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© julie de tribolet

Yvette Théraulaz en toute intimité

Publié dimanche 11 novembre 2018 à 07:11
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Publié dimanche 11 novembre 2018 à 07:11 
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A Lausanne, tranquille dans sa cuisine, la comédienne nous a parlé de sa famille et de ses amours, de ses révoltes et de ses engagements, de l’affaire Weinstein et de son futur spectacle sur les hommes.
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Seule sur scène, il y a quarante ans, vous déclamiez: «La première chose que je regarde chez un homme, c’est ses jambes / J’avais une de ces envies de lui mettre les mains aux fesses / J’avais envie de me le faire…»

Je parlais de harcèlement de rue et c’est de nouveau d’actualité! J’imaginais une femme qui mate les fesses d’un homme, c’est intéressant d’intervertir les rôles, c’est un procédé que j’ai souvent utilisé, on voit mieux l’absurdité et la violence de certaines situations.

Comment êtes-vous devenue féministe?

En voyant ma mère, une femme qui n’avait pas le droit de vote à 50 ans! Déjà enfant, j’étais totalement révoltée parce que je ne comprenais pas pourquoi maman n’avait pas les mêmes droits que papa.

Votre famille était très conservatrice?

Je suis d’origine fribourgeoise et d’un milieu dans lequel la norme était extrêmement forte, notamment sous l’emprise de l’Eglise catholique… Mon père était un ange, mais il avait les idées de son époque. Pour lui, par exemple, une femme ne devait pas travailler à l’extérieur et ne devait pas fumer! J’ai eu des parents magnifiques, mais très simples, qui n’allaient jamais au cinéma, qui n’étaient jamais sortis de Suisse, qui ne possédaient pas un seul livre. Simples et plus qu’honnêtes. A Lausanne, j’ai fait mes classes dans une école de bonnes sœurs, les parents payaient l’écolage en fonction du salaire et, à l’époque, les bonnes sœurs favorisaient les petites filles riches. A 12 ans, j’étais déjà très révoltée contre tout ça.

Votre famille était pauvre?

Mon père était employé à la Coop, c’était un ouvrier, toujours en bleu de travail. Je ne supportais pas la manière dont il était exploité, il me faisait mal au cœur, ça me rendait malade. J’en ai parlé dans des interviews quand il était encore vivant et je regrette de l’avoir fait, je ne lui avais pas demandé son avis… Mes parents ont eu de la peine à supporter mes premières chansons, je les ai beaucoup choqués, je leur ai fait de la peine. Mais comment faire 
autrement? J’avais besoin 
de dire ce qui m’indignait.

julie de tribolet
«En fait, c’est une châtaigne, mais quand arrivent les premiers marrons, j’en ai toujours dans ma poche.»

En 1968, vous avez 21 ans, 
comment avez-vous vécu 
cette époque?

J’ai toujours pensé que j’avais eu de la chance de naître en 1947, parce que tout s’ouvrait. En 1968, j’étais avec Charles Apothéloz au Centre dramatique de Lausanne, on avait fondé une troupe. On voulait changer le monde, faire des expériences collectives. Mai 68 nous avait complètement «impactés», comme on dit aujourd’hui! Ensuite, tout au long de ma vie de comédienne, j’ai continué à jouer dans des endroits où l’on faisait du théâtre populaire, engagé, politique, à Montluçon avec Les Fédérés ou au Théâtre du Peuple à Bussang. Dans un spectacle, j’ai aussi donné la parole à des réfugiés.

1968, c’est aussi une période de libération des mœurs…

L’arrivée de la pilule, ça a été extraordinaire, une possibilité de jouir légitime et qu’il fallait soutenir. Mais d’un autre côté, peut-être à cause de mon éducation catholique, je supportais mal cette émancipation des mœurs, je n’aimais pas les garçons qui enchaînaient les conquêtes, qui se vantaient d’avoir eu «machine» et qui nous draguaient en disant: «Tu prends la pilule… Eh bien, quoi, tu es coincée?» Ce qui ne m’a pas empêchée d’avoir des compagnons et des aventures…

Mais vous ne seriez pas tombée dans les griffes d’un Weinstein?

