Quelle joyeuse densité d’histoires de toute nature pour les 2 kilomètres carrés d’un rocher fouetté par la mer! Des drames, des complots et des paillettes comme nulle part ailleurs. Embarquons dans cet univers où contes de fées et comptes d’apothicaires voisinent parfois…
1863
JACKPOT AU CASINO
En ce milieu de XIXe siècle, Monaco se cherche fonds et recettes. Comment assurer la pérennité de ce minuscule territoire sans matières premières, conquis au XIIIe siècle par la famille génoise des Grimaldi? La parade tient en six lettres. Casino. Ils sont interdits dans le reste de l’Europe. Le luxe, l’argent, l’élégance surannée, ce mélange de douces soirées méditerranéennes et de frisson du risque: la riche idée! Pourtant aveugle et affaibli, le prince Charles III se résout à faire affaire avec un ex-agent de change nommé François Blanc. Celui-ci vient d’assurer le triomphe du casino allemand de Bad Homburg. C’est décidé, le prince lui accorde une concession de cinquante ans, à travers la Société anonyme des Bains de Mer. Blanc fait construire hôtels, villas et opéra en lieu et place des oliviers et des citronniers. La belle société se presse dans ce lieu qu’on a baptisé Monte-Carlo, car la princesse Caroline goûte aux noms à consonance étrangère. La foule suit, séduite, la bourse ouverte. En 1869, 170 000 touristes traversent ce lieu exceptionnel par son confort, sa situation. On y dîne, déjeune ou écoute de la bonne musique. Alexandre Dumas y croise Jacques Offenbach ou le baron de Rothschild. L’impératrice Sissi y joue ses trois numéros fétiches, ceux des appartements de la maîtresse de son mari… Blanc meurt en 1877, sur ce dernier discours: «Tout est jeu: la société, les affaires, la guerre, la politique et plus encore que tout, la vie.»
1911
PRINCES DE CABARET
Les si paisibles Monégasques exigent une Constitution. Homme de la mer et des expéditions scientifiques, le prince Albert Ier la leur accorde le 7 janvier 1911. Avec un chef de l’Etat (lui, bien sûr), un Conseil des ministres et un Parlement. Le souverain en profite pour changer à son avantage une loi capitale. Car il a un problème. La seule descendante de son fils Louis est illégitime. Elle s’appelle Charlotte et est née de ses amours avec Juliette Louvet, une hôtesse de cabaret. Le prochain héritier serait un comte allemand, époux d’une princesse monégasque. Pas question pour les voisins français d’accepter un Germain sur le trône. «Dégottez-vous un héritier!» s’exclame le président Poincaré. Adoptée par Louis, Charlotte devient la future souveraine. Elle épouse le comte Pierre de Polignac, dans un mariage tout ce qu’il y a de plus arrangé. Leur fils Rainier naît en 1923, d’un père si importun qu’il est vite expulsé de la principauté. Ce sera le début d’une guerre de pouvoir qui durera tout le siècle. De là l’image de monarques de seconde zone que traînent les souverains monégasques. Vous pensez, les descendants d’une fille de cabaret! Lors des grandes cérémonies, telles les obsèques de Diana ou les noces de Victoria de Suède, ils sont placés à l’arrière-plan, à la limite du strapontin. Mais c’est aussi là que réside le charme des rusés Grimaldi.
1955
L’IDYLLE BIENVENUE
Rainier monte sur le trône en 1949, dans un contexte troublé. Désargenté, il entretient une lutte de pouvoir avec le richissime armateur grec Aristote Onassis. De plus, sans héritier direct, la principauté reviendrait à la France. Il faut une princesse belle, riche, catholique. Le conseiller le plus influent de Rainier, le Père Tucker, pose sur sa liste les noms des actrices Natalie Wood, Eva Marie Saint, Deborah Kerr.
