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Olivier Lovey
Pavel Vernikov, 64 ans, est une pointure internationale de la musique classique. A droite, son violon, «Contessa Crespi». Construit en 1747 à Plaisance (IT), cette pièce rarissime vaut 1,5 million de francs.
Fait divers

Un vol 
de violon dingue, entre Genève et Sion

10 janvier 2017

Détroussé dans 
le train, 
le virtuose Pavel Vernikov perd un instrument inestimable, 
tous ses papiers, son argent et 
se retrouve dans l’impossibilité de jouer et de voyager.

Ses doigts courent sur la nappe brodée. Fins, délicats, incroyablement juvéniles et tout à la fois rugissants de robustesse, agiles comme de petits félins, ces doigts captent l’attention et trahissent le métier – la vie! – de cet homme de 64 ans, aujourd’hui perdu de tristesse. Le violoniste Pavel Vernikov, concertiste virtuose, professeur de renom international et directeur artistique acclamé du Festival de Sion, ne trouve plus beaucoup de mots pour décrire sa situation. Il passe du russe à l’italien, avec un crochet vers le français et quelques inflexions d’anglais. Il est confus, perd le fil, s’excuse, passe sa main dans ses cheveux et regarde sa femme Svetlana Makarova, elle aussi violoniste, cherchant auprès d’elle une confirmation. Non, il n’est pas fou. Non, il n’a pas rêvé…

Un violon inestimable 
et invendable

Par la main d’au moins deux inconnus, son violon, l’inestimable «Contessa Crespi» ayant appartenu au virtuose Riccardo Brengola, construit en 1747 à Plaisance par Giovanni Battista Guadagnini, s’est bien envolé, littéralement sous ses yeux, un jeudi soir de décembre, dans la cohue d’un train InterCity circulant entre Genève-Aéroport et Sion. «C’est la pire chose qu’on puisse imaginer. C’est comme perdre un membre de sa propre famille. Mon violon m’accompagne depuis plus de vingt ans. A force, on se connaît bien. Je sais tous ses défauts et toutes ses beautés, je sais exactement comment il fonctionne, qui il est, comment il sonne. Il est comme une belle femme qu’on chérit très longtemps: chaque détail vous émerveille, chaque jour un peu plus.»

Quelques semaines après le drame, dans l’appartement de Sion où lui et sa femme viennent d’emménager avec leur petit garçon de 4 ans, Pavel Vernikov est toujours incapable de trouver la paix: «Sans lui, sans mon violon, je ne peux plus jouer… C’est inimaginable pour moi, je suis confus, terriblement affecté, passant d’un sentiment d’irréalité à de profonds questionnements. Jusqu’à me dire que, finalement, tout allait trop bien dans notre vie, la musique, les gens heureux autour de nous, les voyages… Comme s’il fallait que cela cesse, qu’il arrive quelque chose. Je lutte à chaque instant pour ne pas tomber dans la dépression. Heureusement, je suis bien entouré par ma femme, mes amis, ma famille. Et puis, tous ces musiciens qui se sont manifestés. De grands artistes m’ont téléphoné, tous pour me demander comment ils pouvaient se rendre utiles. J’ai été très impressionné par cette solidarité, vraiment. Quelqu’un m’a même contacté pour me proposer un instrument. C’est incroyable et inespéré!»En effet, et même si Pavel Vernikov jouit d’une renommée internationale et occupe d’importants postes, il serait bien incapable de s’offrir un violon d’une valeur telle que celle estimée pour le violon subtilisé à Genève, pour lequel les marchés s’accordent sur près de 1,5 million de francs. Ce dernier lui avait été prêté à longue échéance par la Fondation Pro Canale de Milan qui pratique de la sorte avec nombre d’autres musiciens.

Toute une vie dans un étui

Pourtant, et comme il le souligne avec amertume, la perte subie ce soir-là ne se résume pas à cet instrument d’exception: «Comme je suis très très prudent avec mon violon, anxieux au point de l’emmener aux toilettes lors de mes déplacements, j’avais l’habitude de tout mettre dans l’étui. De plus, j’avais déjà subi un vol sur ce même train il y a trois ans: mon portefeuille avait disparu. Ce soir-là, l’étui était vraiment rempli: avec le violon, il y avait quatre archets, dont un signé Dominique Peccatte, construit au XIXe siècle, eux aussi inestimables, des cordes neuves, beaucoup d’argent liquide ainsi que tous mes papiers et mes cartes de crédit.»


