L’annonce de sa démission n’aura pas déclenché ce réflexe poli consistant à compiler les succès politiques et à minimiser les échecs. C’est le contraire qui s’est produit avec Moritz Leuenberger: rarement le départ d’un conseiller fédéral n’aura inspiré autant de soulagement. La seule médaille que le Zurichois emportera avec lui dans ses cartons de décembre, c’est celle, officieuse, de champion d’Europe de la longévité ministérielle: quinze ans à la tête des Transports, de l’Energie et des Télécommunications, un bail record. Et onze ans à la tête de l’Environnement, rattaché au DETEC en 1999. Tant d’années et si peu de bons points… Comment expliquer un aussi pâle certificat de travail?
«C’ÉTAIT USANT DE DEVOIR TOUJOURS REGARDER S’IL ÉTAIT OU NON DE BONNE HUMEUR»
Philippe Roch
L’ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement, Philippe Roch, est bien placé pour donner des explications à cette longue mais rasante trajectoire au Conseil fédéral. Entre le patron dandy zurichois et l’écologiste terrien genevois, ce furent sept années de méfiance presque pathologique du premier à l’égard de son subordonné, sans doute trop médiatique à son goût. «Je n’ai absolument pas la prétention de connaître le personnage dans sa totalité, tient à préciser d’emblée Philippe Roch. Cet homme est de toute manière très secret. S’il adore briller dans ses discours et dans son blog, il déteste en revanche qu’on s’intéresse à sa personne. J’ai même rarement vu quelqu’un d’aussi distant. Le traditionnel tutoiement de rigueur entre socialistes l’exaspérait. Physiquement aussi, il aimait rester à l’écart. Mon avis sur Moritz Leuenberger est donc forgé exclusivement par les relations professionnelles que nous avons entretenues.»
Et, d’emblée, Philippe Roch sort le gros calibre: «Je classe les conseillers fédéraux en trois catégories. La première, c’est celle du ministre juriste, appliqué, sérieux, correct, du genre Arnold Koller. La deuxième, c’est le conseiller fédéral proactif, parfois chaotique, mais qui fait au moins avancer les choses, comme Micheline Calmy-Rey. Et la troisième et dernière catégorie, c’est celle du conseiller fédéral dépassé par sa fonction, dénué de stratégie, manquant de confiance en soi et manquant donc aussi de confiance envers ses chefs de service et envers son administration. C’est dans cette catégorie que ma franchise me contraint de placer Moritz Leuenberger, en dépit de sa grande intelligence et même s’il a aussi pris quelques bonnes décisions.»
Revenons au tout début de cette collaboration parfois houleuse: «Notre première rencontre a eu lieu dans le cadre d’une rencontre ministérielle à Vienne, cela devait être en 1999. Mon office venait d’être rattaché au département de Moritz Leuenberger. J’avais découvert ce jour-là deux facettes contradictoires chez cet homme. Nous avions mangé à la même table et sa finesse, son humour, son sens de la répartie m’avaient plu. Je m’étais dit que le courant passerait sans doute mieux qu’avec ma cheffe précédente, Ruth Dreifuss. Mais cette soirée m’avait aussi permis de mesurer l’étrangeté du personnage qui, en dehors du repas et de son discours, était resté seul, tout gris, muet dans son coin. Et, en me voyant saluer tous ces ministres et secrétaires d’Etat à l’Environnement que je connaissais très bien et que je tutoyais pour la plupart, me voyant notamment faire la bise à la future commissaire européenne suédoise Margot Wallström, il avait fait une remarque ironique du genre «ce Roch, il connaît tout le monde». C’était comme si je lui faisais de l’ombre, comme si ma facilité de contact le renvoyait à ses propres limites relationnelles. Plus tard, dans une de ces nombreuses lettres de reproches qu’il m’envoyait régulièrement, il m’avait d’ailleurs écrit: «Je suis le chef!» Or, je suis respectueux de la hiérarchie. Et je peux vous assurer que je soignais les formes avec lui, ayant pu mesurer sa susceptibilité à l’égard de ses prérogatives. C’était d’ailleurs usant de devoir toujours être sur ses gardes, de regarder s’il était ou non de bonne humeur. Nous n’avons jamais été à l’aise ensemble. Cela a même toujours été glacial.»
