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«Vivre avec les germes n’est pas un souci»

11 mai 2018

Un contact précoce avec les familles de bactéries les plus diverses protège contre la survenance d’allergies, explique l’allergologue genevois.

Texte de Philippe Eigenmann

Lorsqu’un enfant porte à sa bouche un jouet qui a traîné par terre, lui dites-vous «Ne fais pas ça!» ou plutôt «C’est parfait!»?

Un enfant ne doit pas nécessairement laver un objet juste parce qu’il a été par terre avant qu’il ne le porte à la bouche.

Même s’il a traîné dans la rue?

Un objet n’est pas forcément plus pollué parce qu’il était dehors. Nous oublions souvent que nous vivons avec les germes. Quand un enfant suce son pouce, il y a des bactéries dessus. Et la bouche en est pleine aussi. Il y a plus de danger si c’est un objet avec lequel aurait joué un enfant affecté d’un rhume.

Il existe une hypothèse hygiéniste selon laquelle les bactéries protègent contre les allergies. Mais un enfant ne doit quand même pas s’exposer à toutes les infections pour s’endurcir?

Si un enfant porte à la bouche un objet qu’un camarade de jeu malade avait dans les mains, il y a risque de contamination. La plupart des infections sont inoffensives mais certaines ont des effets plus graves. Une infection des voies respiratoires peut par exemple évoluer en inflammation de l’oreille moyenne.

Pourquoi les enfants qui ont grandi dans une ferme sont-ils mieux protégés contre les allergies que les enfants des villes?

Ils sont exposés à une plus grande diversité de germes. Le système immunitaire se modifie, de manière à ce qu’ils soient moins sensibles aux allergies.

Des vacances à la ferme contribuent- elles à la prophylaxie des allergies?

Non, des jours ou des semaines à la ferme ne suffisent pas. Ce qui marche le mieux, c’est que la maman soit déjà enceinte à la ferme et que l’enfant y grandisse. L’âge préscolaire compte.

Pourquoi ?

Nous ne connaissons pas les causes dans le détail. Nous avons élevé des souris dans une étable et examiné si elles se différenciaient des souris de laboratoire : le système immunitaire des souris de ferme était beaucoup plus actif que celui des souris de laboratoire, y compris chez de très jeunes sujets.

Est-ce à dire qu’il existe des types de bactéries qui protègent contre les allergies?

Oui, il existe des familles de bactéries qui protègent des allergies. Les bifidobactéries, qui ont été découvertes pour la première fois dans la flore intestinale de nourrissons allaités, se trouvent plutôt chez des enfants sains. En revanche, les Clostridia – dont la famille compte des agents pathogènes – se trouvent plutôt chez les allergiques. Mais il ne suffit sans doute pas de prendre en compte un seul type de bactérie. L’équilibre est sensible dans l’intestin: outre les bactéries, on y trouve encore des virus et des champignons.

La diversité dans la flore intestinale protège-t-elle des allergies?

Les personnes qui possèdent une grande diversité de bactéries sont moins sujettes aux allergies que celles dont la flore intestinale n’abrite que peu de familles de bactéries.

Est-ce à dire aussi que les antibiotiques favorisent les allergies?

Il existe des études qui suggèrent que les enfants à qui on a précocement administré un antibiotique deviennent plus susceptibles aux allergies. Et il existe d’autres études où ce risque n’apparaît pas accru. Il y a sans doute une différence entre le fait que la mère, à la fin de sa grossesse, a pris un antibiotique durant trois jours ou que l’enfant s’est vu administrer une telle préparation pendant six mois pour une grave infection.

Seriez-vous plutôt réservé quant à la prescription d’antibiotiques aux enfants?

Certainement. Il vaut mieux que la flore intestinale puisse se développer naturellement. Il faut une solide raison pour perturber ce processus par des antibiotiques. Mais s’il est établi qu’un enfant souffre d’infection bactérienne, un antibiotique est évidemment le moindre mal.

L’allaitement constitue-t-il une prévention efficace?

Idéalement, les enfants devraient être allaités quatre à six mois. Mais la prévention des allergies n’en fait pas partie. Les recherches montrent que l’effet est minime, pour autant qu’il y en ait un. Les mères qui ne peuvent ou ne veulent pas allaiter ne doivent pas se sentir sous pression.

Est-il utile d’avaler de «bonnes» bactéries, ce qu’on appelle des probiotiques?

Certaines études indiquent que les probiotiques ont une légère action préventive contre les allergies, surtout contre la neurodermite des nourrissons. Les études qui ont montré un effet positif ont été menées en Finlande, où les enfants reçoivent une préparation à base de bactéries lactiques. Mais je ne pense pas que cela puisse avoir un grand effet si on se borne à ingurgiter tel ou tel type de bactérie.

Un mélange serait plus efficace?

Cela pourrait mieux réussir. Reste que l’absorption orale n’est de toute façon pas très efficace. Seule une petite partie survit aux sucs gastriques et passe dans l’intestin grêle. Lorsqu’on prend des probiotiques, les bactéries qu’ils contiennent ne restent décelables que peu de temps. Il faut donc en prendre régulièrement, durablement et sans doute en grande quantité pour éviter qu’ils ne soient entièrement digérés. Les bactéries en capsules sont sans doute plus efficaces que le yogourt aux probiotiques parce qu’elles sont protégées des sucs gastriques.

Peut-on influencer positivement la flore microbienne par l’alimentation?

Les bactéries lactiques, qui se trouvent naturellement dans le lait et les produits lactés, ont un effet faiblement positif.

Le lait justement: on le soupçonnait de favoriser les allergies!

On a longtemps promu un lait hypoallergénique, où les protéines sont prédigérées, pour la prophylaxie des allergies. Ce type de lait a été mis sur le marché il y a vingt-cinq ans et il y est toujours – mais la proportion d’allergies augmente. Même les enfants qui ont bu ce type de lait peuvent devenir allergiques.

On a le sentiment qu’il vaut toujours mieux affronter qu’éviter.

On ne saurait généraliser. Une étude indique que les enfants qui ont un risque élevé de développer une allergie aux arachides en ont été protégés en absorbant précocement des composants d’arachides. Mais pour ce qui est de l’allergie aux oeufs de poule, les études ne livrent pas de résultat clair quant à une exposition précoce. Il existe apparemment des différences pour les aliments. En tout cas, il ne faut pas se montrer trop précautionneux. Si les parents souhaitent introduire un nouvel aliment potentiellement allergénique, nous conseillons de commencer par le donner à petites doses et, si l’enfant le supporte bien, de le donner régulièrement afin qu’une tolérance puisse se développer.

Qu’en est-il des allergies à la poussière, aux acariens, aux poils de chat? Est-ce qu’un contact précoce et abondant peut réduire de futures allergies?

Hélas, non. Il y a probablement des enfants protégés contre l’allergie aux poils de chat parce qu’ils ont un chat à la maison. Mais il y en a d’autres qui peuvent faire ce qu’ils veulent: ils deviendront fatalement allergiques. Pour les uns, il vaudrait mieux éviter toute exposition, pour les autres, elle se justifie.

Que conseillez-vous aux parents?

De vivre naturellement, sans crainte des germes; de manger des aliments frais et peu transformés. La cigarette favorise les allergies, il ne faudrait en aucun cas exposer les enfants à la fumée. Renoncer à certains aliments durant la grossesse n’a pas de sens: ce type de restrictions pourrait induire une carence alimentaire chez la mère et l’enfant.