Otage et marionnette du clan Kadhafi depuis bientôt 630 jours, jeté en prison pour quatre mois le 23 février, le malheureux ingénieur bernois, pion de l’Etat libyen, continue de subir les pires humiliations. Comment en est-on arrivé à un tel blocage? La faute à un Conseil fédéral pas à la hauteur du combat, clame l’avocat genevois Marc Bonnant. Pour préserver Max, la famille Göldi se réfugie dans l’intimité de sa douleur. Reportage à Alchenstorf (BE), le village de Moritz, le frère aîné.
Par
Christian Rappaz - Mis en ligne le 19.04.2010
«M. Göldi a remercié son bourreau, mais lui a l’excuse de la peur»
Marc Bonnant
Pour l’avocat genevois, la faiblesse du Conseil fédéral fait le bonheur du clan Kadhafi et le malheur de Max Göldi. Selon lui, les moyens de pression sur Tripoli ne manquent pourtant pas.
La Suisse ne devrait-elle pas accepter l’arbitrage international que réclame Tripoli, dont Hans-Rudolf Merz avait d’ailleurs accepté le principe en août dernier?
Surtout pas! C’est une farce et un piège à éviter à tout prix. Nous avons suffisamment accumulé d’humiliations comme ça.
Ce processus pourrait accélérer la libération de M. Göldi, pourtant…
Je n’y crois pas. Ce n’est pas un arbitrage pour savoir si M. Göldi est légalement retenu dans les geôles libyennes, mais pour savoir si la justice genevoise n’a pas excédé ses pouvoirs en arrêtant un Libyen, accessoirement fils du président, qui était en train de battre comme plâtre son personnel dans la grande tradition bédouine, mais qui n’est pas la nôtre. En acceptant cet arbitrage, M. Merz consentait en fait à savoir à quel point nous avons été méprisables. C’est inouï, non?
Comment écourter la détention de M. Göldi, alors?
Les moyens de pression sur Tripoli existent, mais la Suisse ne les utilise pas. Nous pourrions rappeler nos diplomates, expulser les diplomates libyens, interdire durablement notre sol aux ressortissants libyens, bloquer leurs avoirs, leur interdire l’accès à nos banques, à nos institutions, à nos hôtels, etc. Au lieu de ça, le clan Kadhafi multiplie les bras d’honneur et nous, nous continuons à nous excuser qu’il ait à le faire.
A vous entendre, ce n’est pas tant la force de la Libye que la faiblesse du Conseil fédéral qui prive Max Göldi de liberté…
C’est mon avis. Il me déchire de le dire, car le personnage tragique, c’est bien le colonel Kadhafi, chef de guerre bédouin, fou mais politiquement très intelligent, qui a le sens du spectacle, de l’orgueil et de l’honneur. Face à lui, nos conseillers fédéraux ne sont ni des hommes ni des femmes d’Etat. Le rapport de force est ahurissant. Il a pour lui la force, nous avons pour nous les principes et la modestie, mais dans le sens de l’indigence. Il a derrière lui un peuple, nous avons un Conseil fédéral désarmé et un peuple indifférent. Pour résumer ce bras de fer qui n’en est pas, j’ai envie de vous citer, de mémoire, un vieux proverbe africain: «Un vieux lion ne s’inclinera jamais devant sept gnous, surtout s’il y a des femelles dans le troupeau.»
Vous êtes très sévère…
Sans doute. Mais réaliste. Quand Hannibal Kadhafi, le bourreau, va trouver dans son cachot le malheureux M. Göldi, sa victime, ce dernier le remercie, lui marque même de la reconnaissance. Entre les deux nations, c’est exactement le même schéma qui prévaut. Sauf que, héros à l’insu de son plein gré, M. Göldi a au moins l’excuse de la peur. Pas les sept nains qui nous gouvernent, et encore moins M. Merz qui, dans cette tragicomédie, tient sans conteste le rôle de Simplet.
Fermer l’espace Schengen à 180 personnalités libyennes était pourtant une bonne idée?
