Adrian Bretscher
Son royaume, Eric Blum (ici avec un magnifique chapeau Onkaihats) retrouve régulièrement ses amis dans le local de répétition du groupe, aménagé par leurs soins dans l’ouest de Zurich. Il y oublie son quotidien de hockeyeur.
Hockey sur glace

Eric Blum: prolongations à la guitare

04 octobre 2016

Monotone, la vie d’un sportif? Pas celle d’Eric Blum! Le hockeyeur du CP Berne trouve son équilibre hors de la glace en tant que… chapelier, et surtout musicien. Il raconte la musique qu’il aime et sa passion pour les guitares.

Discipliné, ponctuel, précis: ce ne sont pas les premiers qualificatifs qui viennent à l’esprit pour décrire un artiste. Sensible, créatif, musicien: ce sont des qualités qu’on ne prête pas a priori à un hockeyeur. Eric Blum réunit pourtant ces deux univers, sportif et artiste. Sans pour autant se laisser affubler d’une étiquette.
Regardez nos photos! Eric Blum est bel et bien un pur rockeur, avec son chapeau ne cachant pas une abondante chevelure, ses chaussures en cuir et son jean used look, avec une jambe de pantalon plus remontée que l’autre. Son style traduit sa manière cool d’aborder la vie. Ne lui manque que la cigarette au bec. Seulement voilà, Eric Blum est aussi hockeyeur. La preuve par ses biceps musclés et sa joue balafrée. Nulle cigarette au petit-déjeuner, plutôt des céréales au yaourt et à la banane. Et de l’eau.
Eric Blum, double national suisse et japonais, découvre vite ses affinités avec le hockey sur glace. Il grandit à Zurich et s’inscrit à 9 ans chez les «bambini» du GC Zurich. Défenseur, il aura l’honneur des différentes sélections helvétiques juniors. Ses grands débuts en Ligue A, il les vit sous le maillot des SCL Tigers. En 2013, il fait partie de l’équipe de Suisse sacrée vice-championne du monde. Et actuellement, il est champion de Suisse en titre, avec le CP Berne.
En matière de musique, la progression n’est pas aussi linéaire, bien qu’il la côtoie depuis le berceau. «Ma maman était une grande fan d’Eric Clapton. D’où mon prénom…» L’apprentissage des notes se passe en Suisse, d’abord avec la flûte, à l’école primaire. Sans enthousiasme débordant. Un jour, il découvre la vieille guitare flamenco de sa mère. C’est mieux.
N’empêche qu’il attendra d’avoir 23 ans pour prendre ses premières leçons de guitare, alors qu’il joue avec les Kloten Flyers. A cette époque, il fonde le groupe We and the Bulls avec ses coéquipiers hockeyeurs Roman Wick (guitare) et Romano Lemm (basse), ainsi qu’un joueur qui évolue alors à Davos, Tim Ramholt (chant), et son pote, le batteur Fabian Gass. Le groupe se produit devant des petits cercles. L’heure de gloire survient en 2013, lors des Sport Awards: salle comble et caméras TV. Le groupe se produit avec Bastian Baker, lui-même ex-hockeyeur.
 
Eric Blum, nous sommes en pleine saison de hockey. Avez-vous malgré tout planifié un concert?
Pas du tout. Normalement, nous nous produisons sur scène seulement une ou deux fois par année.
 
Seriez-vous moins ambitieux en musique qu’en hockey?
Je veux être bon dans tout ce que je fais. Mais le hockey reste prioritaire. Musique et sport ont ceci en commun que, sous pression, on est souvent meilleur.
 
Avec quel genre de musique avez-vous grandi?
Les 33 tours en vinyle, puis les cassettes audio. Avec ma sœur aînée, nous enregistrions des cassettes très variées, aussi à partir de la radio. Nous les écoutions sans arrêt. Une anecdote: Nothing Compares 2 U, de Sinéad O’Connor, ne figurait pas entièrement sur notre enregistrement. C’est seulement récemment que j’ai découvert sur le CD que la chanson continue après le deuxième refrain (le morceau fait 4’ 31’’, ndlr).
 
Qu’écoutaient vos parents?
Clapton pour ma mère, mais aussi la guitare gipsy, andalouse, flamenco. A l’époque, dans les années 60, nous étions du team des Beatles ou de celui des Rolling Stones. Mes parents étaient du team Beatles. Ils écoutaient sans cesse leurs 33 tours.
 
Etes-vous aussi du côté des Beatles?
Hmmm, non, je trouve cool tous les deux. Je dois avouer que pour ce qui est de l’écriture des textes, les Beatles étaient imbattables. Je n’arrête pas de découvrir de nouvelles choses chez eux. En fait, le texte est secondaire pour moi, j’attache plus d’importance au son.
 
Qu’écoutez-vous actuellement?
Surtout du rock et du blues. Des classiques comme les Stones et les Beatles, déjà cités. Comme Led Zeppelin, Prince, B.B. King, Jimi Hendrix, Joe Cocker, Clapton, jusqu’aux groupes actuels comme The Temperance Movement, Jack White, Rival Sons et The Black Keys.
 
Quel est le style de musique de votre groupe, We and the Bulls?
Très diversifié: beaucoup de rock, des reprises, des classiques; parfois des sons plus rudes, parfois plus doux et même des chansons en dialecte suisse alémanique. Nous avons aussi nos propres compositions. Les textes sont de Ramholt, alors que Wick et moi nous occupons plutôt de la musique.
 