Pavel Vernikov et son épouse Svetlana Makarova, également violoniste, se retrouvent bloqués en Suisse. Pour des raisons kafkaïennes, il lui est impossible de renouveler ses papiers d’identité. Photo: Olivier Lovey

Comment, avec toutes ces précautions, l’impensable a-t-il pu se produire? «Je ne sais pas. Cela ne devait pas m’arriver à moi. Ceux qui me connaissent savent combien je suis prudent. Depuis des jours, je ne cesse d’essayer de me rappeler chaque seconde de ces quelques minutes passées en gare de Genève… Embarqué de justesse à la gare de l’aéroport, je m’étais installé dans le premier wagon. Ma valise était à côté de moi. Quant à l’étui, je l’avais d’abord gardé sur mes genoux, puis je l’avais mis sur le porte-bagage supérieur, parce que je devais travailler un peu sur mon ordinateur. Le train arrive à Genève. Là, vraiment beaucoup de personnes montent. Je me lève pour tirer ma valise vers moi. Et c’est alors qu’un homme très imposant me bouscule, m’empêchant de bouger. Je m’agite, essayant de m’extirper. Je lève les yeux vers le porte-bagage et en une fraction de seconde je réalise que le violon n’y est plus. Puis, c’est l’effondrement, la confusion. Le train part de Genève et moi, moi, je cours dans tout le train, regardant partout, interrogeant avec mon mauvais français tous les passagers, hurlant à l’aide…»

Appelée par sa femme, la police va recueillir la plainte du musicien, vérifiant tout de suite ses affirmations: «Ils m’ont montré une vidéo où l’on voit distinctement un autre homme, mince et grand, sortir du train avec mon étui et s’engouffrer dans un train en direction de Lyon. A ce stade, je pense qu’il y a deux hypothèses. Soit, ces hommes se sont organisés pour voler quelqu’un dont ils jugeaient pouvoir tirer quelque chose. Un hasard. C’est un scénario plausible car la police m’a dit que cette ligne ferroviaire est connue pour être le théâtre de très nombreux vols tels que celui-ci. Dans ce cas, le violon n’a aucune valeur pour eux car il est impossible à vendre, du moins officiellement. Au pire, ils l’auront détruit et c’est un immense malheur. La deuxième hypothèse serait que ces hommes aient suivi un commanditaire et qu’ils visaient ce violon précisément. Peut-être pour un amateur qui voudrait le garder pour lui seul. Là aussi, c’est un grand malheur… Ces violons sont si précieux qu’il faut en jouer. Il faut que le public puisse les entendre!»

Ni métier ni pays

Et comme si tout cela ne suffisait pas, Pavel Vernikov se retrouve, après cette mésaventure, apatride. Lui qui voyage pour son travail à peu près une à deux fois par semaine est aujourd’hui dans l’impossibilité de franchir une frontière. «Je suis né en Ukraine, avec une citoyenneté soviétique, qui n’existe plus. Après l’effondrement de l’URSS et quelques péripéties qui m’ont emmené en Yougoslavie, un autre pays qui n’existe plus, j’ai obtenu au début des années 90, la citoyenneté israélienne, comme une bonne partie de ma famille. Mon passeport était valable jusqu’en 2020. Et voilà qu’à cause de nouvelles règles qui prévoient qu’il faut avoir vécu trois ans en Israël pour garder son passeport – ce qui avec mon métier était impossible – les autorités de mon pays refusent de me refaire un passeport. C’est kafkaïen et ubuesque. Absurde. Je n’ai plus de métier, plus de pays…»

Littéralement bloqués à Sion, Pavel Vernikov et sa femme gardent espoir: «Nous adorons cette région et les gens y sont charmants avec nous. C’est sûr, nous allons trouver une solution. Mais il faut que cela aille vite. J’ai déjà dû annuler de nombreuses dates de concert. Cela ne peut pas durer…»