Une grande théière sur la table, un ordinateur portable à portée de main, jean et pull rayé, signes d’une bretonne attitude bien assumée: la jolie Nantaise respire la joie et la santé. Pourtant…
Dès la première chanson, les hommes posent problème…
Je n’aime pas trop les discours féministes. Mais c’est vrai qu’en amour la lâcheté me semble être un travers plutôt masculin… Cette chanson est la conséquence d’une blessure, j’avais un compte à régler. Ça me semblait plus léger de le faire passer en utilisant des images d’animaux pour parler des hommes, une façon de prendre de la distance.
La notoriété rend-elle vos relations amoureuses plus compliquées?
Non, sûrement pas plus difficiles. C’est une question de nature, de tempérament. Avoir un rapport de séduction dans le travail, ça peut aussi amener des choses… Quand on pratique un art, quel qu’il soit, on met forcément de la séduction sur un plateau. L’artiste joue avec ça. Moi, je ne suis pas effrayée par ces ambiguïtés.
Vous empruntez Mon corps est une cage à Arcade Fire et c’est l’une des chansons phare du disque…
La première fois que je l’ai entendue, ça a été une vraie claque! L’impression que le chanteur s’adressait à moi, à moi toute seule. La chanson parle de mes préoccupations. J’ai immédiatement commencé à la traduire, et le groupe a validé ma version. C’est la première chanson que j’ai enregistrée, c’est elle qui m’a remis le pied à l’étrier.
Parce que vous avez été quatre ans sans nouveau disque, c’est long. Avez-vous songé à laisser tomber?
L’idée ne m’a pas effleurée une seconde, parce que la chanson, c’est tellement mon truc, c’est ce que j’aime faire le plus au monde… Là, je n’ai pas de manager, pas d’éditeur, et tout se passe bien… J’ai un contrat chez Barclay – c’était un rêve –, mais j’aurais de toute manière trouvé une façon de continuer.
Vous jouez tous les instruments, par mesure d’économie?
Non, j’avais quand même les moyens de me payer des musiciens. Mais quand je me suis retrouvée en studio avec Yann Arnaud, l’ingénieur du son qui a travaillé avec Air et avec Camille, je me suis sentie tout à fait libre de m’installer à la batterie, aux claviers, de prendre la basse… Je m’amusais comme une petite folle. Spontanément, on a commencé par les morceaux les plus simples, mais en dix jours on avait déjà enregistré cinq chansons, sans pression et en s’éclatant. Alors on s’est dit: pourquoi ne pas enregistrer tout l’album comme ça?
Pourquoi dites-vous de votre adolescence: «cinq ou six années de presque rien»?
L’adolescence, c’est une période difficile… pendant laquelle on est en révolte, en refus et on s’emmerde… On a de grandes idées, mais on est hyperinfluençable… Moi, j’avais besoin de sortir de mon ennui d’ado, alors je faisais de la danse, du théâtre, j’écrivais dans le journal du lycée, je reprenais Sonic Youth…
Et aujourd’hui, à 32 ans?
Depuis que je fais des disques (2002), c’est la première fois que j’assume le fait d’être une femme et d’avoir un corps. Autrefois, sur scène je me cachais toujours derrière le piano. Je faisais le minimum syndical. Mais aujourd’hui je bouge et je porte des habits disons… plutôt courts. Et puis j’ai tout le temps envie de lever la jambe! De m’exprimer non seulement avec ma voix, mais avec tout mon corps.
PLAISIRS SOLITAIRES
Quatre ans après L’eau, Jeanne Cherhal revient et assure seule ou presque la composition, les chants et les instruments de ces quatorze morceaux (sauf un, central, emprunté aux Canadiens d’Arcade Fire). C’est l’une des qualités du disque, qui respire la joie de jouer et la liberté d’expérimenter. C’est aussi une de ses limites: certaines idées (il n’en manque pas) gagneraient à être développées par de véritables solistes.
Ceux qui ont toujours à l’oreille la formule piano-voix des premiers albums ne reconnaîtront pas la pétillante Nantaise, qui lorgne désormais vers des musiques nettement plus pop. Qui me vengera, Plus rien ne me fera mal, Reviens-moi, En toute amitié: l’homme, LES hommes sont au centre des préoccupations. Régler quelques comptes et chercher l’idéal, sans jamais céder à la déprime. Un CD d’amour et d’eau fraîche.
Charade, de Jeanne Cherhal, Barclay.