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© Didier Martenet/L'illustre

Solange Peters: «J’ai une peur effroyable de la mort»

Publié lundi 14 mai 2018 à 10:24
modifié mardi 15 mai 2018 à 15:22
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Publié lundi 14 mai 2018 à 10:24 
modifié mardi 15 mai 2018 à 15:22
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Superstar de la lutte contre le crabe, mère de famille, brillante et fonceuse, la Vaudoise de 44 ans, professeure et cheffe du service d’oncologie médicale au CHUV, vient d’être élue dès 2020 à la présidence de l’ESMO, la société européenne pour l’oncologie médicale.
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Vous êtes médecin, comme vos parents avant vous. Qu’est-ce qui vous fait vibrer dans cette vocation?

Ce que je préfère dans la vie, ce sont les gens et les rencontres. C’est aussi pour cela que je me suis engagée en politique. Les collections de choses, les voyages, les paysages, le sport – je cours et je nage –, je le fais comme ça, sans plus d’intérêt. Il n’y a pas d’autre discipline où on est plus proche des gens que la médecine. On est tout de suite, avec les gens, dans ce qui est essentiel pour eux.

Pourquoi l’oncologie et pas la pédiatrie ou la neurochirurgie?

Avant la recherche en oncologie, ma recherche portait sur le sida. C’était l’époque où nos amis et patients mouraient du sida encore toutes les semaines. Le sida et l’oncologie, ce sont des branches que beaucoup de médecins apprécient peu parce que, justement, on est au cœur de l’intime et de l’essentiel. Or on n’a souvent pas envie de se poser ces questions sur l’utilisation du temps qu’il nous reste. Très rapidement, en quelques années, le sida est devenu une maladie chronique. On ne combattait alors plus une maladie incontournablement mortelle. Ce n’était plus la même urgence.

Vous avez perdu beaucoup d’amis du sida?

Oui. J’ai eu cette adolescence mouvementée de la frontière des années 80 et 90, très animée. J’évoluais dans un monde où il y avait de la drogue et où le sida a pris une place. J’ai aussi toujours eu beaucoup d’amis homosexuels. C’était l’époque où ces deux catégories étaient prédominantes parmi les personnes atteintes par le sida et certains de mes amis sont partis.

Qu’est-ce qui est votre moteur? La révolte, l’injustice?

Peut-être, oui. Pour le cancer comme pour le sida. L’idée, c’est de lutter contre l’adversité. C’est ce qu’on peut faire de mieux. Je suis très combative et, parfois, mes patients me disent: «Docteur, on sait ce que vous allez dire, mais là, je suis fatigué, je ne suis pas comme vous, je vais m’arrêter là.»

Si on vous annonçait un cancer en phase terminale…

Je me battrais jusqu’au bout! Je ne suis pas du genre à partir six mois dans les Caraïbes. D’abord, il faut dire que les traitements que je propose à mes patients sont ceux que je m’administrerais. Aucune différence. Ce sont des traitements avec lesquels il y a un espoir. Je ne fais rien qui n’ait pas de sens. Ensuite, j’ai communiqué mes directives orales à tous mes proches. Je les ai prévenus: je veux que, pour moi, on n’arrête pas. Sous aucune condition on n’«arrête la machine»: non, pas question! On n’arrête rien du tout: je continue avec la machine.

Vous êtes croyante?

Je n’ai malheureusement pas de religion. J’ai été éduquée dans un athéisme profond, de par l’histoire de ma famille. Mon père était de lignée juive, Allemand, né en 1920. Je n’ai jamais pensé qu’on soit autre chose qu’un être biologique avec une durée de vie limitée. Il faut le dire: j’ai une peur assez effroyable de la mort. C’est peut-être aussi pour cela que je fais ce travail. Pour moi, la vie est absolument sacrée. Je lutte pour la vie des gens et, s’il le faut, je lutterai pour la mienne.

Vous pensez qu’il y a quoi, après la mort?

(Elle soupire.) Ce n’est pas très bien pour un article de L’illustré, mais je pense qu’il n’y a rien après la mort. (Silence.) C’est terriblement angoissant, quand on y pense. C’est l’idée qu’un jour on s’endort et, après, il n’y a plus rien. C’est une pensée difficile.

C’est effrayant surtout parce que vous côtoyez cela tous les jours, non?