Absolument. Hélas, effrayé par sa propre audace, le Conseil fédéral a battu en retraite, cédant aux intérêts mercantiles de prétendus alliés européens et faisant la démonstration irréversible de sa faiblesse. Je pense qu’avec un Sarkozy suisse, M. Göldi serait sans doute déjà libéré. Lui n’ignore pas que l’on répond à la force par la force, sacrifices compris. Hélas, le bonheur nous a anémiés. Nous avons désappris l’art de l’affrontement, récusé l’idée du chef, de l’homme ou de la femme supérieur. A l’inverse, on est ravi de penser qu’un conseiller fédéral se rend à son bureau en bus. Dès lors, nous choisissons des politiques et des comportements qui nous ressemblent.
Reste le recours au droit international?
Je suis avocat et je ne crois pas un seul instant à la justice internationale, qui ne juge que les vaincus. De plus, le droit n’a de force que s’il est reconnu alors que la force, elle, s’impose. Le problème, c’est que nous sommes tellement convaincus que nos valeurs apaisées sont universelles et intemporelles que nous sommes sidérés et désarmés de voir arriver quelqu’un, et ils sont innombrables, qui n’en a rien à cirer de nos règles du jeu, puisque ce ne sont pas les siennes.
«Nous gardons le silence pour préserver mon frère Max»
Moritz Göldi
La famille de Max Göldi contient sa douleur
et sa révolte pour ne pas interférer dans les efforts de négociations
avec le dictateur libyen. A Alchenstorf, où nous avons brièvement
rencontré Moritz Göldi, le frère aîné, tout le village est solidaire.
Ironie
du sort, Max Göldi avait eu le choix: l’otage suisse pris dans les
griffes de Kadhafi aurait pu remplir sa mission d’ingénieur pour ABB en
Australie. «Mon frère avait opté pour Tripoli afin de pouvoir rentrer le
plus souvent possible en Suisse», a raconté son frère Moritz,
porte-parole de la famille. Et, depuis juillet 2008, c’est la guerre des
nerfs et une torture pour les deux frères.
Max et Moritz. La
bande dessinée a marqué des générations d’enfants de l’autre côté de la
Sarine. L’histoire de deux gamins espiègles mais irrespectueux,
réfractaires à l’autorité, qui terrorisent leur entourage. La vie,
impitoyable, les fera plier: ils finissent en nourriture pour les oies
après avoir été écrasés par la roue d’un moulin. La chute est brutale,
abominable. Mais la morale est sauve. Avec leurs prénoms, clin d’œil
cocasse, le conte n’a, naguère, pas dû échapper à Max Göldi (54 ans) et à
Moritz, son frère aîné.
L’un, le premier, du fond de son cachot
sans fenêtres à Tripoli, et l’autre quand il se balade sur le petit
chemin en terre surplombant le village d’Alchenstorf (BE), où il réside
et dirige sa fiduciaire depuis une quinzaine d’années, doivent même
souvent y songer. Et se dire qu’il y a parfois loin du conte à la
réalité.
Car de quoi sont-ils coupables, eux, pour être condamnés à
vivre séparés et à supporter la souffrance qui en découle, depuis vingt
et un mois maintenant? De rien. Rien de sérieux du moins. Si ce n’est,
pour Max, de s’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. En
Libye le jour de l’arrestation et de l’incarcération, pour coups et
blessures à l’encontre de leurs domestiques, de Hannibal Kadhafi et de
sa femme Aline, à Genève, le 15 juillet 2008. Pour la justice libyenne,
il n’y a aucun lien entre les deux affaires. Mais un prétendu délit de
séjour illégal a conduit Max Göldi à la condamnation, le 23 février
dernier, à quatre mois de prison.
«Nous ne voulons pas en
rajouter, sa situation est déjà si dramatique»
Contrairement à
Bruna Hamdani, l’épouse de Rachid Hamdani, compagnon d’infortune du
Bernois libéré le 23 février dernier, qui répondait aux sollicitations
des médias, la famille Göldi se mure dans le silence. Mutisme que
Moritz, sa sœur et le deuxième de ses frères ont d’ailleurs décidé de
prolonger, lors d’une réunion de famille le 31 mars dernier. «Nous
sommes des gens tranquilles et nous ne voulons pas en rajouter. La
situation de Max est déjà suffisamment pénible et dramatique», indique
Moritz Göldi, qui nous a ouvert sa porte un instant la semaine dernière.
