Sedrik Nemeth
Valentina Andrei ne plante pas un cep sans procéder à un profil du sol. Chaque cépage doit trouver le terroir idéal pour exprimer sa plénitude.
Portrait

Valentina Andrei, la vigneronne qui écoute la terre

05 octobre 2016

A seulement 33 ans, l’ex-élève de Marie-Thérèse Chappaz marche sur les traces de son mentor. A l’heure des vendanges, portrait d’une passionnée de la vigne et du vin, arrivée de Roumanie en 2003 avec sa poésie pour tout bagage.

«Depuis mes premières vendanges, en Roumanie, à l’âge de 12 ans, j’ai su que ma vie serait intimement liée à la vigne et au vin.» Assise à la grande table en bois clair du carnotset, Valentina Andrei refait d’une voix douce le long chemin qui l’a amenée au pied du bourg médiéval de Saillon (VS), où elle s’est installée il y a deux ans, dans la cave de Fernand Luisier, un ancien capitaine du FC Sion. Avec son accent chantant et son sourire charmeur, elle raconte sa découverte des vignes de Cotnari, contrefort verdoyant surplombant la ville de Botosani, où elle est née, dans le nord de la Roumanie. Le plus vaste vignoble de chasselas d’Europe, 13 000 hectares destinés au raisin de table (la surface viticole helvétique totale est de 15 000 hectares). Sa mère en possède quelques parcelles, qui passent d’une génération à l’autre. C’est là, dans les lignes interminables du plateau moldave menant aux Carpates, qu’elle vendangeait jadis avec les siens, de nuit, pour profiter de la fraîcheur. «Là que la rencontre avec la vigne s’est produite», confie-t-elle, ses yeux bruns perdus dans les souvenirs. Un coup de foudre devenu idée fixe, que jamais elle ne remettra en question.

De baby-sitter à maître de chai

Pour ses vacances d’adolescente, elle supplie ses parents de l’emmener en Italie, berceau de sa langue latine. «Le pays où les gens parlent de la vigne et du vin avec le plus de noblesse et d’émotion», décrète-t-elle. C’est pourtant en Suisse qu’elle débarque en 2003. «A Soubey, dans le Jura. Pour apprendre le français en faisant du baby-sitting», se souvient-elle, hilare. Mais, un week-end, sa famille d’accueil la balade en Valais. C’est la révélation. Les montagnes, les paysages viticoles du Vieux-Pays agissent comme un déclencheur. Cette fois, c’est sûr, son destin est scellé. Il va s’accélérer. Des bancs de l’école d’agriculture à ceux de l’école d’ingénieurs de Changins, des vignes de la région sédunoise à celles de Jacky Granges, où elle s’ouvre à la biodynamie, Valentina s’immerge dans l’univers qui l’a tant fait rêver.

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Valentina Andrei boit avec parcimonie: "Pas plus d'un ou deux verres de temps en temps." Photo: Sedrik Nemeth

Un bonheur n’arrivant jamais seul, la jeune diplômée vigneronne-caviste est repérée par Marie-Thérèse Chappaz, qui lui confiera bientôt le poste à la fois redouté et convoité de maître de chai. L’apothéose pour la petite fille de l’Est, qui aurait pu en rester là. Mais sa passion de la vigne et du vin, qu’elle boit avec parcimonie, «pas plus d’un ou deux verres de temps en temps», est trop forte. Après six années de rêve passées à s’imbiber du savoir-faire de l’icône GaultMillau du vin suisse, Valentina veut tracer ses propres sillons. Pour donner vie à son projet, elle crée, en 2013, le domaine qui porte son nom. «Grâce à l’engagement de gens délicieux qui m’ont soutenue, encouragée et stimulée, mon rêve s’est réalisé et j’ai pu développer mes racines en Valais», se réjouit-elle, émue et parlant de reconnaissance éternelle.