Vous voulez dire que ces femmes avaient la possibilité de dire non? Dans cette affaire Weinstein, je suis complètement du côté des femmes, des ouvrières, des employées de bureau, des femmes de ménage qui se font harceler. Les comédiennes aussi se font harceler, quand on est face à un metteur en scène très sympa, qui vous promet un rôle et qui avance la main… J’ai été harcelée à l’Ecole d’art dramatique de Lausanne, par des metteurs en scène, par certains professeurs. Dès mes débuts, j’avais compris que mon corps pouvait être une monnaie d’échange, mais je n’ai jamais voulu l’utiliser à cette fin-là et je mettais un point d’honneur à ne jamais coucher avec un comédien ou un metteur en scène.

DR
Avec ses deux petites-filles, Norah et Eva.

En voulez-vous au genre masculin?

Je n’ai jamais pensé qu’il fallait entrer en guerre avec les hommes, je les aime profondément et pour moi, l’amour entre un homme et une femme reste la chose la plus merveilleuse que l’on puisse vivre.

Mais vous ne vous êtes jamais mariée.

Il n’en était pas question, le droit matrimonial était tellement défavorable aux femmes, je ne voulais pas cautionner ça. Ce qui a aussi été dur pour mes parents qui se demandaient: «Les hommes ne la veulent pas ou quoi?» Moi, j’ai besoin des hommes affectivement mais pour vivre, non, je n’étais pas tellement faite pour ça.

Votre spectacle «Ma Barbara» triomphe depuis plusieurs années. C’est elle qui vous a donné l’envie de monter sur scène?

Je l’ai découverte en 1962, et je suis tombée sous le charme de cette femme et de ses chansons. Comme j’avais un piano mais pas de pick-up, je jouais du Barbara, j’ai toujours ma vieille partition de Dis, quand reviendras-tu? Mais je faisais du théâtre avant de la connaître.

Vous avez su très jeune que la scène serait votre métier?

Je me souviens d’un spectacle pour enfants, Aladin et la lampe magique, j’avais tellement aimé ça… J’ai senti que c’était ce que j’avais envie de faire. Ce n’était pas raisonné, c’était évident. Quand on est jeune, on ne se pose pas tellement la question. J’ai eu la chance que ça me tombe dessus. A 14 ans, je me suis inscrite à l’Ecole de théâtre de Lausanne, les cours avaient lieu le soir et, depuis ce moment-là, je n’ai plus fait grand-chose à l’école! Quand j’en suis sortie à 16 ans, mes parents m’ont laissée partir à Paris pour suivre les cours de Tania Balachova. C’était un peu tôt, peut-être imprudent… Je ne crois pas que j’aurais laissé partir mon fils seul à Paris à 16 ans. Moi, je n’ai pas su me débrouiller comme il fallait, mais j’ai quand même vécu des choses fortes.

Vous avez reçu cette année 
le Grand Prix de la Fondation Leenaards, qu’allez-vous faire 
de ces 30 000 francs?

Pour dire la vérité, ça fait du bien dans mon budget parce que comme comédienne chanteuse, je n’ai jamais été riche et j’ai une toute petite retraite, vraiment petite… 2000 francs d’AVS, 1500 francs de 2e pilier. Avec 3500 francs par mois, on peut vivre mais sans voiture et avec un tout petit loyer.

Et vous continuez à travailler?

Oui, parce que je continue à avoir cette force. Je prépare un spectacle sur les hommes. Pendant quarante ans, j’ai beaucoup parlé des femmes, mais aujourd’hui ça m’intéresse de savoir ce que les hommes pensent des femmes, de leur mère, de leur sœur, de leur maîtresse, de la prostitution, de la pornographie. J’en ai interrogé plusieurs, et puis je me documente, je lis beaucoup, Descente au cœur du mâle, Le mythe de la virilité, Mâles d’hier, hommes d’aujourd’hui: les confidences du pénis…

L’impression de n’avoir toujours pas compris les hommes?