Mais seule Grace Kelly, qui vient de tourner avec Hitchcock à Monaco, répond aux critères. Après une première rencontre en mai, timide, dans les jardins de Monaco, Rainier prend le paquebot pour les Etats-Unis, fin 1955. La rencontre a lieu sur un tournage de film. Grace porte une robe de bal et une tiare étincelante. Ils se plaisent mais se connaissent à peine quand il fait sa demande, le 27 novembre. L’idylle plaît moins au père de Grace, l’irascible Jack Kelly, selfmade-man de souche irlandaise.
«Je ne veux pas que ma fille épouse un prince minable à la tête d’un pays gros comme une tête d’épingle», éructe-t-il d’abord. Il se laissera convaincre par sa femme, Ma. Mais cette distance restera toujours, au grand dam d’une Grace très seule sur son rocher glamour.
1956
FLASHS AUX NOCES
Ce 19 avril 1956, la presse mondiale est là, le stylo frétillant. Ceux de L’illustré sont venus à cinq (!) pour réaliser douze pages de photos. Les flashs crépitent dans la cathédrale Saint-Nicolas illuminée comme à Noël et décorée de milliers de branches de lilas blanc, la fleur préférée de Grace. On y voit surtout la princesse, sublime, et dont l’habillement fait rêver les petites filles: robe de dentelle écrue qui pèse la moitié de son poids, corsage ajusté sur une jupe ample et bouffante. Rainier porte un uniforme qu’il a dessiné lui-même et symbolise l’histoire de Monaco. Ils entrent au son de l’Alléluia de Purcell. Il y a là l’Aga Khan, Conrad Hilton, l’exroi Farouk, mais Buckingham n’a envoyé que son consul général. Les cadeaux sont à l’avenant. Une Rolls offerte par les Monégasques. Une Dauphine par le champion automobile Louis Chiron. Une magnifique parure de rubis et de diamants par Onassis. Ce mariage sert de trêve dans le conflit entre le milliardaire grec et Rainier. De toute façon, c’est la firme de cinéma MGM qui paie…
1957
LA RECONQUÊTE
Caroline, Albert, Stéphanie. Chaque enfant fait la une de Paris Match et participe à la reconstruction de la principauté. Le 23 janvier 1957, Grace accouche de Caroline. Albert vient au monde le 14 mars 1958 et Stéphanie le 1er février 1965. Tous naissent dans la même chambre. De 1958 à 1962, Rainier conduit une politique de grands travaux destinés à désenclaver le Rocher. Epoux et père comblé, il devient le prince bâtisseur. L’arrivée de Grace attire les stars du cinéma de Hollywood, Cary Grant, Frank Sinatra, David Niven. Mais l’Américaine souffre de solitude. «Le mal du cinéma», selon Rainier, qui lui interdit de tourner à nouveau, même avec le maître Hitchcock.
1982
LA MORT DE GRACE
La route qui mène de la ferme de Roc-Agel, repaire de la famille Grimaldi, jusqu’à Monaco compte une cinquantaine d’épingles à cheveux. Myope, Grace ne l’aime pas. Ce 13 septembre, elle prend pourtant le volant. Elle veut rejoindre Nice, prendre un avion pour Paris. Il fait un soleil de plomb. Blessée à la tête quelques jours plus tôt, sa fille Stéphanie monte aussi dans la Rover familiale. Elle a 17 ans et n’a pas encore le permis, mais elle a déjà conduit. La suite, c’est elle qui la racontera plus tard. Après cinq minutes de conduite, Grace se plaint d’un mal de tête et s’effondre sur le volant. Stéphanie actionne le frein à main, en vain. Le camionneur Yves Raimondo raconte avoir vu cette voiture folle attaquer une épingle à 150 degrés sans que les phares des freins ne s’allument. L’auto plonge dans le vide. Quarante mètres de chute. Un horticulteur les découvre. Touchée à la colonne, Stéphanie hurle d’appeler les secours. Grace est transportée à l’hôpital qui porte son nom. Il ne possède pas de scanner. Le cerveau est de toute façon trop endommagé pour qu’on ait le moindre espoir de la sauver. Vingt-quatre heures plus tard, la famille autorise les médecins à débrancher les machines. Très dignes, ses obsèques voient défiler les épouses illustres, Lady Diana, Nancy Reagan, Danielle Mitterrand. «Elle était si bonne, si simple», murmurent les Monégasques.
