Anoush Abrar
Commencés à l’âge de 17 ans et ajoutés dans les différentes villes traversées, les tatouages de Cissé rendent notamment hommage à ses cinq enfants. On trouve aussi les cinq étoiles de gagnant de la Ligue des champions de Liverpool et le trèfle, emblème
Football

Djibril Cissé, un lion chez les Vaudois

08 septembre 2017

La Romandie célèbre l’arrivée aussi épatante qu’inattendue de Djibril Cissé à Yverdon Sport, en Première Ligue Promotion, la troisième division nationale. A 36 ans, l’ex-attaquant star de l’équipe de France dit son immense plaisir de rejouer, avec des équipiers qui travaillent la journée…

Il faut se pincer sans pitié pour y croire, et puis on s’habitue. «Le Lion» Djibril Cissé, vainqueur de la Ligue des champions en 2005, plus de 40 sélections en équipe de France et une ribambelle de grands clubs à son tableau, joue désormais sous les couleurs vertes d’Yverdon et évalue les chances de Kriens ou de Bavois à la place de celles du PSG ou de Manchester. T-shirt de sa propre collection de vêtements sur le dos et lunettes teintées sur le nez, il s’en explique avec un naturel désarmant, où l’expression «plaisir de rejouer» revient sans cesse. Juste avant d’emménager dans son nouveau logement, sur les hauts de Lausanne, il ne calcule rien. Plutôt fiers de leur nouveau Neymar, les Vaudois disent déjà de lui qu’ils sont «déçus en bien». La preuve avec cette interview, tout en simplicité.

Comment êtes-vous arrivé à Yverdon?

Ce printemps, mon manager, Alexandre Hodor, a participé à un événement avec le président d’Yverdon, qui gère une marque de cuisines. J’y suis allé et ce dirigeant m’a glissé qu’il avait appris que je voulais rejouer. «Viens nous donner un coup de main l’année prochaine…» m’a-t-il glissé. J’ai répondu: «Pourquoi pas?» Le lendemain, au stade, il m’a demandé combien un transfert coûterait. Une semaine plus tard, c’était conclu. Yverdon n’est pas impliqué. Des partenaires se chargent de mon salaire.

Qu’est-ce qui a été décisif pour vous dans cette transaction?

L’endroit, la simplicité, la convivialité du président, le feeling entre nous. Et mon envie de rejouer.

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Cissé se prête volontiers au jeu des selfies, même en caleçon.

D’où venait ce bon sentiment?

Quand mon manager m’a amené à l’hôtel d’Yverdon, je l’ai tout de suite reconnu. C’est là qu’a commencé mon histoire d’amour avec le Panathinaïkos Athènes. Nous y étions en camp d’entraînement. En retrouvant ma chambre, le terrain, j’ai pensé: «C’est trop gros!» Le président m’a fait sa proposition, et voilà.

Pourquoi cette période en Grèce a-t-elle été si marquante dans votre carrière?

Pour m’avoir, le Panathinaïkos a envoyé trois membres de son staff chez moi, en Angleterre. Ils sont restés deux ou trois jours. Pour cet effort consenti, j’ai alors accepté d’aller voir leurs installations, en Grèce. Et il y avait 4000 personnes pour m’accueillir à l’aéroport! Ils m’ont montré de l’amour avant que je fasse partie de la famille. Difficile de dire non. Puis j’ai vécu là-bas ma plus belle expérience humaine dans le football: le lien avec les fans, le doublé après six ans sans titre, 55 buts en deux saisons. J’ai aimé ce pays. Il y a certes aussi eu Liverpool, avec la victoire en Ligue des champions. Mais au niveau humain, j’ai adoré le «Pana». Même ici, à Yverdon, trois ou quatre Grecs viennent toujours me voir avec le maillot de ce club

sur le dos. Je souhaite à tout joueur de créer une relation pareille avec un pays qui n’est pas le sien.

Vous n’avez pas eu 4000 personnes pour vous recevoir à Yverdon…

Non, mais j’ai senti un bel enthousiasme. L’équipe et les jeunes m’ont super bien accueilli, le président a réalisé tout ce qu’il avait promis. C’est parfait.

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Connu ou inconnu, au vestiaire il n'y a aucune différence.

Vous jouez avec des équipiers qui travaillent. Que ressentez-vous?

