Didier Martenet
Les tenues de nos trois témoins sont exposées dans le hall d'Unimail jusqu'au 9 mars.
Témoignages

Agressions sexuelles: tu étais habillée comment?

05 mars 2018

A l’occasion de la semaine de l’Egalité, l'association Slutwalk expose à l’Université de Genève des tenues vestimentaires que portaient des femmes lorsqu'elles ont été violées. Trois d’entre elles racontent.

«Mais tu portais quoi quand tu as été agressée?». Toutes les victimes ont été confrontées à cette question. Pour casser la corrélation vicieuse entre look et viol, l’association féministe Slutwalk Suisse – inspirée par un concept similaire né aux US - a demandé à une dizaine de femmes d’accrocher les tenues qu'elles portaient lors de leur attaque. Pantalon large, T-shirt, short d’été, veste, les a priori tombent en voyant les habits suspendus sur le grillage. Les proies, ce sont «les filles d’à côté». Dont trois Suissesses qui, anonymement, reviennent avec force et courage sur leur agression. 

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(crédit: Didier Martenet)

«Ils m’ont volé une partie de mon innocence» Julie*, 20 ans, Neuchâtel

Un mercredi d’été. Il est 13h. Le soleil tape à Neuchâtel, le thermomètre indique 28 degrés. Julie porte ce short en jean qu’elle adore. Elle ne cessera de le laver depuis, sans jamais l’enfiler parce que le tissu la replonge dans le pire souvenir de sa vie d’adolescente. Cet après-midi où un inconnu l’agresse sexuellement en passant sa main dans son denim. La touchant sans son consentement. Elle a 17 ans.

Cette jolie blonde aux yeux bleus vient de manger avec ses copines. Elle rit de bon coeur. Parle littérature, son dada. Alors qu’elle se dirige seule à l’arrêt Saint-Honoré, au centre-ville, elle aperçoit deux hommes trapus, la petite quarantaine, accoudés sur la terrasse en face. «Aujourd’hui, je serais encore incapable de reconnaître leur visage mais je pense que mon corps se mettrait en alerte s’ils m’approchent», lâche-t-elle la voix encore meurtrie. Les agresseurs la sifflent, l’insultent. Ils s’approchent en criant «petite allumeuse» et «sale pute» en mimant ce qu’ils comptent lui faire. Tétanisée, la lycéenne se fige. Aucun cri ne sort de sa bouche. Une réaction qui l’étonne encore deux ans plus tard.

L’un d’eux la plaque contre le mur. Elle se débat. Il l’empoigne pendant que l’autre s’esclaffe. Ses doigts se baladent sur sa peau. Julie a les larmes aux yeux. Une seconde d’inattention, elle se libère et saute dans un bus. En pleurs, elle déboule à la maison. Son grand frère la calme. «Il voulait retourner leur casser la figure», sourit timidement la jeune femme, qui étudie depuis l’archéologie. En apprenant la nouvelle, son père l’amène au commissariat. Elle doit porter plainte. Première question du policier: «Vous étiez habillée comment?» La famille reste bouche bée. «Vous ne voulez pas plutôt savoir comment eux ils étaient habillés pour les tracer?» s’insurge en silence la Neuchâteloise d’adoption. Comme dans beaucoup de cas similaire, l’affaire finit non-classée.

Traumatisée, Julie se cloître. «J’ai arrêté de sortir, j’avais peur de tous les hommes que je croisais». Le sexe opposé est devenu «dangereux». «Je sais que beaucoup de gens pensent que ce n’est pas si grave, que je n’ai pas été violée mais ils m’ont volé une partie de mon innocence.»

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​(crédit: Didier Martenet)

«Je lui ai dit NON mais il faisait comme s’il ne comprenait pas» Marina*, 18 ans, Genève

Un vendredi soir entres potes au mois d’août. Ça fume, ça picole. En bande, ils refont le monde dans la rue. Avec ses cheveux aux couleurs vives et ses piercings, Marina est une «alternative». Elle est ouvertement bisexuelle en plus. «Depuis mon agression, je joue encore plus la carte punk car j’ai décidé de me réapproprier mon corps», balance la jeune fille, qui a depuis commencé l’Université en psychologie. Un style bien plus «provocant» que le sarouel pourpre et le top à imprimé grenouille qu’elle arborait quand elle a été violée. «Ces fringues m’ont porté malheur!»

