Main Image
Didier Martenet/ L'illustré
Carole a accepté de raconter ce qui lui est arrivé pour tenter de contribuer, par son témoignage, à l’enquête.
Témoignage

Victime d'un viol, elle parle: "Je suis morte ce jour-là"

14 février 2017

Violée «avec cruauté» il y a douze ans par deux personnes toujours non identifiées, une jeune Valaisanne 
a tu pendant des années sa souffrance. Toujours suivie médicalement, 
Carole* peine encore à surmonter 
le traumatisme.

Elle marche droit dans la rue. 
Elle marche droit et sa silhouette longiligne ne flanche pas. Sa voix douce, polie par de longues fêlures, et son regard très franc, très clair vous suivent longtemps. Carole* a la petite trentaine. Elle vit en Valais. 
Sans savoir, sans la connaître, on lui 
prêterait volontiers un emploi dans 
un bureau ou une école, une vie sage, sportive et joyeuse, entre amis et week-ends aux quatre coins de l’Europe.

Et puis elle raconte. Bien protégée dans les bureaux discrets du centre de consultation LAVI (Loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions) de Sion, Carole livre sa terrible histoire. Le viol par deux individus toujours inconnus, subi ici, en Valais central, il y a douze ans, alors qu’elle n’était qu’une adolescente qui rentrait chez elle un soir d’hiver, à la nuit tombée. Son long silence, son courage, finalement, de s’adresser à la police, de porter plainte, de dire sa souffrance, sa reconquête aussi, d’elle-même et de son corps. Carole restera anonyme, par crainte des représailles, par souci de la procédure judiciaire, toujours en cours, et surtout pour ne pas être reconnue par ses proches, conscients de sa souffrance mais ignorant tout de son agression. Pourtant, si elle a décidé de s’exprimer, c’est aussi et surtout pour tenter de contribuer, par son témoignage, à l’enquête. «Peut-être que quelqu’un se rappellera quelque chose, un détail qui pourrait aider la police, peut-être qu’il y a eu d’autres victimes d’agressions similaires qui pourraient s’annoncer. Peut-être. En fait, j’espère tellement que la justice rattrapera un jour ces personnes que je suis prête à tout. J’ai même mené ma propre enquête, j’ai envisagé toutes les possibilités, en vain…»

De longues heures de calvaire

Carole était mineure lorsqu’elle a subi, de longues heures durant, les assauts sexuels violents, commis «avec cruauté», confirmera la procédure judiciaire quelques années plus tard, de deux personnes qu’elle n’a ni reconnu ni pu identifier d’une quelconque manière. «J’ai été transportée dans un lieu isolé. L’un d’eux avait masqué son visage, il portait une cagoule… C’est terrible de ne pas savoir qui vous a fait ça. Pendant des années, quand je marchais dans les rues de mon village et que je croisais un homme, je me posais la question: et si c’était lui, ou lui, ou cet autre encore? J’ai déménagé depuis longtemps, mais je ne suis toujours pas tranquille. Je ne sais pas qui ils sont, mais je sais de quoi ils sont capables. Alors, oui, j’ai peur, encore. J’aimerais tellement que la police les trouve et que la justice fasse son chemin. Je n’ai aucun sentiment par rapport à eux, je suis cassée à l’intérieur. Je veux juste qu’on les trouve et qu’ils soient sévèrement punis. Ils ont détruit ma vie!»

Mutisme et choc post-traumatique

Après ces heures de cauchemar et comme de très nombreuses femmes victimes d’agressions sexuelles, Carole rentre chez elle et, terrorisée par les menaces de ses agresseurs, se tait. Longtemps. Très longtemps. «Je suis retournée à l’école. Je voulais oublier, faire comme si cet événement horrible n’était pas arrivé. Je n’ai rien dit, rien de rien. Et puis, malgré les traces physiques, personne ne m’a rien demandé. Même quelques jours plus tard, quand, en proie à de très violents maux de ventre, j’ai dû me rendre aux urgences de l’hôpital. J’ai refusé catégoriquement le contrôle gynécologique. Je ne voulais pas qu’on me touche, qu’on s’approche. A posteriori, je me dis que cela aurait dû être un signal d’alarme pour les médecins. Mais rien, on m’a laissée rentrer chez moi et j’ai continué à me taire. Je revivais sans cesse l’agression, j’avais comme des flashs, très violents, des angoisses, des insomnies. J’ai dû être hospitalisée. Je n’ai donc pas pu continuer l’école. Pendant longtemps, je me sentais si sale que j’avais l’impression qu’en en parlant à quelqu’un, ou même en m’approchant de quelqu’un, j’allais lui transmettre cette saleté que je portais.»


