quand il était enfant. «Ici, il y avait Paillard, là Thorens, plus loin Reuge.» Il y a de la fierté et de la nostalgie dans la voix de Pascal Broulis. De ces usines sortaient les mythiques caméras Bolex - l’orgueil d’une région - ou des boîtes à musique d’une précision inégalée. C’est attiré par cette économie alors florissante et avide de main-d’œuvre que son père, immigré grec, est venu s’installer en terre nord-vaudoise, épousant une fille de L’Auberson.


A 20 ans, Pascal Broulis (accroupi) se lance dans un périple en minibus à travers l’Asie Mineure avec sa bande de copains. Photo: DR

Pour ce portrait réalisé à la suite de son élection au Conseil d’Etat, l’élu PLR a donné rendez-vous au cœur de cette immense friche industrielle, aujourd’hui transformée en appartements et bureaux. C’est ici le début de l’histoire. Il a hésité. Personnalité ouverte, affable, tout en rondeur, Pascal Broulis n’en garde pas moins la retenue des gens de la montagne. Sa vie privée, il la préserve farouchement. Et Sainte-Croix, c’est sa famille, sa femme Brigitte et son fils Alexandre (13 ans), ses amis, son clan. «C’est ma protection», confie-t-il.

Fermeture d’usines

Mais pour comprendre l’homme, sa vision politique, son attachement au compromis, impossible de ne pas monter dans cette cité accrochée au Balcon du Jura. Il y est né le 3 avril 1965 et ne l’a jamais quittée. Pour en parler, il invite à prendre un café à La Tanière, le quartier général de ses jeunes années. Le premier souvenir qu’il évoque est celui de ses 13 ans, quand la crise frappe la région de plein fouet. Déclassées par les bouleversements de l’électronique et de l’informatique, les usines ferment. «La population de Sainte-Croix a chuté de 8000 à 4000 habitants d’un coup, se souvient Pascal Broulis. Ma classe est passée de 26 à 12 élèves. Beaucoup de copains sont partis avec leur famille… On voyait les volets des maisons se fermer, les stores des commerces se baisser, mais on ne comprenait pas trop.» La ville devient fantomatique. Vu la baisse du trafic, la commune finit même par vendre ses feux rouges à Prilly.


En randonnée dans les Alpes vaudoises avec le club des radicaux «canal historique» (on reconnaît notamment Pascal Couchepin, 3e depuis la g.). Photo: DR

Sainte-Croix est au creux de la vague. Mais la crise libère les énergies. Pour le jeune Pascal Broulis et ses copains, cela se concrétise par une profusion d’engagements. Ils organisent concerts et tournois de volley, développent la Maison de la jeunesse et de la culture et - surtout - lancent le carnaval, qui deviendra une institution. D’abord trésorier, le futur édile en devient rapidement le président. Il n’a pas son pareil pour fédérer les forces, trouver les sponsors, mais aussi pour organiser les tours les plus pendables, comme la fois où ils emmurèrent le chef des Travaux de la commune chez lui, en pleine nuit. Une plaisanterie qui se termina au tribunal.

Chef de bande

Pascal Broulis est sans conteste le chef de la bande. Dès l’âge de 16 ans, chaque été, il va entraîner ses amis dans de grands voyages à travers l’Europe, d’abord en Interrail, puis en voiture une fois le permis de conduire en poche. Jusqu’à ce mémorable périple à travers l’Asie Mineure à huit dans un minibus que, grand amateur de Charlie Hebdo et de Fluide Glacial, il baptisa «Lez héros» en hommage à Reiser. Pascal Broulis s’impose comme le leader, une fois encore. «Tous les parents de mes copains étaient venus me voir pour me dire que j’étais responsable de leur enfant. J’avais un peu la pression», rigole-t-il aujourd’hui. Ces aventures lui donneront le goût du voyage, à tout jamais: Amérique du Sud, Chine, route de la Soie et Samarkand qui le renvoient à ses lectures de Corto Maltese, et surtout la Russie. Il apprécie le «spleen baudelairien» de ce pays, qu’il parcourt des îles Solovki aux steppes du Kamtchatka.


Avec son collègue Philippe Leuba, il rencontre le dalaï-lama. Photo: DR

Attiré très jeune par la politique, le Sainte-Crix siège à 20 ans au Conseil communal. «Il y avait des débats, bien sûr, mais socialistes et radicaux y travaillaient ensemble pour le bien de tous. La solidarité n’était pas un vain mot», se remémore celui qui recréera cet esprit de collaboration quelques années plus tard au gouvernement vaudois avec son collègue socialiste Pierre-Yves Maillard. Et 1990 restera comme une année charnière. Alors que le carnaval boucle peut-être sa plus belle édition, avec la construction d’un drakkar qui restera dans les annales et sur lequel Pascal Broulis défile dans les habits de l’amiral Paspoil von Karott, il est élu au Grand Conseil, devenant le plus jeune député de l’histoire à 25 ans. Il s’y illustre en présidant la Commission des finances. En parallèle, il mène une carrière bancaire, débutée par un apprentissage à la succursale du Crédit foncier vaudois de Sainte-Croix et qui le mènera jusqu’au poste de directeur adjoint de la division logistique de la BCV à Lausanne. En 2002, la banque lui propose une belle promotion. Au même moment, son parti l’approche pour être candidat au Conseil d’Etat. Il sonde alors ses amis. Une majorité lui souffle de rester à la BCV, plus sûr, plus stable. Il choisit la politique. Il ne le regrettera jamais. A 36 ans, encore peu connu, il n’est de loin pas favori de l’élection. Mais poussé par le Nord vaudois, où il fera des scores «fidelcastristes», il crée la surprise. Le banquier reprend les rênes des finances cantonales qu’il ne lâchera plus.


Visite sur la place de tir grisonne de Hinterrhein, qui rappelle son école de recrues dans les chars. Photo: DR

Quinze ans plus tard, auréolé du redressement des comptes vaudois, il réalise, le 30 avril dernier, un score canon au premier tour des élections cantonales: 60,42%. Surtout, il est le premier candidat à dépasser la barre symbolique des 100 000 voix. Et c’est avec une énergie inaltérable et un plaisir presque enfantin qu’il se lance dans ce quatrième mandat, qui pourrait ne pas être le dernier.


Lors d’un séjour passé à Buenos Aires, ce passionné de BD pose à côté d’une statue de Mafalda. Photo: DR

Lui qui se rêvait architecte ou archéologue est heureux d’être là, combatif comme jamais: «Ceux qui prônent aujourd’hui la décroissance sont des inconscients. Celle-ci ne provoque que départ d’entreprises et perte d’emplois. Je l’ai vécue. Cela crée des drames. Il faut se battre pour la croissance. Rien n’est jamais acquis.»