ABSENCES COUPABLES
Ce n’est pas la première fois que Philippe Roch utilise sa liberté d’expression pour porter un jugement sans concession sur son ancien patron. Mais l’ancien haut fonctionnaire se défend de tout esprit de vengeance. «Si je suis aussi franc, c’est que je trouve extrêmement regrettable que notre pays ait eu une politique environnementale aussi timide, à cause justement de l’inertie du conseiller fédéral qui a eu la charge de ce domaine durant la décennie écoulée. Il n’a jamais vraiment défendu ses offices et leur budget au Conseil fédéral ou devant la Commission des finances. Il ne nous a jamais rien demandé en matière d’environnement, ni d’ailleurs le Conseil fédéral. Nous avons toujours dû prendre des intitiatives nous-mêmes. La loi sur le génie génétique a été élaborée par l’office. Cela ne l’intéressait pas visiblement, et le Parlement s’est plaint de ses absences aux séances de commission. Sur des dossiers comme la taxe CO2 sur les carburants, il a été très mou et cette taxe a donc été refusée. Jamais je ne l’ai vu aller discuter avec un de ses collègues du Conseil fédéral pour faire avancer un dossier et trouver des appuis, alors que les autres ministres le faisaient régulièrement. Et trouvez-vous normal qu’en six ans je n’aie jamais eu avec Moritz Leuenberger une seule discussion stratégique sur la politique environnementale? En revanche voici les lettres de reproche ou les directives sèches de management que je recevais régulièrement de sa part», s’exclame Philippe Roch en montrant une pile respectable de documents.
Se plonger dans ce courrier interne permet de découvrir un Moritz Leuenberger faisant tout un plat d’une petite phrase de Philippe Roch dans une interview accordée à un journal agricole respectable mais totalement confidentiel. Philippe Roch doit se défendre comme un écolier. Moritz Leuenberger lui répond derechef avec un autoritarisme scolaire.
Un autre document, kafkaïen, une Weisung (directive) de seize pages, somme le directeur de réorganiser son office pour qu’il sache mieux communiquer vers l’extérieur et que ses délégations dans les conférences internationales soient plus petites. Seize pages surréalistes, dignes d’un régime totalitaire. Philippe Roch avait refusé d’appliquer cette fameuse Weisung. Leuenberger la lui avait donc imposée de manière formelle. «Combien de temps et d’énergie j’ai dû passer à réorganiser cet office qui marchait pourtant très bien, grâce notamment à la qualité épatante des collaborateurs. Mais Leuenberger voulait une administration purement exécutive. Il ne voulait surtout pas que ses offices soient créatifs et efficaces et risquent donc de faire parfois quelques petites vagues. Quel gâchis! Et pourtant l’environnement intéresse tout le monde. Les médias nous sollicitent tout le temps.»
Hormis ses brillances oratoires, Leuenberger voulait-il des fonctionnaires à son image quand il s’agissait non plus de briller sur une estrade mais de négocier mollement en petit comité? «Nous avions une rencontre, se souvient Philippe Roch avec un air dépité, avec la ministre française de l’Environnement Dominique Voynet, une rencontre pour traiter du problème de la décharge jurassienne de Bonfol. Il y avait Pierre Kohler, qui représentait le canton du Jura et qui n’arrêtait pas de parler. Je m’efforçais donc de l’interrompre pour mettre diplomatiquement en relation les deux ministres afin de faire avancer la collaboration entre les deux pays sur différents dossiers. Mais Leuenberger restait amorphe, le regard dans le vide, muet. Et Kohler reprenait donc le crachoir pour raconter ses histoires. En fait, Leuenberger détestait qu’on cherche à lui faciliter la tâche.»
UN SUCCÈS QUAND MÊME
Philippe Roch a tout de même quelques appréciations positives sur son ancien chef. «Je crois que le secteur dans lequel Leuenberger a fait du bon travail, c’est celui qui l’intéressait personnellement le plus, celui des Transports. Il faut dire qu’il s’entendait très bien avec le numéro deux du DETEC, le secrétaire général Hans Werder, un homme remarquable et lui-même très compétent dans ce domaine. Ils ont notamment réussi à faire financer les réseaux de transports publics d’agglomération. C’est un beau succès. Je regrette de n’avoir pas réussi à développer la même complémentarité professionnelle. Mais ce n’est pas faute d’avoir essayé.»
Après treize ans à la tête de l’OFEV, Philippe Roch démissionne en 2007. «Leuenberger m’a demandé ce que j’avais trouvé comme nouveau job. Quand je lui ai dit que je me mettais à mon compte comme consultant indépendant, il m’a dit: «Vous êtes courageux.» Il paraissait interloqué. Et à ma fête de départ, à l’office, une soirée mémorable, il a fait un discours magnifique dans lequel il disait notamment que j’avais été un directeur formidable, un parfait défenseur de l’environnement.»