Son premier millésime s’arrache

La belle histoire va alors virer au conte de fées. A peine ses premières cuves en inox rangées dans l’entrepôt qu’elle a aménagé en cave, sous le petit appartement qu’elle occupe à Riddes, le groupe d’excellence lémanique Magnificients la choisit pour réaliser sa cuvée spéciale annuelle. Un assemblage de roussanne et de petite arvine que Valentina aura la géniale idée de déposer en bouteille bordelaise de 1 litre. Un flacon, habillé par l’artiste vaudois Etienne Krähenbühl, qui confine à l’œuvre d’art. Le contenu étant largement à la hauteur du contenant, plusieurs chefs étoilés sont sous le charme. Le premier à craquer sera Carlo Crisci, le mage de Cossonay, parrain du noble breuvage. Didier de Courten et Pierrot Ayer lui emboîteront le pas. La consécration pour Valentina, dont les 5000 bouteilles de son premier millésime s’arrachent. «Je n’ai jamais présenté mes vins», lâche-t-elle, avec une pointe de fierté.

Dans ses nouveaux locaux, la plus valaisanne des Roumaines a plus que doublé sa production: 12 000 bouteilles, issues de cépages autochtones élevés sur une mosaïque de parcelles d’environ 3 hectares. Un grand écart entre Martigny et Grimisuat, par-delà onze communes. Car Valentina Andrei a une philosophie dont elle a fait un dogme: planter le bon cépage (une soixantaine en Valais) au bon endroit. Pour elle, associer un vin à un lieu tient plus de l’argument économique que scientifique. Ainsi, elle ne plante pas un seul cep avant d’avoir procédé à une analyse rigoureuse du sol. «Mes vignes, je les travaille avec amour, de la manière la plus respectueuse et naturelle possible. Je me mets à leur écoute, je leur parle, je les accompagne au mieux», égrène-t-elle. Valentina fait tout avec ses mains, dans le respect de l’authenticité et au plus près des plantes et de leur évolution. La taille, le pliage des baguettes, l’ébourgeonnement, le palissage, l’effeuillage, l’équilibrage des grappes et, enfin, la vendange. Le tout à grand renfort de tisanes, d’huiles essentielles, d’orties, de petit-lait, de silice ou de bicarbonate, en guise de produits antifongiques, qu’elle dispense en observant le calendrier lunaire. «Comme le préconise la médecine chinoise pour l’être humain, une vigne bien nourrie et élevée avec une bonne hygiène de vie sera plus à l’abri des maladies», estime-t-elle, sans en faire une règle absolue. «Mon but n’est pas de faire abstraction des méthodes traditionnelles, mais d’intervenir seulement en cas de nécessité.»

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L'analyse du sol, mais aussi des produits naturels et l'observation du calendrier lunaire: Valentina Andrei travaille "de la manière la plus respectueuse et naturelle possible." Photo: Sedrik Nemeth

Ses crus, qu’elle décline parfois en plusieurs versions, celle qui se ressource dans la marche en montagne et à travers son contact avec les gens les élève en barriques ou, depuis peu, dans de grandes amphores, comme dans l’Antiquité. Des projets, Valentina Andrei en a encore plein la tête. Faire revivre la grosse arvine en Valais, planter du completer, le trésor grison, et de la mondeuse, ce rouge savoyard de la famille de la syrah, par exemple. Autant de cépages qui se plairaient sur les coteaux de Martigny, le meilleur terroir du canton, s’enhardit-elle.

«2016, un millésime comme je les aime»

Aujourd’hui, le temps est venu de mettre la récolte 2016 à l’abri. Et elle y passe tout son temps, de l’aurore au crépuscule, ce qui ne lui laisse guère le loisir de s’occuper des garçons, confesse-t-elle sans gêne, à l’évocation de sa vie privée. «Un bon cru, prophétise-t-elle, histoire de revenir à l’essentiel. Pas trop alcooleux, avec une magnifique maturité, comme je les aime.» Une fois en cuve, Valentina les dégustera tous les jours, religieusement, méthodiquement. «Les sondages? Je ne sais pas trop. C’est au goût du raisin que je décide de vendanger ou pas.» Un assemblage de confiance, de rectitude et de bon sens terrien hérités de son mentor. De la Roumanie, Valentina Andrei, la vigneronne qui parle à l’oreille des ceps, dit avoir gardé son côté créatif et artistique. «Mes vignes, je les laisse grandir et s’exprimer sans contrainte, comme bon leur semble.» Point barre! Et il serait v (a) in de vouloir l’en dissuader…