Othmar Kronig a 70 ans, le visage marqué par le soleil et la vie. Cela fait un demi-siècle qu’il emmène ses clients arpenter les sommets du Haut-Valais, et il a même été le président des guides de Zermatt. «De toute ma carrière, je n’ai jamais vu une cabane remporter un tel succès!» s’exclame-t-il dans le train à crémaillère qu’il faut prendre pour rejoindre le chemin de la nouvelle cabane du Mont-Rose.
Située au pied de la Pointe Dufour (4634 m, plus haut sommet du pays), elle a toujours été le point de départ de plusieurs courses prisées par les alpinistes. Mais surtout, elle est depuis peu le but d’excursion de nombreux randonneurs du dimanche, venus en simples touristes. Car la cabane de toutes les innovations attire une clientèle bien particulière depuis son ouverture en mars dernier. Bien qu’il faille traverser un glacier pour y accéder, les familles avec enfants accourent depuis les plaines de toute la Suisse s’essayer à la nuitée alpine «de luxe». On croise aussi là-haut beaucoup d’internationaux – des Européens pour la plupart, mais aussi des Américains et même parfois des Japonais – venus admirer, plantée sur un rocher, celle qu’on surnomme Cristal de Roche de par sa forme polygonale et son revêtement en aluminium. Outre son architecture révolutionnaire, le refuge est admiré pour son label de développement durable et ses installations high-tech, même si tout n’est pas encore tout à fait au point (des ajustements se font tous les jours et l’autonomie énergétique est loin d’être réalisée).
PROJET SURMÉDIATISÉ
En chœur, les médias ont encensé ce projet révolutionnaire, lancé par l’EPFZ à l’occasion de son 150e anniversaire pour la modique somme de 6,5 millions de francs. Visuellement bluffante, rompant radicalement avec la tradition architecturale de la haute montagne, la cabane a notamment été l’objet d’un Passe-moi les jumelles en septembre 2009 qui n’a pas échappé à la plupart des hôtes venus avant tout «par curiosité». «Nous, on ne monte pas plus haut! La cabane est le but de notre excursion», admettent volontiers Françoise et Jean-Marc, d’Etoy (VD). Elsa, leur fille de 11 ans, a été «obligée de suivre ses parents» mais semble se plaire, dans sa polaire rose pétant, au pied du Mont. Son oncle André est aussi présent avec son épouse Martine et leur ado Malivia, intrigués par l’intérieur boisé de ce refuge «cinq étoiles». Le clan occupera donc à lui seul une chambre à six places. «Trop cool!» se réjouissent les cousines qui ne regrettent pour rien au monde le concert de ronflements propre aux dortoirs à l’ancienne. A tout cet espace s’ajoutent des poubelles dans chaque pièce, quatre WC avec chasse d’eau et robinet, ainsi que plusieurs douches. Des petits plus qui remportent un franc succès, lequel n’est pourtant pas sans conséquences.
LE CONFORT A UN PRIX
Profiter tout bonnement et simplement de la vie à côté de Castor et Pollux, c’est la devise de la famille Waldenmaier, venue d’Argovie. Wolfgang, Marianne et leur fils Sven, 16 ans, tous sportifs, ne sont pourtant pas là pour s’offrir un sommet. En revanche, la bouteille de pinot noir leur convient à merveille, tout comme le menu de choix qui succède à l’apéro: soupe d’orge et légumes, salade mêlée, spaghettis bolognaise avant de clore le repas en douceur avec une panna cotta au coulis de framboises.
PROBLÈMES D’ÉGOUTS
Alors que jusqu’ici les alpinistes étaient priés de rapatrier leurs déchets en plaine et qu’ils se contentaient de plats bien ravigotants mais en rien gastro, l’approvisionnement en produits frais et l’évacuation des déchets impliquent le concours d’un hélicoptère jusqu’à trois fois par semaine, à raison de deux vols par ravitaillement. La cuisine fonctionnant au gaz et le site étant dénué de source d’eau potable, la charge maximale de 650 kilos est systématiquement atteinte.
