La plus renouvelable des énergies, ce n’est ni le solaire, ni l’éolien, ni la microhydraulique. C’est simplement l’énergie qu’on économise. Cette vérité a beau tomber sous le sens, elle est encore loin d’être intégrée systématiquement dans la construction.
Et c’est pourtant bien là que le potentiel d’économie est le plus grand, puisque le chauffage des bâtiments et de l’eau représentent 40% de toute l’énergie consommée en Suisse.
«Mon but, dans la rénovation de ce vieux bâtiment dont je suis propriétaire, est clair: je vise le zéro énergie! C’est-à-dire que cette maison de quatre étages et datant du tout début du XIXe siècle aura un bilan énergétique parfaitement neutre. Le peu d’énergie qu’elle consommera, elle en produira l’équivalent elle-même.» Ivo Frei, fondateur du bureau d’architecte lausannois atelier niv-o, sait de quoi il parle dans la mesure où c’est lui qui a conçu le Centre d’entretien des routes nationales de Bursins (VD), un bâtiment qui a remporté le Prix solaire suisse 2007.
EXPÉRIENCE RADICALE
«Si je me lance dans cette expérience à caractère pilote, c’est déjà en raison de mes convictions écologistes, convictions que je mets en pratique dans mon métier d’architecte. Et, quand il a fallu refaire toute la toiture et mettre ce vieil immeuble aux normes de sécurité, je me suis dit que c’était l’occasion idéale de tenter cette expérience d’assainissement radical. Puisqu’il fallait dresser des échafaudages, il était rationnel d’en profiter pour poser une isolation. Et tant qu’à faire une isolation totale! Et les murs très épais étaient bien adaptés à ce choix, dans la mesure où ils assurent une grande inertie thermique, c’est-à-dire qu’ils jouent un rôle de tampon entre chaque grande variation de température.»
C’est au fond un véritable pullover qui recouvrira toute la bâtisse. Quand elle fut construite, durant le règne de Napoléon, ses habitants le portaient eux-mêmes, le pull-over. Mais les standards de confort ont changé. On se balade désormais en short chez soi en hiver. Il faut donc habiller la maison. Et elle ne s’en plaindra pas dans la mesure ou sa nouvelle carapace lui garantira un bonus d’espérance de vie en la protégeant des variations de température et d’humidité.
TRIPLE VITRAGE
Qui dit isolation modèle et mise au repos du chauffage central, dit forcément ventilation. Bingo! Les vieux conduits de cheminées feront l’affaire en s’associant avec l’énorme cave voûtée qui fera de son côté office de puits canadien, c’est-àdire de réserve d’air frais en été et d’air tempéré en hiver. Cette cave «produit» en effet de l’air à 12 °C en toute saison. Un système d’échange de chaleur permettra de diffuser à bon compte un air porté à 18 °C. Le bonus de chaleur sera fourni par l’effet de serre des fenêtres (à triple vitrage bien sûr), notamment par trois grandes baies percées sur les façades adéquates.
Quant à l’électricité et l’eau chaude, 30 m2 de cellules photovoltaïques et 10 m2 de solaire thermique devraient suffire, moyennant des équipements électriques modernes dans les trois appartements. L’électricité solaire sera injectée dans le réseau et l’électricité consommée prise sur le même réseau. C’est la comparaison des deux compteurs qui indiquera si le bilan électrique de la maison est positif ou négatif.
LA CHALEUR D’UNE FONDUE
Mais quelle garantie a Ivo Frei que son plan fonctionne? «Je laisse les vieux radiateurs en place si jamais le rendement était moins bon que prévu.
Mais, normalement, cette maison devrait pouvoir s’en passer avec sa consommation de 15 kWh/an par mètre carré (une maison normale en consomme 100). D’après les calculs, il manque deux fois 100 watts, c’est-àdire ce que dégagent deux corps humains, par appartement pour garantir une température minimale de 20 °C par temps froid. Donc deux personnes, une ou deux lampes allumées, la chaleur des plaques d’une cuisinière, cela devrait suffire. Et, s’il fait quand même encore trop frais, ce sera une excellente raison d’organiser une fondue avec des amis. Le réchaud et les convives suffiront largement!»
Site internet du bureau d’architecture atelier niv-o: www.nivo.ch
LES 4 PLUS DU ZÉRO ÉNERGIE
1 LES LOCATAIRES GAGNANTS
La grande majorité des Suisses sont locataires de leur logement. Quand les prix du mazout ou du gaz prennent l’ascenseur, ils découvrent donc souvent une antipathique facture dans leur boîte aux lettres: celle d’un décompte de chauffage en leur défaveur. Une maison zéro énergie exclut cette mauvaise surprise. «Bien sûr, je reporterai l’amortissement des frais d’assainissement du bâtiment sur les loyers, explique Ivo Frei. Mais il est quand même positif et rassurant pour des locataires de ne plus payer un seul franc de charge, quelles que soient les rigueurs de l’hiver ou les prix de l’énergie.
Seul bémol, il faudra que les amateurs de fenêtres ouvertes en toute saison adoptent une meilleure discipline, comme dans toute maison écologique, car les pertes de chaleur seront principalement liées à l’aération.
2 LA JUNGLE DES SUBVENTIONS
Oui, les incitations cantonales et fédérales pour l’assainissement de sa propriété immobilière et à la pose de panneaux solaires existent. Mais le dicton «pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué» est en l’occurrence de mise! «Même pour un architecte comme moi, la paperasse administrative et la complexité des procédures ont de quoi décourager», déplore Ivo Frei, qui bénéficiera normalement du nouveau programme d’incitation de la Confédération lui remboursant 10% des frais d’isolation. Et ce chantier d’assainissement devrait aussi lui valoir une défiscalisation équivalant à une année sans impôts.
Sur cette page du site Minergie, trois documents à télécharger, dont un précieux tableau synoptique des aides par canton, permettent de se faire une première idée des incitations financières potentielles: www.minergie.com/ aides-financieres.427.html
3 LE CHOIX DÉLICAT DE L’ISOLANT
Ivo Frei a choisi le polystyrène pour isoler son petit immeuble. Un isolant à base de… pétrole. «Je préférerais quelque chose de plus écologique, mais le choix d’un isolant est un casse-tête. Les matériaux plus verts comme la laine de mouton et le papier recyclé subissent des traitements au sel de bore qui est toxique. Les laines minérales sont mauvaises pour les poumons et peut-être cancérigènes. Elles exigent donc une étanchéité parfaite. Les isolants à base de fibres de bois ne conviennent pas pour l’isolation extérieure. Et la paille ne peut s’appliquer qu’à des nouvelles constructions, conçues expressément pour une épaisseur de près d’un mètre.» Donc si un peu de pétrole transformé en isolant inoffensif permet d’économiser cent fois plus de pétrole, l’équation est positive.
4 REMBOURSÉ EN QUINZE ANS MAXIMUM
Quel est le prix de cet emballage? «Les coûts des opérations uniquement consacrées à rendre cette maison énergétiquement efficace se montent en tout à un peu moins de 200 000 francs, dont 150 000 d’isolation, précise Ivo Frei. Si le mazout reste à 80-100 francs les 100 litres, cet investissement sera amorti en quinze ans. Or, je pense que le prix de ces combustibles évoluera à la hausse plutôt qu’à la baisse. Je me souviens qu’il y a huit ans ces mêmes 100 litres valaient entre 20 et 30 francs et que tout le monde riait quand on évoquait une montée à 50 francs. Quant au scénario catastrophe de pénurie énergétique, il n’est pas exclu dans le monde actuel. Cette maison sera à l’abri de toutes ces turbulences.»