Remo Nägeli
Chez Robin Cuche (19 ans, à g.), à Saules (NE), Didier Cuche (43 ans) fait essayer des chaussures avec semelles compensées à son neveu, car l’athlète handicapé a la jambe droite plus courte de 2 centimètres.
Rencontre

Sous l’œil d’oncle Didier

10 janvier 2018

A la retraite depuis 2012, le grand champion Didier Cuche accompagne désormais et non sans émotion la carrière de son jeune neveu, Robin. Hémiplégique, celui-ci s’apprête à embarquer pour les Jeux paralympiques, en mars. Une histoire de famille, d’affection, de transmission.

D’abord ils se ressemblent. Le même regard droit dans les yeux, la même pudeur qui n’empêche pas la force et le même sourire quand une plaisanterie le déclenche, aussi large que le schuss de Kitzbühel. Pas de doute, Didier et son neveu Robin sont des Cuche, nés dans les neiges et les pâturages du Val-de-Ruz, et élevés selon les valeurs de l’ouvrage que l’on remet sans cesse sur le métier.

Sauf que leurs outils ne sont pas la fourche du paysan ou le fourneau des aubergistes qu’étaient les parents de Didier. Ce sont deux lattes, sur lesquelles le skieur s’est couvert de gloire en 17 saisons de feu: champion du monde, médaillé olympique, six globes de cristal, sorte de héros national si ancré que des dizaines de pancartes ornent encore sa vallée, cinq ans après sa retraite.

Aujourd’hui, cependant, c’est Didier qui s’agenouille pour serrer les chaussures de ski de Robin et lui demander quelles sont ses sensations. C’est Robin qui passe ses hivers sur les pistes abruptes. Et Didier qui écoute Robin raconter ses courses. 

Robin, 19 ans, est hémiplégique depuis sa naissance. Il souffre de paralysie sur le côté droit du corps, surtout des deux membres, qui sont plus courts et plus faibles. Il bouge mal les doigts, sa motricité fine ne fonctionne pas bien. Il boite et peine à mouvoir son pied, qui a tendance à pendre. Cette infirmité l’oblige à marcher avec une attelle. Pour skier, la rigidité du soulier l’aide. 

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hémiplégique, Robin porte une attelle à la jambe droite. Photo: Remo Nägeli

Le fait qu’il appartient aujourd’hui à l’équipe nationale paralympique s’apparente à un exploit. «Quand je suis né, les médecins ont dit que j’arriverais peut-être à marcher, mais que je ne skierais en tout cas jamais. Mes parents n’ont jamais voulu y croire.» Didier écoute le récit de son neveu. L’émotion perle. Il connaît son destin par cœur et a toujours été proche de lui, tout comme de son frère Rémi, champion suisse M16 en slalom géant. Il mesure le chemin accompli. «Quand je regarde Robin skier, après l’avoir vu tout petit, je suis impressionné. Il met de la dynamique dans les courbes, relance entre chaque virage.» Mais il relativise son aide: «Ce sont d’abord ses parents, mon frère Alain et ma belle-sœur Sandra, qui y ont cru. Ils n’ont jamais lâché et Robin non plus, malgré les moments durs et toutes les heures consacrées. Je suis fier d’eux.»

Rien n’a été simple. A 3 ans, Robin monte sur des skis. «Mais sans recourir au chasse-neige. Ce n’est pas conseillé pour un hémiplégique.» «C’est pour cela que tu vas vite», glisse Didier. «Oui, je n’ai jamais appris à freiner…» sourit Robin. Le plus dur est à venir. S’il passe de bons moments dans son ski-club Chasseral Dombresson, dans les compétitions régionales, il mesure l’écart qui le sépare des meilleurs. Compétiteur-né, jusqu’à détester perdre aux cartes en famille, il prend conscience de ses difficultés. Ses parents lui proposent de participer aux Championnats suisses handisports. «A 11 ans, j’ai fini troisième dans la catégorie qui allait jusqu’à 18 ans.» Après, il ne s’arrête plus. Marque des points pour satisfaire aux critères de la Coupe d’Europe. Participe aux Jeux paralympiques de Sotchi en 2014, décroche un premier podium en Coupe du monde en 2015. Super-G, descente, combiné, il a la vitesse et les trajectoires dans le sang. La saison dernière, il termine vice-champion du monde du super-combiné et décroche le mérite sportif neuchâtelois 2017, tous sportifs confondus. Malgré une modestie de chaque instant, il sait une médaille olympique possible.

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L’oncle et le neveu, aux Bugnenets. A l’école le matin et à son sport l’après-midi, Robin passe sa maturité commerciale au printemps. Photo: Remo Nägeli

Lors des débuts de Robin, Didier était en pleine lumière. «C’était toujours incroyable d’aller à l’arrivée et de se dire qu’un jour ce serait peut-être pour moi.» Il se souvient du titre mondial de son oncle à Val-d’Isère ou de sa déception, après avoir pris son repas à la cantine de l’école, quand sa professeure lui a annoncé que Didier venait de perdre un globe de cristal pour un point. Ce dernier, lui, a parfois passé quelques jours avec l’équipe paralympique. En est toujours revenu épanoui. «C’est une leçon d’humilité. Ces sportifs me donnent bien plus que ce que je peux leur offrir.» Il a senti leur volonté de fer, leur humour. Robin: «Les valides ont peur de plaisanter sur nos infirmités. Nous, nous osons nous chambrer.» Didier, goguenard: «Parfois, quand ils balancent entre eux, je me demande si j’ai bien entendu. Il existe une atmosphère géniale entre eux.»

Didier n’ira pas aux Jeux en Corée, mais il suivra tout. Il accompagne son neveu du mieux qu’il le peut, donne un point de vue technique. Dans l’atelier de Robin, l’ex-star s’applique à limer et à poncer, sous l’œil des parents, Sandra et Alain Cuche. La maman a le regard qui brille: «Mon fils est un battant. La seule chose qu’il n’a pas réussi à faire, c’est patiner. Je n’oublierai jamais la première fois qu’il a marché, vers 17 mois. Ce jour-là, nous avons pensé: il pourra vivre sa vie.» Une vie de champion, une vie de vitesse, comme Didier.