J’ai du respect pour eux. Je vois que ce n’est pas simple, qu’ils se débrouillent pour arriver à l’heure à l’entraînement. Et vu les prestations qu’ils livrent, je pense que quelques-uns auraient pu évoluer beaucoup plus haut. Il y a de la qualité.

N’y a-t-il pas un décalage pendant les entraînements?

Il est normal que j’aie dû m’adapter mais ce n’est pas flagrant. Il n’existe pas un monde de différence. Les mecs savent frapper, jouer au foot, faire une transversale.

Avez-vous consenti un gros sacrifice financier?

J’ai arrêté de jouer il y a deux ans, mais j’étais toujours salarié de Bastia. Si j’ai coupé un peu, le terme de sacrifice ne convient pas. J’ai juste fait un effort, parce qu’Yverdon me redonne la chance de jouer au football.

Etes-vous ici pour longtemps?

Une saison, pour commencer. A la fin, je verrai le classement. Si le club est satisfait et si mon corps suit, je ne suis pas contre rester encore.

Avec tous les pays et les clubs que vous avez traversés, que reste-t-il du petit garçon d’Arles que vous étiez?

L’envie de bien faire, l’esprit de conquête et de victoires, même si je ne joue plus au niveau que j’ai pu connaître.

Quelle sorte d’enfant étiez-vous?

Mon frère se moquait de moi parce que je transformais tout en buts de football. Il suffisait que je trouve deux barres et que je puisse shooter pour que je revienne le soir chez moi après avoir inscrit 300 ou 400 buts par jour.

Vous avez eu une enfance modeste…

Ma mère a élevé seule ses sept enfants. Elle travaillait 20 heures sur 24, 7 jours sur 7. Je pense que je tire ma force mentale de là, d’elle. Elle ne s’en plaint jamais, elle l’a fait par amour pour nous. Pour elle, c’était normal, pour moi, c’est un exploit.

Avez-vous eu peur de ne rien avoir à manger?

Pas moi. J’étais le plus jeune des sept, le chouchou, la priorité. Mais mes grands frères ont vécu des moments chauds, ils ont dû travailler tôt. Comme nous n’avions pas de nounou, un d’entre eux me prenait avec lui au lycée. Alors que j’avais 1 ou 2 ans, en accord avec l’instituteur, il me posait au fond de la classe… Ce sont des expériences de vie qui rendent la carrière future encore plus belle.

Etes-vous encore liés?

Oui, fort. Ma famille vit dans le sud de la France, à Dijon, en Belgique.

Quelles sont les personnes qui ont le plus compté?

Ma mère, en premier. Puis les entraîneurs Guy Roux et Raymond Domenech. Mais honnêtement, quand je suis parti jeune à Auxerre, je n’ai pas le souvenir d’avoir connu des moments de déprime ou d’adaptation. Je savais que c’était ma chance et que je n’en aurais qu’une seule. J’étais conscient de mes qualités: je courais vite et je frappais fort. Et conscient que je n’avais pas de pied gauche et peu d’endurance. Cela donnait parfois des buts après quelques minutes de jeu, tellement je m’engageais fort dès le début. J’ai toujours joué sur mes qualités.

Comment faut-il vous prendre pour que cela marche?

L’aspect financier, il ne faut pas m’en parler. Sauf mon transfert au Qatar: j’étais alors en plein divorce, je passais mon temps chez l’avocat et cette offre est bien tombée. A part cette parenthèse, je n’ai jamais joué au football pour l’argent, au contraire. Mes décisions ont toujours été prises pour que je demeure sélectionnable en équipe de France. Je fonctionne totalement à l’affect. Si le courant passe, tout va bien.

Autrement, vous entrez en conflit?

Non, jamais. On se serre la main et on se dit au revoir.

Domenech dit de vous que vous êtes «un garçon facile, irradiant de bienveillance». En même temps, vous avez un côté bling-bling, vous aimez la mode, les belles voitures. Comment ces deux aspects se conjuguent-ils?

La vérité, c’est que je suis les deux. Facile à gérer quand l’affect passe. Et avec un côté extravagant. J’ai été un des premiers à me montrer sur le terrain avec des coupes de cheveux folles ou avec une chaussure bleue et une chaussure rouge. Mais cela n’a jamais rien enlevé au respect que je porte aux gens. Dans tous les clubs par lesquels je suis passé, personne ne vous dira que j’ai manqué de respect à un coach ou à quelqu’un, surtout les plus âgés. Mon origine africaine m’ordonne de respecter la parole d’un ancien, même s’il n’a qu’une année de plus que moi. Ma mère nous a élevés ainsi. Ce sont de vraies valeurs dont je suis sorti grandi.

