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© MARC SOYEZ

Tariq Ramadan, dans les coulisses d’un discours

Publié mardi 7 novembre 2017 à 00:00
modifié mardi 15 mai 2018 à 16:19
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Publié mardi 7 novembre 2017 à 00:00 
modifié mardi 15 mai 2018 à 16:19
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Il prétendait incarner un islam compatible avec les valeurs occidentales. Genevois d’origine égyptienne, il est aujourd’hui rattrapé, à 55 ans, par des accusations de harcèlement sexuel et de viols. Trois de ses anciennes élèves du collège, âgées alors de 15 à 18 ans, auraient aussi eu des relations sexuelles avec lui.
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 Il se terre quelque part, sans doute à Oxford où il est professeur depuis plusieurs années, et il se réfugie dans un silence total, laissant à ses avocats le soin de contester en bloc toutes les accusations. Tariq Ramadan n’est plus aujourd’hui, à 55 ans, ce professeur volubile et content de lui, écrivain compulsif et conférencier à succès qui courait les médias pour répandre sa bonne parole. Il n’est plus ce séducteur-né, moitié homme du désert et moitié dandy, Genevois d’origine égyptienne, qui enjôlait son public, des femmes à 85%, avec son air ténébreux, son regard velouté et son sourire racoleur.

Il n’est déjà plus tout à fait, non plus, ce héros vénéré par les jeunes Maghrébins des banlieues françaises, ce gourou qui débitait inlassablement, avec le plus grand sérieux et l’assurance d’un bonimenteur qui ose tout, son petit discours convenu et passe-partout: il faut réconcilier l’islam avec les valeurs occidentales, il faut imaginer un vivre-ensemble en Europe où l’islam aurait toute sa place…

Petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, en 1922 en Egypte – c’est son titre de gloire, son fonds de commerce – Tariq Ramadan n’est plus désormais qu’un homme traqué par une succession d’accusations qui s’aggravent jour après jour: harcèlement sexuel, viols, relations sexuelles avec des élèves, dont l’une de 15 ans, en dessous de la majorité sexuelle, quand il était prof de français et de philosophie à Genève. L’homme qui prêchait «la pudeur islamique», avec l’inévitable voile pour les femmes et la ségrégation pour tout le monde, est accusé désormais d’être un prédateur sexuel. Comme Harvey Weinstein, le producteur déchu de Hollywood, cet homme marié depuis plus de trente ans et père de quatre enfants vient d’être rattrapé par un tsunami planétaire: la libération de la parole des femmes, incontrôlable, virulente, impossible à étouffer.

C’est le vendredi 20 octobre que tout a basculé pour Tariq Ramadan. Un cri du cœur poussé par une ancienne salafiste, Henda Ayari, devenue une militante féministe et laïque. Ce qu’elle révèle alors dans un post sur Facebook, elle l’avait déjà raconté dans un livre-témoignage paru l’année dernière, mais passé inaperçu, J’ai choisi d’être libre. Un viol par un prêcheur islamique dont elle ne révélait pas le nom. «J’ai été victime de quelque chose de très grave il y a plusieurs années, disait la quadragénaire. Je n’ai jamais voulu donner son nom, car j’ai reçu des menaces de sa part si jamais je le balançais. (…) Le fameux Zoubeyr, c’est bien Tariq Ramadan.» Désillusionnée, meurtrie, Henda Ayari explique qu’elle le voyait à l’époque comme «un grand frère, un homme religieux», avant de s’apercevoir qu’il n’était en réalité, selon elle, qu’un homme qui «utilise l’islam pour assouvir ses pulsions sexuelles».

«Alors, petite, tu pleurniches?»

Son récit est très sobre, factuel. Elle explique qu’elle était alors en pleine recherche spirituelle. Quand elle retrouve l’islamologue genevois dans le hall d’un hôtel, après l’une de ses conférences, il lui propose de la rejoindre dans sa chambre. «Si je veux pouvoir te consacrer un peu de temps, m’a-t-il dit, puisque tu as beaucoup de questions à me poser, il faut que nous soyons seuls.» Mais dès qu’elle entre dans sa chambre, la jeune femme va vivre «un cauchemar». «Il s’est jeté sur moi comme une bête sauvage, dit-elle. Il m’a étranglée. J’étais certaine ce soir-là que si je continuais à le repousser, il me tuerait. (…) Par pudeur, je ne donnerai pas ici de détails précis sur les actes qu’il m’a fait subir.»

Quand elle éclate en sanglots, celui qui prétend incarner l’islam des Lumières laisse éclater quant à lui son ironie perverse: «Alors, petite, tu pleurniches? Arrête de jouer les malheureuses! Tu ne savais pas ce qu’était un homme, hein? Eh bien, maintenant, tu le sais!»

Menaces de mort

Pour la faire taire, Tariq Ramadan aurait menacé de s’en prendre à ses enfants. «Il m’a dit que de toute façon je n’avais que ce que je méritais puisque le fait de ne pas porter le voile, que je sois habillée à l’occidentale, c’était une manière de provoquer le désir. Pour lui, soit on est voilée, soit on est violée.» Henda Ayari a déposé une plainte à Paris pour «viol, agression sexuelle, violences et menaces de mort».