Eméchée, elle doit dormir chez sa meilleure amie. Changement de plan, elle finit chez une connaissance. Confiante. Ils sont en classe ensemble. Le huis clos va pourtant tourner au cauchemar. «Je lui ai dit NON mais il faisait comme s’il ne comprenait pas et que j’étais une petite joueuse. Il répétait, je sais que tu en as aussi envie», se rappelle-t-elle encore choquée. Prostrée contre le mur de son agresseur, elle vit ce qui va être sa première relation intime avec le sexe opposé. «Perdre sa virginité dans la violence, est-ce normal?» s’interroge la jeune fille, âgée alors de 16 ans.

Le lendemain, il lui écrit de n’en parler à personne car il n’assumait pas. «Rien à voir avec le fait qu’il avait abusé de moi mais parce que je n’étais pas assez jolie, il avait honte», ajoute Marina indignée. Elle rumine. Quand elle ose enfin en parler à ses amis, leur réaction l’enfonce dans la torpeur. «Mais tu avais bu, tu es allée chez lui, tu es sûre que tu n’étais pas consentante?» enchaînent ses proches. Certains iront jusqu’à dire: «Pas si grave, tu le connaissais au moins.» Réservée, elle se calfeutre dans le silence. Ne mentionne même pas le traumatisme à ses parents, de peur de les blesser. «Ils vont se sentir désarmés et souffrir», précise l’étudiante. Elle ne porte pas plainte, ne souhaitant pas se confronter à son ancien camarade, qui traverse aujourd’hui les mêmes couloirs qu’elle. «Le viol, ce n’est pas juste un inconnu qui te prend par surprise dans une ruelle», finit avec courage celle qui a décidé de refaire doucement «confiance» à la gent masculine.

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​(crédit: Didier Martenet)

«Violée il y a 20 ans, je vis l’enfer depuis» Laure*, 45 ans, Genève

Ce training, Laure le conserve depuis plus de vingt ans. Comme une double peau qui la ronge et qu’elle n’arrive pas à jeter depuis cette terrible nuit à Bali. Quand elle avait 23 ans. «J’ai été droguée puis violée alors que je rentrais de voyage avec mon copain», commence la Suissesse, qui se rappelle de chaque détail comme si c’était hier. «Je rêve encore que je tente de le repousser et de lui arracher les yeux», grince-t-elle avec une colère toujours à vif.

La stabilité? Ce bout de femme de 1m60 ne l’a jamais connue. Addiction, prostitution, maltraitance, c’est une Laure brisée qui foule le sol suisse en 1998. Un stress post-traumatique qui ne sera diagnostiqué que bien plus tard. Après une descente aux enfers aux blessures multiples. «Je suis en thérapie depuis l’agression mais je ne cesse de me comparer avec tristesse et amertume à la jeune femme que j’étais avant», avoue celle qui a commencé une formation en travail social.

D’une voyageuse avide de rencontres, cette rousse pimpante s’est transformée en militante agressive et casanière. «Quand tu subis une telle attaque, tu vis ce que les professionnels appellent un moment dissociatif. Ton corps ne t’appartient plus. Alors je parlais du viol comme s’il ne m’était pas arriver à moi. C’est un moyen de survie.»

Pourtant. Ce jour de saison sèche en Indonésie, c’est bien Laure qui, en couple depuis trois ans, accepte d’aller boire un dernier verre chez un Javanais qui traînait souvent avec la communauté d’expatriés. Elle était avec son copain, donc en elle se sentait en «sécurité». «Comme on avait notre vol le lendemain, je me souviens qu’on est allés boire un thé, pas de l’alcool», insiste-t-elle, comme pour se justifier de la remarque commune: «Mais tu es bourrée? Tu es sûre de ce que tu dis?» Le breuvage empoisonne son compagnon, qui s’écroule. Elle vacille. Petit à petit, elle perd l’usage de ses membres. L’hôte malfaisant commence à la masser. Son touché la dégoûte. Il la porte jusqu’à sa chambre. La jette sur son lit. «Sale pute d’Occidentale, j’espère que tu as des capotes sur toi», lâche-t-il. «J’ai eu l’impression de mourir. Je crois d’ailleurs que je suis morte un peu», finit l’adulte de 45 ans, revenant sur la brutalité de l’acte avec rage.

*prénoms d'emprunt

Exposition «Mais t’étais habillé.e.x comment?» à l’UNIMAIL à Genève. A voir jusqu’au 9 mars.