Camille Pagella
CBD

Ces Romands qui ont tout plaqué pour vendre du cannabis (légal)

11 janvier 2018

A l'aube de leur trentaine, ils se sont lancés dans le business du CBD. Trois portraits d'entrepreneurs en herbe.

L’année 2018 a commencé comme une bombe nucléaire. Corée du Nord vs Etats-Unis, c’est la guerre des boutons. A qui aura le plus gros, à qui fera péter la planète en premier. Les bons vœux de Kim Jung-Un auront presque fait passer à la trappe ce qui aurait pourtant dû être LA nouvelle de ce premier janvier en matière de pétards: la Californie, Etat le plus peuplé des USA, autorise la vente de cannabis et devient, de facto, le plus gros marché légal du monde. Alors oui, le dirigeant / président / commandant suprême de Corée du Nord peut, d’un frémissement de doigt, provoquer une guerre nucléaire, mais le cannabis légal devrait rapporter au moins 7 milliards de dollars à la Californie d’ici 2021. Si elle existe toujours, bien entendu.

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Le rapport avec la Suisse? chez nous aussi, le cannabis rapporte. Plusieurs millions, même. Si, si. Et, en 2011, quand une modification d’ordonnance fédérale donne le feu vert à la culture du chanvre contenant 1% de THC, pour arranger les agriculteurs, des petits malins se lancent dans la création d’un cannabis à 1% de THC, pour arranger les fumeurs responsables qui ne supportent plus le cannabis du marché noir, frôlant les 30% de substance psychotrope. Cinq ans plus tard, le cannabis «Swissmade» est né et répond au doux nom de cannabidiol (CBD), sa molécule principale. Résultat, 2017 restera l’année de la ruée vers l’or vert dans toute la Suisse.

Berne ou San Francisco, même combat? Bien sûr! Comme les autorités du Golden state, notre Administration fédérale des douanes (AFD) compte aussi les pépètes qu’elle s’est faites avec le cannabis légal: environ 15 millions de francs en 2017. Grande première. Et même si Ueli Maurer, ministre des finances, ne s’en roulera sûrement pas un pour fêter ça, il y a quand même de quoi se réjouir un peu. Aujourd’hui l’engouement autour du CBD est tel que l’AFD recense plus de 480 acteurs sur un marché qui n’en comptait que cinq en janvier 2017. Nous sommes donc allés voir ceux qui avaient flairé le bon pilon.

«Back to the roots»

Nous sommes au 19 rue Maunoir, aux Eaux-Vives, à Genève. La voisine du dessus râle depuis six mois. Des odeurs de cannabis empesteraient son appartement nuit et jour. Dans son collimateur, Kahna Queen, le nouveau magasin du rez-de-chaussée. Hallucination olfactive? Que nenni! Madame n’en démord pas, une douce odeur verte s’échapperait bien de là. «Impossible! s’exclame Vincent Ferrazzini, l’un des patrons dudit magasin. Il n’y a pas de conduits d’aération, cela ne peut pas être nous et surtout, notre magasin est un espace non-fumeur et nous ne vendons pas que de l’herbe, mais aussi de l’huile, des cookies et des produits dérivés. Vous savez, il y a toujours un tabou très important autour du cannabis.» Pas de chance pour lui, il en a fait son fonds de commerce.

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Avant de lancer son magasin de cannabis légal à Genève, en juin, Vincent Ferrazzini était responsable de la plateforme des chauffeurs pour Uber. Photo: Camille Pagella

C’était il y a six mois. Le jeune trentenaire envoie valser son boulot chez Uber et le monde du tout numérique qui va avec pour se lancer dans l’auto-entreprenariat. «Back to the roots», Vincent décide de vendre de l’herbe. Impressionné par le nouveau champ des possibles que représente le business du cannabis légal, il lance son propre magasin le 20 juin 2017 avec Cédric Jacquemoud, un ami.

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Cela fait plus de 10 ans que l’idée germe dans leurs têtes. Après un voyage au Pays-Bas, ils ont un rêve: vendre de l’herbe… à Genève! Tout commence vraiment un soir de fête pour ces deux ex-adeptes de la fumette. «Lors d’une soirée, avec mon futur associé, nous avons commandé le tout premier sachet de CBD qui était commercialisé en Suisse alémanique. Quelques jours plus tard, quand on l’a reçu dans notre boîte aux lettres, on hallucinait presque. Le CBD permet de conserver l’odeur, la fumée, le goût mais sans la défonce. Aujourd’hui, sur le marché noir, le taux de THC est beaucoup trop haut, il rend fou. Moi, avec tout ce que je fais, j’ai besoin de toute ma tête.»