YANN FOREIX
Ex-islamiste devenue féministe, Henda Ayari a déposé une plainte contre Ramadan pour "viol, agression sexuelle et menaces de mort". 

Autre témoignage recueilli par Le Monde, celui d’une femme souffrant d’un handicap aux jambes. L’islamologue, dit-elle, l’aurait violemment agressée et violée à plusieurs reprises, en 2009. Gifles violentes, coups répétés sur les seins et dans le ventre. «J’ai hurlé de douleur en criant stop, raconte-t-elle. Il m’a traînée par les cheveux dans toute la chambre pour m’amener dans la salle de bains et m’uriner dessus.» Après des années de silence, elle a aussi déposé une plainte.

Selon la journaliste et essayiste française Caroline Fourest, qui a publié un livre contre Tariq Ramadan en 2004, Frère Tariq, ces témoignages recoupent parfaitement ceux de quatre autres victimes qui se sont confiées à elle en 2009, tout en refusant d’apparaître publiquement et de porter plainte. Le même contexte, le même scénario. «Ces femmes sont d’abord fascinées, explique-t-elle. C’est un vrai gourou, redoutable, car il sait détecter les filles fragiles. Plus elles sont jeunes, religieuses, isolées, plus il est violent.» L’une des femmes agressées aurait été dissuadée de déposer une plainte: «Tu arrêtes tout, sinon on va te suicider dans la Seine», lui aurait dit un inconnu en l’interpellant dans la rue.

Autre témoignage, celui d’une jeune femme en Belgique recueilli par la RTBF, la télévision belge. Elle dit avoir été contactée par Tariq Ramadan via Facebook, quand elle était en situation de détresse. «C’est une relation qui débute en confiance, doucement, et au fur et à mesure, des demandes perverses, qu’il peut même imposer comme conditions à la suite de la relation, explique-t-elle. Il peut être très, très violent, vous agripper très violemment, attendre de vous n’importe quelle pratique sexuelle et le demande assez agressivement.»

Mais le plus accablant pour Tariq Ramadan, ce sont les révélations de notre confrère de la Tribune de Genève, samedi 4 novembre. Quatre femmes affirment en effet avoir été harcelées et trois d’entre elles avoir eu des relations sexuelles avec lui, dans les années 80 et 90, alors qu’il était prof au Cycle d’orientation des Coudriers, puis au Collège de Saussure, et qu’elles étaient âgées de 14 à 18 ans. L’une d’elles raconte qu’elle a eu des relations intimes avec lui à 15 ans, c’est-à-dire avant la majorité sexuelle, fixée à 16 ans: «Avant d’être ce leader musulman, dit-elle, il était un homme tordu, intimidant, qui usait de stratagèmes relationnels pervers et abusait de la confiance de ses élèves.»

Rapport consenti très violent

Une autre dit avoir été violentée à 18 ans. «Cela s’est passé trois fois, notamment dans sa voiture. C’était consenti mais très violent. J’ai eu des bleus sur tout le corps. Il m’a toujours fait croire que je l’avais cherché. L’histoire s’est sue et il m’a menacée, en exigeant le silence de ma part.» Une troisième, enfin, évoque une relation consentie mais «malsaine»: «J’étais fascinée, sous son contrôle. Il me prenait, me jetait, instaurait une relation de dépendance.» Tous ces faits, quoi qu’il en soit, sont prescrits.

Double discours? Double personnalité? Hypocrisie? Cynisme? L’écrivain genevois Jean-Michel Olivier se garde de trancher. Professeur de français au Collège de Saussure, il a côtoyé Tariq Ramadan pendant une quinzaine d’années en tant que collègue, ami et copain de foot. «Je suis un peu horrifié par ce que j’entends aujourd’hui, confie-t-il. Il y avait des rumeurs sur lui, sur la fascination qu’il exerçait sur des filles qui étaient ses élèves, sur des histoires qu’il aurait eues avec certaines d’entre elles. Mais rien de précis. Quand j’étais prof de classe, j’ai eu des plaintes de filles qui étaient harcelées, mais ça ne le concernait pas. A l’époque, c’était un gars brillant, promis à un bel avenir. C’était un fils d’immigré et beaucoup de gens misaient sur lui.»

Réseau de protection

Jean-Michel Olivier appréciait son collègue et ami, mais sans être dupe de son plaidoyer rituel pour une espèce de réconciliation entre l’islam et l’Occident. «Il détestait la société occidentale, cela ressortait rapidement malgré son discours de façade. J’avais publié un livre en 1996, Les innocents, où j’imaginais un attentat islamiste à Genève. Je mettais en scène un écrivain qui lui ressemblait et il m’en a beaucoup voulu. Dès qu’il s’agissait de l’islam, il aurait voulu qu’on sacrifie toute liberté de parole. Il avait aussi son réseau de protection: Jean Ziegler, sa femme Erica Deuber, le journal Le Courrier, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey dont il était devenu l’éminence grise. Elle l’a baladé dans ses voyages aux quatre coins du monde en l’exhibant comme le bon musulman éclairé et comme un bel exemple d’intégration.»

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