Eddy Mottaz/Rezo
La célèbre chroniqueuse genevoise, Ariane Ferrier, s'est éteinte à la suite d'un cancer le 27 novembre 2017.
Hommage

Ariane Ferrier croyait en la vie éternelle

29 novembre 2017

L'auteur Patrick Morier-Genoud rend hommage à Ariane Ferrier, avec qui il a vécu un amour passionnel: "La mort ne lui faisait pas peur. La dernière image que j’ai d’Ariane Ferrier, c’est son sourire lorsqu’elle m’a dit au revoir cet été, après m’avoir annoncé que sa tumeur était de retour et qu’elle allait l’ignorer."

«Nous avons beaucoup ri. Même la dernière fois que je l’ai vue, à la fin de l’été. Nous savions pourtant qu’il s’agissait d’un adieu. Après un court répit, la tumeur était de retour et Ariane avait cette fois décidé de l’ignorer, de laisser la mort venir. Ce n’était ni macabre ni désespéré, elle croyait en la vie éternelle.

Nous avons partagé nos vies durant cinq ans, au millieu des années 90. Un amour passionnel et souvent maladroit. Elle était fille de banquier, j’étais fils d’ouvrier, nous étions tous les deux journalistes et ce qui nous avait irrésistiblement rapprochés, à part un violent désir l’un pour l’autre, était un besoin de tempête dans nos vies. Nous avons été servis, parfois au-delà de nos espérances.

Mais nous avons ri, oui, dès le premier jour. C’était à la Tribune de Genève, j’expliquais à une dizaine de confrères comment fonctionnaient le nouveau système rédactionnel et les ordinateurs qui allaient désormais servir à écrire nos articles. Nous avons échangé des clins d’œil. Comment prendre tout ça au sérieux? L’industrie des médias, la rationalisation de la production des journaux, les bytes… Ariane était capable de rire aux plaisanteries les plus bêtes, j’étais capable d’en faire, nous nous sommes séduits.

Nous avons ri dans le cimetière des Rois, proche de la Tribune, cachés sous un arbre, à s’embrasser comme des adolescents de 40 ans. Des rires qui se sont mêlés de larmes lorsque nous avons décidé de divorcer l’un pour l’autre, car le malheur des uns ne fait pas le bonheur des autres.

Lors de ma dernière visite, je lui ai fait une omelette aux tomates. Cuisiner ne l’avait jamais beaucoup intéressée et là, elle n’avait plus trop d’appétit. Comme lorsque nous nous étions retrouvés à l’Hôtel de Ville de Crissier, chez Philippe Rochat. Le chef nous avait accueillis en cuisine pour l’apéritif. Et nous avait confié que les remarques des clients pouvaient parfois le déstabiliser, comme celle de ce monsieur qui lui avait dit que son plat était trop salé. Il ne s’en était toujours pas remis. Très vite, au cours du repas, Ariane, que des émotions violentes traversaient parfois, n’avait plus pu manger. Nous nous étions éclipsés, sous la pluie et le regard désolé du chef, prétextant je ne sais plus quelle urgence. Ce n’est que le lendemain que nous en avons plaisanté, riant de nous-mêmes avant tout, de l’absurde de la situation ensuite, désolés que Philippe Rochat puisse penser que sa cuisine ait déplu à Ariane Ferrier au point de la faire fuir. Elle lui écrivit un petit mot d’excuse.

La mort peut-elle être joyeuse? Cette question est sans doute inconvenante aujourd’hui. Nous en avons pourtant parlé, cet été, avec Ariane. La mort ne lui faisait pas peur. Elle s’inquiétait du chagrin de ses filles, oui, mais avait choisi cette fin inéluctable. Et alors que je l’avais si souvent vue se cogner la tête contre des murs invisibles aux yeux des autres, là, je la sentais réconciliée avec elle-même. Nous n’étions plus suffisamment intimes pour que je comprenne cette transformation, mais j’ai saisi qu’elle était profonde.

Ariane, je ne sais rien de la vie éternelle, n’ai pas de convictions à ce propos. Mais là, j’en suis sûr, je t’entends rire par-dessus mon épaule tandis que je m’échine sur mon clavier, cherchant les mots pour ce texte que j’aurais voulu ne jamais devoir écrire.

Je t’entends rire, Ariane. Le jour de ta mort, ce n’est pas sérieux.»