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L'herbe vendue à Kahna Queen, à Genève, est presque exclusivement "swissmade". Si la majorité est produite à Genève, en Valais ou à Zurich, une petite partie est aussi importée des Etats-Unis. Photo: Camille Pagella

C’est comme ça que, six mois plus tard, nous nous retrouvons dans son magasin de cannabis légal, accueillis par Ficelle, un chien d’Ibiza qu’il a recueilli dans une autre vie. Ambiance start-up, une statuette d’extraterrestre trône en vitrine, casquette sur la tête et joint à la bouche. Une immense fresque recouvre l’un des murs. Dans l’arrière-boutique, le bureau et une salle de plantation, car Kahna Queen produit aussi environ 2 kg de CBD par mois.

Mais vendre du cannabis qui ne pète pas, ça marche? Pour eux oui. A Genève, ils étaient les premiers. Aujourd’hui, ils rentrent dans leurs frais, se dégagent un salaire et fourmillent de nouveaux projets pour étendre leur marque dans toute la Suisse et à l’étranger. Le jeune homme reste mystérieux, mais lâche qu’ils pourraient bientôt ouvrir plusieurs succursales, dont une à Lausanne, première ville romande à avoir accueilli un magasin de cannabis légal, Dr Green, il y a tout juste un an.

«Des centaines de personnes venaient chaque jour»

36 minutes de train plus tard, nous débarquons donc chez ce pionnier du CBD, rue de Genève. Paul Monot, l’un des deux patrons, nous accueille dans son magasin qu’il partage avec une salle de crossfit. D’un côté comme de l’autre, ça va pour les odeurs? «Ils sont là le soir, nous la journée, donc il n’y a pas de problèmes», répond le jeune trentenaire.

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Lui aussi, ancien fumeur, a eu plusieurs vies. Lausannois d’origine, il a rencontré son futur associé sur les bancs de l’université où il étudiait le management du sport. Passionné de montagne, il se lance dans l’évènementiel. C’est lors d’un voyage au Pays-Bas qu’il découvre le CBD. «En août 2016, on a assisté à l’ouverture du marché en Suisse. C’est là qu’on s’est dit qu’il se passait un truc de fou. Il fallait foncer, être dans les premiers, nos proches hallucinaient.»

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A Lausanne, Paul Monot était le premier Romand à se lancer dans le CBD. Photos: Camille Pagella

En souvenir de ses années d’études où il avait lancé son affaire de portemonnaies recyclés en bric Tetra Pak pour éviter de bosser au McDo, Paul Monot saute dans la brèche avec un ami. Pari réussi. Pendant trois mois, ils sont les seuls à vendre du cannabis légal en Suisse romande. Ils se retrouvent au centre de l’attention médiatique. Le Monde, Forbes, France TV, Reuters ou encore le Washington Post s’intéressent à eux. «Ça a été un raz-de-marée. Nous avons complètement été dépassés par la situation, des centaines de personnes venaient chaque jour au magasin.»

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Le magasin de Paul Monot, à Lausanne. Le soir, il fait office de salle de crossfit. Photo: Camille Pagella

Sur les 2 800 francs investis au départ, les jeunes hommes tournent aujourd’hui autour d’un million de chiffre d’affaire en un an. Le magasin roule et la concurrence a fait redescendre la pression, «tant mieux». Les jeunes entrepreneurs font confiance à la main invisible. «Beaucoup de gens se lancent, mais la moitié ne survivra pas, il faut vraiment venir avec un truc en plus», ajoute Paul Monot.

«Je ne voulais pas me retrouver dans un vieux coffee-shop»

Le truc en plus, Mouna l’a trouvé. Tour de Lausanne du cannabis légal, prochain arrêt: rue Saint-Laurent, chez Moon’s. Une femme dans un monde d’homme? «Plus ou moins, je me suis lancée avec Miguel, mon mari, autant amoureux du cannabis que de moi», plaisante Moon’s alias Mouna. Le magasin n’a rien à voir avec les autres. Ambiance bien-être, elle vend aussi de la nourriture bio, sans gluten et des peintures faites par un artiste local à base de thé et de café. «Je ne voulais absolument pas me retrouver dans un vieux coffee-shop!»

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Rue Saint-Laurent, à Lausanne, Mouna vient d'ouvrir son troisième magasin de cannabis légal. Photo: Camille Pagella

C’est leur troisième magasin de cannabis légal. Leur avantage sur les autres ? Ils avaient déjà un atelier qui leur servait à la réparation de téléphone, leur première activité. Poussée pas son mari, Mouna s’est lancée. «Normalement je n’aurais jamais fait un truc comme ça, je suis beaucoup plus terre à terre, mais j’ai vu les effets positif du CBD sur un proche atteint d’un cancer et je me suis dit: je fonce». Et comment dit-on à ses proches qu’on change de boulot pour vendre de l’herbe? «Aïe, personnellement je ne l’ai pas dit tout de suite. Pour ma famille, pendant longtemps je continuais la réparation de téléphone. Aujourd’hui c’est passé mais on évite quand même d’en parler à table!»