Etes-vous le DJ des vestiaires du CP Berne?
Nous avons une playlist, élaborée sur Spotify (une appli de musique, ndlr) avec Untersander, Bodenmann, Kreis et moi. Les autres préfèrent l’électro.
 
Qu’est-ce que vous n’écoutez en aucun cas?
Les mièvreries genre musique de bonne ambiance, chansons d’amour. Helene Fischer (artiste du «Schlager» allemand, 10 millions d’albums vendus, ndlr) ne suscite rien chez moi.
 
Avez-vous eu des préférences dans votre vie dont vous auriez honte aujourd’hui?
C’est clair. Mon premier concert, c’était Britney Spears. Je n’en ai pas vraiment honte, car elle était hot à l’époque. J’ai aussi vu DJ Bobo sur scène à Las Vegas, je connais son chorégraphe. C’était irréel, DJ Bobo à Las Vegas, rigolo et impressionnant à la fois.
 
Depuis que vous avez vous-même un groupe, vivez-vous les concerts différemment?
Complètement. Nous nous rendons à bien plus de concerts. Personnellement, j’ai tendance à ne suivre que le jeu des guitaristes. Je suis fasciné par le contrôle qu’ils ont de leur instrument, par les sons qu’ils arrivent à sortir de leurs doigts. Depuis que je joue moi-même, j’éprouve bien plus de respect pour eux. C’est comme le tennis: quand tu regardes Roger Federer, tout paraît facile. Mais quand tu te mets à jouer toi-même, tu le regardes différemment. Tu te dis: «Oh waouh, dingue, c’est vachement difficile!»
 
Revoici le parallèle entre musique et sport. Blum est un hockeyeur modèle; sa discipline lui permet d’être décontracté. «D’un côté, il est relax, Eric. D’un autre, il bosse dur et est toujours affûté», dit Lars Leuenberger. Son entraîneur pendant la saison de champion du SCB ajoute que Blum se montre toujours attentif et intéressé. Il est pareil en musique. Eric veut tout savoir sur son instrument. Nous le constatons en l’accompagnant au magasin de guitares Yeahman, à Berne, bien caché derrière une porte de cave. Dans cette véritable salle aux trésors pour initiés, on trouve quelque 150 modèles de cet instrument de musique à cordes pincées, du monde entier et de toutes les époques. Blum a découvert l’endroit le jour où il cherchait à faire réparer un vieil ampli Marshall.
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Photo: Adrian Bretscher

Aujourd’hui, il se rend chez Yeahman avec une guitare, cadeau d’un collègue des USA. «Tu peux y jeter un coup d’œil?» demande-t-il au patron, Michael Marti. On parle des qualités du modèle présenté, puis on passe en revue celles de la Flying Banana, celles de la Marshall de Stevie Ray Vaughan, jusqu’à évoquer une guitare au look patiné, que Blum aime par-dessus tout. Après une heure d’échange entre passionnées, il lui reste à décider s’il compte ajouter un autre membre à ses «huit bébés». «Je ne suis pas collectionneur et je manque déjà de temps pour pouvoir jouer sur toutes mes guitares. Mais j’avoue que celle-ci est dingue. Difficile de me retenir.» Un peu plus tard, nouveau crève-cœur en apprenant que, durant le Yeahman’s Guitar Fest, en septembre à Berthoud, il se trouvera à Davos avec le CP Berne. «Peut-être que cela ira l’année prochaine…»
 
Le sport ne vous laisse guère le loisir de faire de la musique. Est-ce qu’elle constitue néanmoins un bon complément?
Oui, j’ai besoin de la musique pour retrouver le calme après un match. Les poussées d’adrénaline se manifestent tard, le soir ou dans la nuit. Dans le bus de l’équipe, j’écoute du blues pour retrouver mon calme, surtout quand j’ai mal joué. Arrivé à la maison, je gratte encore ma guitare, quand le sommeil me fuit.
 
Faites-vous vibrer les cordes à fond?
Cela arrive, mais seulement dans notre local de répétition, de peur de déranger les voisins. Je suis plutôt un type sensible, sur la glace comme en musique.
 
Vous lancerez-vous dans une carrière de musicien après le hockey?
Non, je dois avouer que je ne suis pas assez bon. J’ai beaucoup d’amis musiciens. Quand je les écoute, je me dis: «Waouh, ça c’est autre chose!» Le constat est valable en hockey: vous pouvez adorer jouer au hockey entre copains, sans pour autant dire: «Cool, maintenant je deviens pro!» Mais nous avons un rêve, celui d’enregistrer un jour notre propre CD. Il n’y a pas d’urgence.
 
Sa priorité est la défense du titre de champion de Suisse, avec le CP Berne. Il y en a une autre: le cours de sérigraphie qu’il suit en ce moment pour se perfectionner dans sa troisième passion, celle de… chapelier. Eric Blum ne compte pas trop s’étendre sur son violon d’Ingres. «Je ne voudrais pas exploiter ma popularité pour vendre mes chapeaux.» Il s’agit décidément d’un artiste polyvalent et modeste, sur glace, sur scène ou à l’atelier. Et discipliné: en quittant le magasin de musique, Eric renonce – provisoirement – à l’acquisition d’une neuvième guitare. 
Texte: Sarah Meier