Oui! Est-ce qu’on est un homme de naissance? Qu’est-ce qui fait qu’un homme devient un homme, qu’est-ce que la virilité? On croit que nous sommes libres de nos gestes et de nos paroles, mais c’est à moitié vrai. Comment le phallus est primordial chez un homme et, je ne sais pas comment exprimer ça d’une manière poétique parce que c’est délicat comme sujet, mais la testostérone qui baisse avec l’âge… La blessure narcissique de ne pas toujours y arriver, d’avoir des pannes. Le pouvoir viril semble au bout du pénis, mais c’est quoi cette fichue hormone de la testostérone? On voit bien que les hommes deviennent plus doux, plus gentils en vieillissant. Est-ce que c’est le chemin de vie qui fait ça ou la testostérone qui diminue? Je ne sais pas si mon spectacle sera à la hauteur, mais ça m’intéresse d’esquisser des pistes.

LDD Carole Parodi
Avec le pianiste Lee Maddeford, son fidèle accompagnateur.

Il y a quelques années, une rupture amoureuse vous a plongée 
dans une profonde dépression…

Oui, mais je ne sais pas si c’est intéressant de reparler de ça. Une rupture, c’est difficile à vivre parce que c’est une blessure narcissique: comment ça se fait que je ne plaise plus? Comment accepter de n’être plus «aimable», surtout quand on est une femme vieillissante? Ma dépression est venue de ces questions. Le vieillissement physique m’a beaucoup préoccupée. Entre 50 et 70 ans, il y a un mauvais passage, il faut accepter de voir son corps qui se flétrit. Pour les hommes non plus, ce n’est pas drôle, non? C’est difficile d’être moins séduisante, de moins plaire. J’ai toujours été féministe, mais jamais contre la séduction, l’érotisme, les jeux amoureux, tout cela fait partie de ma vie. Quand je suis sur une scène, il y a quelque chose de l’ordre de l’amour qui se joue. On est un corps qu’on expose. Aujourd’hui, ce qui m’inquiète davantage, c’est de vieillir dans mon cerveau, ma mémoire; quand je monte sur une scène, je peux avoir peur de savoir si je vais tout dire dans le bon ordre… Mais ma dépression m’a aussi ouvert les yeux sur beaucoup de choses. J’aurais pu m’en passer, bien sûr, mais je crois que je suis devenue plus humaine, plus attentive aux autres, plus bienveillante, ça m’a bonifiée. 
En 2011, j’ai passé une étape dans l’acceptation de vieillir, le fait d’avoir des petites-filles, maintenant que je suis passée du côté des grands-mamans…

Vous chantez Jean Ferrat, 
«On ne voit pas le temps passer»…

Comme dit Firs à la fin de La cerisaie de Tchekhov, «on n’a pas vu le temps passer, ça a passé si vite»! Peut-être que je n’ai jamais vraiment aimé, peut-être jamais vraiment existé, qu’est-ce que j’en sais? Est-ce que j’ai été assez attentive? Il me semble que l’on n’est jamais à la hauteur de nos aspirations, c’est comme ça que j’ai toujours senti ma vie, comme le brouillon de ce que j’aimerais être. En vieillissant, on accepte plus facilement de ne pas y arriver, d’être un peu dépassé, un peu perdu. Je ne suis sûre de rien, je n’ai aucune vérité, j’ai quelques convictions, mais je ne suis jamais tout à fait sûre, je pourrais dire un peu le contraire et ça irait aussi. Je me remets volontiers en question, je suis prête à être influencée, 
je doute beaucoup et, comme chante Anne Sylvestre, «j’aime les gens qui doutent».

Spectacle «Ma Barbara», le 1er décembre, Hameau-Z’Arts, Payerne, le 18 décembre, Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains, 
 www.yvettetheraulaz.ch

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