En quelques regards échangés dans son coquet bureau en bois clair,
mitoyen à la maison familiale, nous avons découvert un homme timide et
discret. Mais, derrière une dignité et une pudeur naturelles, nous avons
perçu son immense douleur.
A Alchenstorf, petite bourgade
paysanne de 550 âmes dans l’Emmental, chacun respecte en tout cas ce mot
d’ordre de discrétion, tout en soutenant la famille Göldi dans son
épreuve. Pas de banderole à l’entrée du village, pas de comité de
soutien à Max Göldi, pas de lettre envoyée par les écoliers ou la
commune à l’Etat libyen, mais une solidarité sans faille. «Max n’habite
pas ici», rappelle Andreas Bernhard, le président exécutif de la
commune. Comme tous ses administrés, il suit l’affaire au quotidien mais
ne peut qu’espérer la libération rapide du malheureux otage dont
l’épouse et les enfants résident dans la région de Berne.
«Aujourd’hui,
on ne se fait plus d’illusions»
«Lundi soir, il y avait beaucoup
de voitures devant chez Moritz. Je me suis dit: «Cette fois ça y est,
Max va être libéré», rapporte, déçu, Andreas Aebi. Il est un voisin un
peu particulier, mêlé de près au dossier par son statut de
vice-président de la Commission des affaires étrangères. Contre mauvaise
fortune, le conseiller national UDC fait bon cœur. Mais son
exaspération est perceptible. «Dans cette affaire, la commission n’a
jamais été consultée ni même informée en priorité. Les développements,
nous les apprenons comme tout le monde, par les médias. C’est frustrant,
car notre devoir de loyauté envers le Conseil fédéral nous force à
réprimer nos critiques et nos sentiments personnels», regrette le
parlementaire. Il attend impatiemment la rencontre de la commission avec
Micheline Calmy-Rey, les 22 et 23 avril prochains, pour évoquer
certaines questions sensibles qui pourraient fâcher. «Je veux savoir
pourquoi le Conseil fédéral a retiré sa liste noire des 180
ressortissants libyens interdits d’entrée et de transit sur notre
territoire sans obtenir la moindre compensation en retour», tonne-t-il.
Aux
sentiments, Moritz Göldi, ne s’y fie plus désormais. «Nos
interprétations des événements et des rebondissements se sont soldées
par autant de déceptions. Aujourd’hui, on ne se fait plus d’illusions.
Max sera peut-être libéré demain ou peutêtre dans plusieurs mois.» A en
croire Martha Perren, l’épicière d’Alchenstorf, Esther, l’épouse de
Moritz, semble plus optimiste. «Il y a quelque temps, elle a acheté une
carte sur laquelle on voit une vache dans un pré, un bonnet d’armailli
sur la tête, et sous-titrée de cette phrase: «C’est cool d’être en
Suisse.» Elle la tient prête à l’envoyer à son beaufrère à son retour.
Quant à la mère de l’otage, elle a eu 80 ans le 1er mars, en l’absence
de son fils. «Compte tenu des circonstances, Mme Göldi n’a pas voulu les
fêter. Elle préfère attendre le retour de Max pour organiser une vraie
belle fête», poursuit Martha Perren, étreinte par l’émotion.
Le
retour, oui, mais quand? Le tyran de Tripoli continue d’entretenir le
mystère et le calvaire de Max Göldi, son jouet, et de sa famille. «Nous
ne percevons aucun signe d’une libération imminente», confirme, dépité,
Daniel Graf, représentant de la section suisse d’Amnesty International,
association à laquelle la famille Göldi se raccroche. «Pour l’instant,
nous avons obtenu que la Libye respecte l’heure de promenade quotidienne
exigée par les standards internationaux.» Modeste victoire pour un
innocent…