Mathieu Zellweger
Sofia est décédée à la 36ème semaine de grossesse. Sa mère conserve précieusement sa photo, qu'elle a juste fait un peu retoucher.
Vécu

«Sofia restera toujours quelque part avec nous»

07 décembre 2017

Sandra a vécu le drame de devoir mettre au monde un bébé mort-né. Un an après cette tragédie, elle a donné naissance à Valentin, le 1er septembre dernier. Un enfant qui ne remplace pas sa petite sœur décédée, mais qui témoigne pour elle et son mari de leur confiance en l’avenir.

C’est un chouette faire-part pour célébrer la naissance de Valentin, 49 cm et 3550 grammes, né le 1er septembre dernier. Sur la photo, la joie manifeste de Sandra et Goran, ses parents, le sourire de Maksim, le frère aîné, le bonheur tout simple d’une famille qui vient de s’agrandir. Pourtant, si l’on regarde bien l’image, le petit garçon porte une boîte en forme d’étoile entre ses mains. C’est une urne funéraire dans laquelle reposent les cendres de Sofia, sa petite sœur, morte en février 2016. Une présence qui peut paraître incongrue à première vue. Associer la mort à la célébration d’une nouvelle vie, n’est-ce pas un peu déplacé? «Non, répond gentiment mais fermement Sandra, dans son appartement de la banlieue de Zurich. Nous avons eu trois enfants. Sofia restera toujours quelque part avec nous, mais au ciel.»

Plusieurs mois après ce drame, et aussi parce que Valentin marque à sa manière la possibilité d’un nouveau départ, Sandra a voulu témoigner, dans le cadre d’un long reportage du photographe Matthieu Zellweger qui l’a emmené dans toute l’Europe à la rencontre de parents qui ont vécu la perte d’un enfant mort-né.

Sofia, la fille de Sandra, aurait dû voir le jour le 20 mars 2016. «Le lundi 15 février, j’ai su qu’il y avait un problème, se souvient cette Allemande de 41 ans qui a vécu de longues années à Genève. J’avais eu des frissons le jour précédent, je me sentais bizarre.» Après les examens d’usage, les médecins la prennent à part: le cœur de Sofia s’est arrêté à 36 semaines. Morte à terme, sans raisons apparentes. Et le plus dur reste encore à venir. Il faudra accoucher de ce bébé décédé par voie naturelle, la césarienne n’étant pas envisageable, car les femmes cicatriseraient moins bien lorsque l’enfant est mort-né.

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Le faire-part de naissance où l'on voit que Sofia est aussi présente. Photo: Mathieu Zellweger

«Je n’arrivais pas à imaginer comment me préparer à une telle chose», se souvient Sandra, le regard qui s’embrume. «Soudain tout s’arrête. J’ai appelé mon mari, j’ai appelé ma mère en lui disant: «Ta petite-fille est décédée.»

Sandra se souvient de sa colère, de son énervement aussi quand les infirmières parlent trop doucement en sa présence. De son corps, «si intelligent», qui a mis en route naturellement les premières contractions comme s’il fallait expulser au plus vite l’enfant mort dans l’intérêt vital de sa mère. Le 16 février, la salle d’accouchement est prête. Il y a des bougies et de la musique, une drôle d’atmosphère funèbre dans ce lieu habitué généralement à accueillir la vie.

«Je ne ressentais rien»

«L’accouchement a duré deux heures sous péridurale, cela me paraissait très long», raconte cette femme courageuse. La petite Sofia est mesurée, habillée, posée sur le ventre de sa mère. «Je ne ressentais rien à ce moment, confie-t‑elle avec une franchise qui l’honore, comme si je voulais me protéger, mais ensuite je l’ai gardée avec moi toute la nuit.» Les pleurs viendront plus tard. Et l’envie aussi qu’on appelle sa fille par son prénom et pas seulement «le bébé». Même si elle n’a pas respiré une seule seconde à l’air libre, Sofia est une personne à part entière: la loi prévoit qu’un enfant pesant au moins 500 grammes et ayant eu une gestation d’au moins 22 semaines entières a une personnalité juridique. Son décès doit être annoncé à l’état civil. Il est loin le temps où les bébés mort-nés étaient considérés comme de simples déchets biologiques.

La prendre en photo

Sandra et son mari n’ont pas vécu ce deuil de la même façon, ce dernier ne tient d’ailleurs pas à en témoigner. «Pour lui, c’était impossible de prendre le corps de Sofia dans ses bras, murmure-t-elle, il a eu envie une fois rentré à la maison de ne garder aucune affaire de bébé la concernant. Chacun réagit à sa manière, ajoute la quadragénaire. Il y a des parents qui ne veulent même pas voir l’enfant mort.» C’est l’une des raisons qui ont motivé l’association Kindsverlust.ch à prendre des photos des bébés décédés et à les mettre à disposition des parents, une pratique qui se généralise dans toutes les maternités de Suisse. «Certains ne les regarderont jamais, d’autres bien plus tard», explique encore Sandra. Elle-même a fait retoucher celle de sa petite fille, dont les lèvres étaient un peu trop noires, pour la mettre dans un cadre qui se trouve dans sa chambre. L’enfant a été incinéré avec une bougie qui portait son prénom. Maksim, son grand frère, est venu lui dire au revoir. Sofia n’a pas été autopsiée. «A quoi bon martyriser son petit corps, le dépecer en mille morceaux?»

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Valentin est né le 1er septembre 2017. Sandra, de nature optimiste a vécu sa grossesse sans anxiété. Photo: Mathieu Zellweger

Difficile de traverser pareil deuil, surtout quand le corps de Sandra et tout son système hormonal étaient là pour lui rappeler qu’elle avait porté la vie. Elle prendra six mois de congé de son poste de project manager chez Swisscom, et va rejoindre très vite un groupe de parole pour partager sa peine avec d’autres mères en souffrance. Mais bien vite, pour elle et son mari, l’envie de refaire un enfant est là, de nouveau. «Sofia n’aurait pas voulu que je reste triste et nous voulions garder espoir en la vie, aussi pour notre fils Maksim, il avait besoin de sa maman, il a fallu lui expliquer avec ses mots à lui que sa petite sœur était partie au ciel.»

Nouvelle grossesse

Il y a eu la joie de se savoir de nouveau enceinte en décembre 2016 et puis la volonté de ne pas angoisser. Le plus difficile quand on a vécu la mort d’un enfant dans son ventre. «Je n’ai heureusement pas eu peur durant toute ma grossesse. Parfois je devais dire à mon entourage d’arrêter de me chouchouter en permanence, surtout à mon mari (rires)! J’avais 41 ans mais les médecins m’ont conseillé de vivre cela le plus naturellement possible. Je suis d’un naturel confiant et j’ai une vision spirituelle de la vie. On m’avait déjà enlevé un enfant, pourquoi m’en enlèverait-on un deuxième?»

Valentin est né le 1er septembre 2017 à 22 h 55, en moins de trois heures et sans péridurale. Il n’efface rien, il ne remplace personne. C’est un bonheur en plus. Sandra se réjouit de l’avenir avec lui sans rien oublier du passé. A son bras, elle porte un bracelet avec l’empreinte du pied de Sofia.