Oui. J’ai deux enfants, un garçon de 13 ans et une fille de 10 ans, qui ne veulent plus entendre parler de cancer. Ça leur fait sensiblement peur. Eux, ils ne vont pas fumer, ça, je peux vous le dire! Mes enfants ont l’impression que dans mon boulot, tout le monde meurt. Pour nous, un patient sur deux est guéri, mais, c’est vrai, un sur deux meurt.

Comment est-ce qu’on annonce autant de nouvelles atroces?

Ce qu’on côtoie surtout, c’est la présence de la mort. Et aussi ce qu’on appelle le sentiment de finitude. Quand on dit à un patient qu’il a un cancer, il voit passer l’ombre de la mort. Il y a un silence. Un regard. Un moment où cette idée de finitude est là. Certains sont complètement tétanisés par cela. Ils n’arrivent plus à agir, à vivre. Pour d’autres, c’est une énergie de vie, une transformation positive: il faut profiter, faire, sortir, aller au théâtre, partager, voir des gens.

Vous, vous réagiriez comment?

Je pense que je travaillerais jusqu’au bout. Je ne changerais pas grand-chose. Je me battrais contre la maladie. Je ne suis pas très bonne pour mon administration personnelle: il faudrait que j’organise un système de gestion pour aider ceux qui restent, après ma mort.

Vos enfants ne fumeront pas. Et vous?

(Elle éclate de rire.) J’ai vraiment beaucoup fumé, pendant quinze ans. J’ai arrêté quand je suis tombée enceinte. Je pensais que c’était bien. Pour le reste, je ne contrôle rien. Je fais du sport parce que je suis hyperactive et que, quand mon conjoint m’envoie courir, c’est un moyen de canaliser mon énergie et ma nervosité. Mes amis vous diront que je mange et je bois. J’adore. Je mange des tonnes de chocolat tous les jours, je vais au restaurant, je mange des graisses, de la viande, comme tout le monde, et je bois trop parfois.

Vous ne craignez pas un cancer?

Ma bibliothèque est remplie de livres sur la nutrition anticancer, offerts par mes patients. Mais le cancer tient à d’autres paramètres. La classification culpabilisante du cancer, on en est revenu. Ce n’est plus parce que vous avez de mauvais gènes ou que vous mangez mal que vous aurez un cancer. Le cancer est rarement génétique. Le soleil, l’alcool, la cigarette, consommés massivement, peuvent avoir une influence. Mais dans la plus grande partie des cas, c’est la malchance qui résulte en un cancer.

Comment?

Dans votre vie, vous allez reproduire vos cellules des millions de fois et, un jour, dans cette reproduction, une erreur peut survenir. Plus vous êtes âgé, plus vous fumez, plus vous devez vivre de divisions cellulaires, et donc plus vous avez de risques, c’est une question de probabilités. Après, est-ce que manger un steak va changer quelque chose à tout ça? J’en doute! Bien sûr, l’hygiène de vie a une importance pour d’autres maladies cardiovasculaires, et ça, c’est important aussi.

Vous êtes-vous dit à un moment: «J’arrête l’oncologie, c’est trop dur»?

Non, pas encore. Mais je me dis que j’arrêterai sans doute un peu avant l’âge de la retraite. Quand j’arrêterai d’être personnellement touchée. Tant que je suis triste, que je peux encore être émue avec mes patients, c’est normal. Ça veut dire que je suis émotionnellement impliquée et que je tiens à eux. Si un jour je suis indifférente, il faudra que j’arrête.

Qu’est-ce qui pourrait vous pétrifier?

La maladie d’un de mes enfants. Mon fils a été malade il y a quelques semaines. Il va bien maintenant, mais cela m’a paralysée. Je ne pouvais plus réfléchir. Je n’étais même plus intéressée à savoir comment ça allait ailleurs, je me détachais de tout. Toute mon équipe l’a su. On a mis en place des structures pour que les autres continuent à avancer, mais moi j’étais K.-O. C’est dingue, non?

Est-ce que vous souffrez un peu du syndrome de Wonder Woman?

Alors pas du tout. Il y a des moments où je suis très, très triste. Nonante-neuf pour cent du temps ce n’est pas le cas, mais ça m’arrive encore parfois de rentrer le soir à la maison et de me mettre à pleurer, pleurer, pleurer. C’est là où je me rends compte que je ne suis pas un roc, un superhéros. Cette tristesse prend le dessus sur tout. Mon conjoint connaît ça. Je lui dis juste de me laisser pleurer. Ma chance, c’est que je sais que ça passe. Je me demande parfois ce que ça doit être quand cette tristesse dure. Si, tous les matins, on se lève avec l’envie de rien.