Carole subit encore les effets violents du traumatisme, ce qui l’empêche de travailler et de construire une relation amoureuse. Photo: Didier Martenet

Selon le psychiatre qui suit toujours Carole, ce que la jeune femme décrit est l’expression d’une forme de syndrome post-traumatique particulier. «Un traumatisme avec violence sexuelle peut provoquer une espèce de rupture à l’intérieur du psychisme, dont une partie devient comme étrangère. Le corps, lui, est perçu comme ce qui a trahi l’intégrité de la personne, parce qu’il s’est laissé faire. C’est le lieu de la saleté, du secret. La victime se sent coupable, emplie de honte. Cela explique en partie pourquoi tant de victimes ne parlent pas. Cela reviendrait à exposer cette saleté, cette honte. Or, tout cela crée un conflit terrible pouvant aboutir à des situations très difficiles. Les flashs qui font revivre le traumatisme au présent, sans possibilité d’en sortir, les angoisses qui assaillent la victime à l’improviste, le mal-être général face au chaos de la vie intérieure conduisent bien souvent la personne à tenter de reprendre à tout prix le contrôle, ce qui malheureusement ne produit en général pas le retour de la confiance intérieure, mais le développement de nouvelles pathologies, liées à ce contrôle excessif et angoissé.»

Une longue et incertaine procédure

Ce n’est finalement que cinq ans plus tard que Carole trouvera le courage de s’exprimer, à mots couverts, sur ce qui lui était arrivé. «J’étais hospitalisée, car les manifestations du stress post-traumatique étaient violentes, je ne dormais plus, je ne mangeais plus. Un soignant a suspecté une agression sexuelle et j’ai bien été obligée de le lui confirmer. Pour aborder un processus de guérison, il m’a conseillé de déposer plainte. Cela n’a pas été évident, les mots étant bloqués, mais, avec le soutien de la LAVI, je l’ai fait. J’ai vu la police, on m’a interrogée longuement, pour vérifier les faits, un à un. C’était très difficile, j’avais l’impression d’être sur le banc des accusés. Je me sentais sale de dire ces choses horribles. L’enquête a démarré. Moi qui pendant toutes ces années avais l’impression de voir mes agresseurs chaque fois qu’il y avait une foule, je voulais que cela aille vite, qu’ils les attrapent enfin. Mais malheureusement la police n’a pas trouvé grand-chose. Il y a quelque temps, une ordonnance de suspension (ndlr: c’est-à-dire que la procédure pourra être reprise à tout moment en fonction d’éléments nouveaux) a été émise par le Ministère public. Heureusement, le délai de prescription s’étend jusqu’en 2019.»

Aujourd’hui, Carole est toujours en reconstruction. Le chemin de la guérison est long et difficile. Elle n’a pas encore réussi à mettre tous les mots sur ce qui lui est arrivé. Elle a déménagé, coupé avec son entourage d’avant. Toujours suivie médicalement, sans formation aboutie, elle se bat tous les jours. «Je subis encore les effets du stress dû au traumatisme, ce qui m’empêche de travailler et de construire une relation amoureuse. C’est très difficile pour moi de me projeter dans l’avenir sans penser à ce qui m’est arrivé. En fait, je ne sais plus comment j’étais avant. Cela m’a détruite. J’en porte la marque au fer rouge et c’est très difficile de l’effacer. Oui, pour moi c’est clair, je suis morte ce jour-là et, depuis, je me bats pour revenir à la vie.» 

* Prénom d’emprunt