Muammar Al-Kadhafi. Pour le Valaisan Guy Balet, ces deux mots n’évoquent pas seulement ce despote machiavélique qui joue depuis une année avec les nerfs des autorités helvétiques. C’est le nom du responsable de la mort de son frère aîné. Il y a vingt ans, le 19 septembre 1989, Gabriel Balet était l’un des deux Suisses du vol UTA 772 reliant la capitale tchadienne, N’Djamena, à Paris, qui explosa en plein ciel au-dessus du désert du Ténéré, au Niger. Une bombe dans la soute à bagages qui n’a laissé aucune chance aux 170 passagers de l’avion. L’ombre du maître de Tripoli, encore et toujours, neuf mois après l’attentat de Lockerbie.
«Mon frère a été la victime de la folie de Kadhafi, un être sanguinaire, il a fait tant de mal», débute Guy Balet, attablé avec son épouse Jeanine dans leur maison de Champlan, village accroché aux coteaux, à 2 kilomètres de Sion. Il ne veut pas trop parler de la crise actuelle avec la Libye. «Ça réveille des souvenirs douloureux.»
«C’est comme s’il l’avait pressenti. Avant de partir, Gabi avait dit au jardinier: c’est toi qui m’enterrera!»
Jeanine Balet, sa belle-sœur
Dans la voix du menuisier à la retraite, aucune haine. Juste une immense tristesse. «Perdre un frère comme ça…» Un silence. L’émotion qui étreint la voix au moment d’évoquer cette soirée de septembre 1989 où Guy et Jeanine ont appris la disparition du vol de Gabriel en regardant le téléjournal. «C’était un choc. Je tentais de me rassurer en me répétant qu’il avait dû louper l’avion…» se souvient le Valaisan. Ce frère, Gabriel Balet, avait 59 ans. Depuis mars 1985, ce capucin était évêque de Moundou, au sud du Tchad, pays où il vivait depuis 1973. Ce 19 septembre 1989, le Valaisan, malade, rentrait en Suisse se reposer, ainsi que pour récolter des fonds en faveur de la fondation qu’il avait créée afin de soutenir les actions caritatives de son diocèse. Il avait pris ce vol UTA 772 avec un autre Romand, le Père Gervais Aeby, 64 ans, provincial des capucins suisses. Le Fribourgeois, originaire de Saint-Ours, est l’une des cinq victimes de l’attentat dont on n’a jamais retrouvé le corps.
Engagé pour les démunis
En 1985, Gabriel Balet avait hésité à accepter l’ordination épiscopale. «Il n’aimait pas tous ces honneurs, reconnaît Guy Balet. Si quelqu’un l’appelait Monseigneur, il répondait en riant: «Oui, mon serviteur.» Il était avant tout Gabi, un homme simple, engagé pour les démunis, ouvert (il était par exemple favorable à l’abandon du célibat des prêtres, surtout en Afrique où un homme sans enfants est déconsidéré) et doté d’un bon sens de l’humour. «Quand il enlevait sa calotte violette d’évêque, il parlait toujours de sa petite culotte rose», sourit Jeanine. Très croyants, les Balet ont abandonné depuis longtemps tout esprit de vengeance. «A quoi cela sert-il?» Ils se sont petit à petit distanciés de l’association des familles des victimes de l’attentat, un organisme très revendicatif. Les Valaisans ne se porteront ainsi pas partie civile lors du procès qui aboutira, en 1999, devant la Cour d’assises spéciale de Paris, à la condamnation à perpétuité par contumace de six membres des services secrets libyens.
Retour à Moundou
Afin de donner un sens à cette brutale disparition, Guy Balet a trouvé plus pertinent de mettre son énergie dans la fondation caritative créée par son frère, qu’il gère encore aujourd’hui. «Avec mon épouse, nous nous sommes rendus à Moundou presque chaque année», confirme le Valaisan, lui qui, dans sa jeunesse, avait vécu quatre ans à Madagascar, engagé comme missionnaire laïc. Alors quand, après des années de tractations et de pressions de la France, la Libye a accepté, en janvier 2004, de dédommager les familles des victimes, c’est tout naturellement que les Balet ont reversé le montant perçu à la fondation. «Tout est parti pour les Tchadiens. Il était inconcevable pour nous de se faire de l’argent sur la mort de mon frère.»
Quelques jours après l’attentat, Guy Balet s’était rendu à Paris pour identifier le corps de son frère. Ce dernier sera rapatrié au Tchad, où il sera enterré à Moundou le 4 novembre 1989 devant une foule immense. «Il était tant aimé là-bas», souligne le Valaisan, se rappelant que le jardinier de Gabriel, Kigui Gaston, avait tenu à creuser la tombe tout seul. Avant de prendre l’avion, l’évêque lui avait lancé: «C’est toi qui m’enterrera! » «C’est comme s’il avait pressenti quelque chose, poursuit Jeanine Balet. Cette phrase, son jardinier l’a prise comme une mission, les dernières volontés de Gabi.»
Entre l’école et l’église
En Valais, à Grimisuat, le village natal de Gabriel Balet, une place porte aujourd’hui son nom, à deux pas de la maison où il a grandi, entre l’ancienne école, où avait enseigné sa mère, et l’église. Mais le souvenir peut-être le plus précieux, Guy Balet le conserve chez lui, comme un trésor: le bagage à main de son frère, découvert miraculeusement intact parmi des débris de l’appareil. A l’intérieur, on retrouve sa pipe, une paire de sandales, son passeport, son carnet de vaccination, un peu d’argent et quelques montres qu’il ramenait en Suisse pour les faire réparer. En regardant toutes ces affaires, le Valaisan ne peut s’empêcher de sourire. Un jour, une nièce a lancé, du haut de ses 3 ans: «C’est dommage que le sac n’ait pas été plus grand. Gabi aurait pu se mettre dedans et être sauvé.»
Une messe du souvenir sera célébrée à 10 heures le dimanche 20 septembre à la chapelle du Foyer franciscain de Saint-Maurice. Rens.: Guy Balet, 027 398 20 54, guybalet@netplus.ch.