«De toute ma carrière, je n’ai jamais vu une cabane remporter un tel succès!»
Othmar Kronig, 70 ans, guide
Malgré le prix de l’eau minérale (10 francs pour 1,5 litre), il en faut des bouteilles pour désaltérer 120 hôtes quotidiens. Et avec l’augmentation du flux de touristes, pas toujours familiers de la haute montagne, Air Zermatt est hélas de plus en plus sollicité pour des sauvetages (lire l’encadré ci-contre).
Côté maintenance, la cabane est clairement victime de son succès: le système d’évacuation des eaux a été conçu pour une fréquentation de 6500 nuitées par an. Or, à ce jour, on en compte déjà au moins mille de plus. «Tous les jours, je dois appeler le fabricant du système en Allemagne pour de nouvelles adaptations», déplore Horst Hogi Brantschen, le gardien. Détail non négligeable, ces problèmes d’évacuation causent un constant reflux d’odeurs d’égouts qui, la nuit, s’immiscent dans les chambres par les fenêtres ouvertes.
PAS DE LITS POUR LES ALPINISTES
En silence et dans l’obscurité, seuls 18 des 120 lits sont désertés à 1 h 30 du matin pour le premier petit-déjeuner. La vaillante petite vingtaine d’alpinistes n’a dormi là que dans le but d’attaquer l’ascension vers les sommets sous les étoiles, afin de jouir des meilleures conditions de neige. Les alpinistes sont les plus grands perdants du succès du Cristal de Roche, premier refuge à ne prendre des réservations que sur l’internet. «Je n’aime pas du tout ça!» maugrée Othmar, qui n’a pas de connexion au web chez lui. Le guide Manfred Inniger, d’Adelboden, est amer. Les deux hommes qui lui emboîtent le pas ont failli ne pas trouver de lits. Si trois places ne s’étaient pas libérées la veille, il perdait sa course, ses clients et son gagne-pain: «Cette énorme fréquentation, ça nous fout en l’air notre boulot. Il n’y a plus moyen de réserver!» Le fait est que le parcours qui mène à la cabane du Mont-Rose ressemble de plus en plus à une autoroute. Et pour assurer la sécurité des randonneurs s’aventurant sans guide, des échelles sont construites pour faciliter l’accès au glacier du Gorner, lequel a été flanqué de nombreux panneaux montrant le chemin à tous les novices.
PERDUS DANS LA NUIT
«J’AI EU PEUR DE MOURIR»
Surpris par la difficulté de l’ascension, cinq hommes sont secourus.
A l’heure du souper, le regard du jeune Pau est éteint. Parti le matin même à l’assaut de la Pointe Dufour avec neuf compagnons d’Alicante, lui et quatre autres ont rebroussé chemin avant d’atteindre leur but. «C’était plus difficile que ce que nous pensions», reconnaît-il. Mais le groupe d’«entêtés» n’est toujours pas rentré. Le lendemain, à l’aube, un hélicoptère ramène finalement les égarés à la cabane où leurs amis les accueillent avec un immense soulagement. «J’ai eu peur de mourir, confie Antonio, à l’écart de ses compagnons. Un de mes camarades ralentissait le groupe, et nous n’avons atteint le sommet qu’à 20 heures. A la tombée de la nuit, plus moyen de retrouver le chemin. On a creusé un trou dans la neige et planté un bivouac, mais je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Il faisait –10 °C et je me voyais déjà geler.» Plus loin, Toni fanfaronne: «Non, je n’ai pas eu peur. Je connais bien la montagne, mais pas dans de telles conditions.» Une nuance qui n’en est pourtant pas une: «Même en bonne forme physique, on ne doit jamais faire l’impasse sur la phase d’acclimatation au-delà de 4000 mètres d’altitude», souligne Othmar Kronig. Et le guide expérimenté de conclure: «Il faut parfois renoncer à atteindre le sommet.»