Vous avez déjà raté quelque chose? Un échec total?

Le permis de conduire! Mais si je réussis souvent, c’est parce que j’ai eu beaucoup de chance. J’ai eu autour de moi des gens qui m’ont soutenue, poussée. Je suis née dans une famille bourgeoise, et même si j’ai eu une adolescence déchaînée, je savais que j’y arriverais. Je savais que j’allais la faire, mon université! Je n’ai jamais connu l’incertitude qui peut nourrir des personnes qui naissent dans des milieux moins favorisés. J’étais bénie et entourée!

Avez-vous connu de grandes tristesses dans votre vie personnelle?

Je n’ai pas épousé le père de mes enfants, parce que j’ai failli me marier une fois et que ça a échoué. J’avais 29 ans, j’étais prête à me marier, et puis on y a renoncé, au tout dernier moment. Depuis, je me suis juré que plus jamais je n’essaierais. Le mariage, ce n’est pas pour moi. J’ai de la peine avec les séparations, c’est peut-être aussi pour cela que je fais de l’oncologie. J’ai quelques noms de patients en tête dont le départ m’a complètement marquée. J’ai perdu un ami très proche qui s’est donné la mort l’an dernier. J’y pense tous les jours. J’ai perdu mes deux parents, de vieillesse et du cancer, quand j’avais une trentaine d’années. Ce qui m’est le plus insupportable, c’est de perdre des patients qui sont de jeunes mères ou pères de famille. Ce n’est pas tellement leur décès qui me bouleverse, c’est d’imaginer la séparation prématurée d’avec les leurs. L’oncologie, c’est sans doute une volonté de repousser au maximum ces séparations.

Il paraît que vous êtes atteignable 24 heures sur 24, 365 jours par an. C’est vrai?

Oui. J’ai toujours mon téléphone. Je n’ai pas eu un jour de véritables vacances depuis des années. C’est impossible. Je reçois 350 e-mails par jour. Si je pars une semaine, j’en ai 3000 quand je reviens: je fais comment? Mais pour rien au monde je ferais autre chose que de l’oncologie. Parfois, oui, j’aimerais ne rien faire pendant deux ou trois semaines. Dormir 48 heures d’affilée, alors que je ne dors d’habitude que 4 ou 5 heures par nuit.

Votre conjoint ou vos enfants comprennent que vous soyez toujours connectée?

Mes enfants sont pires que moi: c’est leur génération. Mon conjoint s’est habitué. Quand on prend des vacances, il demande s’il y a du wifi. Quand on se met en couple, on tombe amoureux, on accepte les circonstances de l’autre. Il savait que je voyagerais partout et que je serais passablement absente. J’ai un caractère parfois pas très drôle. Je peux être sèche, austère, colérique. Il y a des jours où je ne ris pas beaucoup. Tout ça, il le savait. Personne ne peut me demander de décrocher complètement.

Qu’est-ce que vous aimeriez transmettre à vos enfants?

Je dis que j’aime leur transmettre la valeur du travail. Aussi parce que cela me déculpabilise. Quand on a des enfants en bas âge et qu’on est très souvent absente, on se sent coupable au quotidien. Même mes copines me renvoient, sans y penser, cette image relativement accusatrice: «Oh, je ne pourrais jamais faire ce que tu fais, voir si peu mes enfants, quelle horreur!» Mais mes enfants sont très autonomes et j’en suis si fière. Là, cela fait deux semaines qu’ils sont en vacances tout seuls, ils sont quatre, les deux miens, ma filleule et la fille de mon ami décédé. Ils vont à la piscine, au musée, à l’Alimentarium, flâner en ville. Ils se débrouillent, ils ont ma carte de crédit, avec des limites, ils savent s’occuper d’eux-mêmes. Et surtout, ils ont la valeur du travail, ils se rendent comptent de ce que le travail m’apporte, me construit. Ils savent que certaines professions sont passionnantes.

Vous leur avez transmis votre ferveur politique, aussi?

Oh oui! Je suis fière parce que, aujourd’hui, ils ne voient pas les différences en termes d’origine, d’ethnicité, de religion ou de classe sociale. Mais on a dû lutter contre certaines images véhiculées, contre les préjugés des cours de récréation. Pour moi, certaines personnes sont infréquentables, parce qu’elles ont fait preuve de discrimination ou d’un jugement de valeur. C’est plus qu’un dogme, c’est dans mon ADN.

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