Vous êtes sensible à la mode, à la beauté?

Je suis sensible à l’effort, au nombre d’heures cachées derrière le travail bien fait, qu’il s’agisse d’un artiste ou d’un sportif. J’aime tout ce qui touche à la rue, le streetwear, le street art. Et je ne peux pas vivre sans musique.

Vous devez souffrir que l’on vous dise superficiel, alors?

Je ne m’en occupe pas. Bling-bling, ce n’est plus d’actualité. J’ai eu un côté flamboyant, c’est vrai. A 20 ans, quand tu touches tes premiers cachets, tu as la folie des grandeurs. Puis tu changes. Je me suis calmé.

Est-il vrai que vous avez demandé une voiture de luxe à Yverdon?

J’ai demandé un logement et une voiture, mais pas une marque particulière. La maison de cuisines du président m’a simplement mis à disposition une Maserati quand je suis venu. Ils me l’ont prêtée alors que je n’avais rien demandé. Les gens aiment bien s’exciter avec des situations qui n’existent pas.

Mais vous êtes allé de Genève à Yverdon en hélicoptère, non?

J’ai effectivement pris l’hélicoptère, pour une raison de timing: je n’avais qu’une heure pour me rendre de l’aéroport de Cointrin jusqu’à Yverdon. Le président a un ami qui possède une compagnie d’hélicoptères. Ce fut son initiative de me permettre d’en utiliser un. Encore une fois, je n’avais rien demandé.

Allez-vous transmettre, à Yverdon?

C’est une dimension importante pour le coach et le président. Ils n’ont pas eu besoin de me le demander, parce que j’aime parler aux jeunes. J’ai eu la chance de jouer avec de grands joueurs, tel un Zidane qui a pris le temps de nous expliquer des choses. Maintenant, la moindre des corrections est de rendre au football ce qu’il m’a donné.

Donnez-vous déjà des conseils?

Dernièrement, à l’entraînement, un défenseur d’Yverdon me colle dans le dos, il me donne un appui pour me tourner et je marque. Je lui ai expliqué de se placer différemment et j’ai eu du plaisir à constater qu’il avait appliqué ce conseil lors de l’entraînement suivant. Il avait écouté.

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Cissé avec ses co-équipers, plongé dans ses pensées.

Deviendrez-vous entraîneur?

Pas tout de suite, mais je vais y arriver doucement. Avec ce que j’ai vécu, ce serait bête et dommage de jeter tout ce bagage à la poubelle.

Visez-vous la promotion?

Je veux toujours le meilleur pour le club. Mais il y a de bonnes équipes, nous avons pris 3-0 contre Kriens, une formation réaliste et bien organisée. Nous les attendons au match retour…

Avez-vous reçu un traitement de faveur des défenseurs?

Comme d’habitude. Ils aiment bien se mesurer à un pro. Mais cela reste droit et dans les règles, sans antijeu.

Quel est votre état physique à 36 ans?

Je suis satisfait. Je pensais souffrir de petites blessures. Or je n’ai subi aucun pépin depuis deux mois. Je fais plus attention qu’à 25 ans, quand je n’étais pas fan des massages. Aujourd’hui, je pratique tous les soirs de la pressothérapie et j’ai beaucoup de gadgets pour aider à la récupération. La cryothérapie me convient bien.

Et votre démarrage?

Je dois encore figurer parmi les deux ou trois plus rapides de l’équipe, malgré ma prothèse de la hanche. Le président en a aussi une. Quand il m’a vu jouer, il n’en revenait pas. J’arrêterai quand mon corps me dira de stopper.

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Le 16 août, Cissé participe à la victoire d’Yverdon à Nyon, par 2-0.
Au lieu des dizaines de milliers de spectateurs habituels pour lui, 780 privilégiés assistent au match de l’ancien international.

Pourriez-vous vivre définitivement en Suisse?

Je suis Français, sans dire que je vivrais forcément en France. Je vais entamer ma vie suisse et je verrai.

Si un club de Super League, par exemple le Lausanne-Sport, vous fait des offres, que déciderez-vous?

Je suis un fidèle. Je ne suis plus dans l’optique d’accomplir une bonne saison pour rebondir dans un autre club. Je retrouve le bonheur de jouer grâce à Yverdon. Je ne l’oublie jamais.