1978
MARIAGES RATÉS
Tout le monde l’avait prédit à Caroline. Ce Philippe Junot, avec ses manières de play-boy et ses dix-sept ans de plus qu’elle, n’était pas un homme pour elle. Elle s’entête. Pendant l’hiver 77, elle exige d’épouser ce courtier en investissements. Grace et Rainier finissent par consentir. Six cents invités au mariage, une lune de miel dans le Pacifique et cinq mois de voyages extravagants pour un bonheur sans lendemain. Junot reprend vite son vol, surpris et photographié en train de danser avec la comtesse von Furstenberg. Mariage brisé en août 1980. Vingt ans plus tard, Stéphanie imite sa grande sœur, en plus trivial. En 1989, elle s’amourache de son garde du corps, Daniel Ducruet. Rainier autorise le mariage après la naissance de deux enfants, en 1995. Puis Ducruet se fait surprendre avec une strip-teaseuse belge. Mariage à l’eau. Comme celui de Caroline qui, après une idylle avec l’acteur Vincent Lindon, convole en 1996 avec le prince Ernst August de Hanovre. Flop: encore surpris cet été en Thaïlande avec une Marocaine de quatorze ans sa cadette, Ernst August fait vivre à son épouse une humiliation publique de plus. Cela dit, c’est elle qui l’avait volé à une de ses meilleures amies, Chantal Hochuli de Hanovre.
2005
AU TOUR D’ALBERT
On l’a longtemps cru condamné au célibat. Indécis, sensible, amoureux des arts comme sa mère, à qui il ressemble par le caractère sociable et rêveur. Il est vite associé aux grandes décisions, comme en 1993, où Monaco devient membre de l’ONU. Quand Rainier meurt en 2005, son tour vient. Il arrange d’abord ses affaires privées. Reconnaît Alexandre Coste, 2 ans, fruit d’une liaison avec une ex-hôtesse de l’air togolaise. Rebelote courant 2006 pour une adolescente américaine de 14 ans, Jazmin Grace Rotolo. Il est libre de trouver une épouse, enfin. Ce sera Charlene, une nageuse sudafricaine née en Rhodésie. Il la fait patienter plus de quatre ans, avant de fixer une date de mariage. Le 2 juillet 2011, il y aura des brillants, des flashs et - les Grimaldi ne nous ont jamais déçus - d’autres éclats doux-amers dans les années qui viennent.
Sources: «Les Grimaldi», par Anne Edwards, Ed. Belfond; «Il était une fois Monaco», par Jean des Cars, Ed. du Rocher.
Leurs mariages, leurs divorces ou leurs tromperies mènent le Rocher, lui donnent son sel et son charme.
Les princesses de Monaco sourient, se marient, font des enfants, se font tromper ou trompent elles-mêmes. Elles sont surprises en costume de bain sautant du pont d’un yacht, on les voit parfois au bras d’un joueur de tennis (Guillermo Vilas), d’un poissonnier (Daniel Ducruet), d’un dandy volage (Philippe Junot) ou d’un aristo limite vulgaire (Ernst August). Elles sourient toujours.
Qu’elles chantent des chansons faciles (Stéphanie, Comme un ouragan) ou se lancent dans des études de psychologie (Caroline, fin des années 70), qu’elles montent des chevaux (Caroline et Charlotte), soient des stars de cinéma (Grace) ou vivent pour un temps dans la roulotte d’un cirque (Stéphanie), elles se retrouvent toujours épinglées sur une page d’un magazine en couleur. A la fois fortes et vulnérables, comme le sont les grands fauves. Les plus illustres couturiers les habillent, les plus simples badauds les déshabillent en dévorant leurs photos chez le coiffeur. «J’ai horreur d’être princesse», a dit un jour Caroline, période rebelle. Elles ont le devoir d’être belles sans le droit de se plaindre, mais elles dorment dans des draps de soie, avec vue sur la mer. Leurs joies et leurs échecs nous accompagnent, rythment le temps. Elles sourient toujours. Bien du plaisir, Charlene. M. D.