Blaise Kormann
Luc Barthassat, 57 ans, a pour méthode le dialogue et la discussion ouverte avec tout le monde. Il ne quitte jamais ses bijoux rock, normal pour un ministre qui carbure à la passion.
Rencontre

Une journée avec Luc Barthassat, ministre rock’n’roll

09 août 2017

Constamment sous le feu des projecteurs, mis sur la sellette, critiqué pour des méthodes de cow-boy et une communication impulsive, le conseiller d’Etat genevois ne se laisse pas démonter. Peu orthodoxe, populaire et très direct, il s’arrange pour rester lui-même entre obligations protocolaires et masses de problèmes à régler.

Il est à peine 7 heures du matin. La très centrale rue de l’Ecole-de-Médecine, à Genève, est tranquille, presque silencieuse. En ce matin d’été pluvieux, légèrement chagrin, les terrasses sont encore désertes et, sous les arbres, personne ne flâne. Il est là, déjà installé, sous l’auvent d’un café où il a ses habitudes. Il sirote une Ovomaltine: «Je ne bois que cela, le matin. Cela me rappelle mes plaisirs d’enfant», sourit-il tout en savourant sa première cigarette de la journée. Il fume peu, «surtout en été, trois mois par année, puis j’arrête, puis je recommence, malheureusement… Comment résister aux terrasses ensoleillées?»

Luc Barthassat, 57 ans, est de bonne humeur. Le conseiller d’Etat genevois a déjà fait un brin de causette avec deux balayeurs. «Je les croise souvent. On a parlé de l’été, qui aujourd’hui se fait oublier, de tout et de rien, un peu de leurs soucis, comme souvent. J’adore cela. Le contact avec les gens. Toujours et tout le temps. Je ne suis jamais dérangé par des questions ou des sollicitations. Je m’arrange pour toujours répondre, même si je ne peux pas faire grand-chose. Mon téléphone est public, ma page Facebook est publique. Je suis parfaitement transparent et tout le monde peut me trouver facilement. Si vous saviez le nombre de personnes qui me contactent pour des problèmes de logement ou de travail! C’est inquiétant, tout de même: les gens vivent une situation de plus en plus difficile. On a calculé qu’ici, dans notre canton, une personne sur dix-sept est proche du seuil de pauvreté. Cette situation est pour moi insoutenable!»

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L'homme politique se déplace essentiellement à pied dans toute la ville de Genève. Afin de tester les chaises installées par ses services sur une jetée, il n'a pas hésité à sauter par-dessus un plan d'eau. Image: Blaise Kormann

Une journée au pas de charge

Bavard, hâbleur presque, avec ce (très!) léger parler pointu du bout du lac, le magistrat savoure cette petite demi-heure matinale, ce petit-déjeuner qu’il aime en plein air, au cœur de la ville. «Depuis que j’ai déménagé à Genève même, il y a près de trois ans, je me régale. Je ne me déplace quasiment qu’à pied, je profite de chaque jour de ce travail de conseiller d’Etat. Vraiment, je me sens parfaitement bien dans cette fonction. C’est passionnant, motivant, enthousiasmant. Il faudra bien plus que quelques mesquineries de début de campagne pour me démonter. Non seulement j’ai le cuir solide, mais je suis en politique depuis 1993, avec un vrai passé d’entrepreneur. Alors oui, ce ne sont pas ces attaques plutôt bas de gamme qui vont me décourager ou remettre en doute mon engagement. Hors de question!»

Son secrétaire général adjoint, Thomas Putallaz, déjà à pied d’œuvre lui aussi, signale qu’il est temps de se diriger vers les bureaux de la rue de l’Hôtel-de-Ville. Il présente à son patron la feuille de route de la journée, un programme tout en allers et retours, qui sera respecté à la lettre et… au pas de charge! Luc Barthassat rigole: «Oui, ceux qui travaillent avec moi doivent avoir de l’énergie pour me suivre!»

Des méthodes peu orthodoxes

Tout en remettant en place un impressionnant sac à dos, le Genevois salue à la cantonade: «Ce matin, nous allons commencer par une séance pour laquelle j’ai voulu réunir toutes les parties qui, depuis quelques années – trop longtemps! – n’arrivent pas à trouver un accord sur un sujet aussi épineux que la construction d’une nouvelle passerelle dans la rade de Genève. Il y aura la Ville de Genève, la Compagnie générale de navigation (CGN), les services concernés de l’Etat et de la Ville. C’est ma méthode: quand je vois un souci, un blocage quelque part, un problème, simple au départ, cristallisé à force de complications ou de manque de dialogue, je réunis tout le monde, qui que ce soit et quel que soit le niveau, sans a priori aucun. Je les écoute, chacun amène ses réflexions et, à la fin, on y arrive toujours. C’est une question de bon sens et de faculté de décision, bien sûr. C’est peut-être cela que l’on me reproche: peut-être que je ne respecte pas les formes, mais je vais au but!»

Direction donc le Département de l’environnement, des transports et de l’agriculture. La séance prévue va s’éterniser deux longues heures, mais les mines satisfaites à la sortie laissent présager une issue favorable. Luc Barthassat a aussi l’air content. Il a retiré sa veste, laissant apparaître un impressionnant bracelet à têtes de mort. Une particularité, comme sa non moins imposante bague ornée d’une longue dague, en ces murs policés du centre-ville.

Pas le temps, pourtant, de s’attarder: le prochain rendez-vous – la visite d’un de ses services et d’une toute nouvelle borne de recharge pour voitures électriques, est prévue à peine quelques minutes plus tard. Le magistrat passe en coup de vent à son bureau.

Sous sa démarche, le parquet lambrissé craque. Il a tapissé le miroir baroque de photos: sa famille, son fils, Grégory, ses parents, ses amis… Au mur, encore une tête de mort, très artistique, celle-ci: «C’est mon côté rockeur. J’assume totalement», rigole l’intéressé.

Le déplacement cette fois se fera en voiture électrique, une Tesla «comme celle qu’utilise Doris Leuthard», qui accompagnera le magistrat jusqu’à midi, le temps d’une visite éclair à la Direction générale de l’environnement pour un point de situation sur les démarches et actions en cours. Luc Barthassat ne se prive ni de féliciter ses collaborateurs sans retenue, ni de les titiller sur l’un ou l’autre point de détail. «Ah! ces procédures! Il y en a à tous les étages, c’est d’une complexité affolante. Tout est toujours tellement lent! Je suis un impatient et j’ai envie de décider, que les choses se fassent! Heureusement, j’ai une excellente équipe qui me freine quand il faut et m’encourage quand c’est nécessaire…»

Le magistrat repartira au pas de course, lesté d’une dizaine de sacs de tri – «Tout le monde m’en demande, c’est fou le succès qu’ils ont!» – et d’une bonne poignée de Sugus. «Mes bonbons préférés… En séance du Conseil d’Etat, j’en ai une assiette pleine devant moi, un vrai bonheur.»

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À la Direction de l'environnement, la séance avec des collaborateurs, dont Yves Bellego, sera brève mais efficace. Image: Blaise Kormann

Un repas en famille

Le temps d’une visite, encore, à un carrefour carougeois délesté depuis plus d’une année de ses feux, voici arrivé le temps d’une pause déjeuner que Luc Barthassat a prévu de partager avec ses parents, Alfred et Marie-Louise. Il se plaint un peu: «J’ai de plus en plus de mal à les voir régulièrement. Les obligations liées à mon mandat sont vraiment importantes. Je profite du calme relatif de l’été pour passer du temps avec eux.» Le moment sera tout empreint de bonne humeur. Des parents visiblement fiers de leur aîné, un fils attentif et tendre, des anecdotes à tous les étages et un sens de la répartie équitablement partagé feront du repas un véritable festival. Alfred Barthassat, qui fut député, ne rate pas une occasion de reprendre son fils, de s’inquiéter même de l’une ou l’autre «affaire» soulevée par la presse genevoise. Luc Barthassat virevolte, répond point par point. Alfred, à moitié rassuré, acquiesce tandis que sa femme sourit doucement: «Fais attention quand même!»

De tout le temps passé avec ses parents, Luc Barthassat n’a pas sorti une seule fois son téléphone portable. Thomas Putallaz, son plus proche collaborateur, s’est chargé de gérer les éventuelles urgences ou d’aplanir les immanquables difficultés d’organisation. Aucune trace, durant ces quelques heures, de la frénétique utilisation des réseaux sociaux que certains prêtent au magistrat: «Oui, j’utilise beaucoup Facebook, c’est vrai. Encore une fois, je ne cache rien. Mais c’est pratique, cela me permet de rester en contact avec les gens. Et puis, j’adore raconter ce que je fais et ce que je vois. J’ai toujours fait cela: quand j’étais jeune et que je partais en voyage, parfois durant de longs mois, j’enregistrais des cassettes que j’envoyais en tas à mes parents. Et les lettres! Des missives de douze pages que j’adressais à tout le quartier… Donc, ce n’est pas nouveau. Maintenant, j’essaie de faire plus attention à mon orthographe, qui est toujours un peu compliquée à cause de ma dyslexie, à mes posts, à tout. Oui, j’ai pris de l’âge, je suis peut-être moins impulsif, mais je reste moi-même, toujours!»

L’après-midi filera à un rythme tout aussi soutenu, de rendez-vous en rendez-vous, entre préparation de la séance – très importante, parce que les premières discussions budgétaires sont à l’ordre du jour – du Conseil d’Etat du lendemain, mise au point des discours prévus pour le 1er Août, sans oublier un détour sur le site de la future plage des Eaux-Vives, pour observer l’endroit prévu pour l’allongement d’un débarcadère évoqué en matinée avec la CGN. «En comptant les week-ends, je passe environ 50% de mon temps sur le terrain et j’exige que mon agenda soit organisé de manière à me permettre cette présence. Une décision en matière de mobilité, c’est impossible de la prendre uniquement sur la base d’un plan, sans avoir vu de quoi on parle!»

Le ciel s’ouvre peu à peu, la journée de ce conseiller d’Etat pas tout à fait comme les autres va s’achever bien plus tard: encore des rencontres, une présence à un dîner, beaucoup de mains à serrer et des problèmes à écouter…

Lui, toujours de bonne humeur, a l’air de s’en réjouir, comme de cette campagne qui n’a pas encore débuté officiellement mais qui va secouer le canton jusqu’aux prochaines élections d’avril 2018…