Fabrice Del-Prete
Devant la maison (et donc le studio) de Sylvain Ehinger (2ème depuis la dr.), l’an dernier, au moment de la production de l’album “The Shamanics” avec Mark Kelly (à g.), Yarah Bravo (au centre), Trommel Tobi, Roger Roschnik de PSI Audio, et Alain Roux.
Musique

Xewin emmène l'électro hors des sentiers battus

28 octobre 2016

C’est l’histoire d’un mariage improbable, presque contre nature. Un mariage audacieux en tout cas, entre l’univers électro de Xewin, alias Sylvain Ehinger, bientôt 40 ans, et celui, organique et folk, du chanteur anglais Mark Kelly.

Une voix rauque et puissante, d’habitude accompagnée d’une guitare sèche, s’imprime et résonne sur un tissage électro hyper contemporain. Curieux mélange. Semblant de malaise. Fascination. Avec l’album The Shamanics, l’électro s’aventure hors des sentiers battus et c’est tout l’intérêt. Xewin et Mark Kelly jouent les pionniers, les explorateurs. Ils créent un précédent. Un peu comme Aerosmith et Run DMC à l’époque de Walk this Way ou comme le projet Jazzmatazz de Guru, mélange de hip-hop et de jazz. Il faut des musiciens audacieux pour briser les codes, exploser les cadres. C’est parfois ainsi que naissent les légendes. Pensez à la voix étrange de David Byrne identifiant Talking Heads, pensez à Depeche Mode, à cheval entre la noisy pop et l’électro, déjà.

L’allusion n’est pas fortuite, en tout cas s’agissant de Xewin. Pour lui, tout démarre au début des années 90. Il s’en souvient comme hier. Installé dans le Nord vaudois où il habite à nouveau aujourd’hui, avec sa femme et ses deux enfants, Sylvain Ehinger connaît l’illumination à l’école obligatoire. “J’avais un prof de musique qui a mis une cassette vidéo de Depeche Mode, raconte-t-il. Je me rappelle même du morceau et du titre de l’album: Violator.” L’enseignant veut savoir si sa classe est capable d’identifier la source de la musique de Depeche Mode: le synthétiseur. Sylvain voit la lumière. Plus rien ne sera pareil désormais. “Cela a fait un déclic, poursuit-il. J’en ai demandé un à mes parents pour Noël!” Il devra s’initier modestement, avec un modèle Yamaha peu élaboré, et acceptera de suivre des cours de claviers, sans enthousiasme, mais le virus l’a atteint et ne le quittera plus.

Le jeune Vaudois met les doigts dans la prise, au propre comme au figuré. “Dès ce moment, j’ai été branché sur le son, la technique. J’ai rapidement acheté un Atari avec des programmes.” Et tout s’enchaîne. Il devient électronicien, puis touche à l’informatique de gestion. Autant de cordes qu’il ajoute à son arc et qu’il va pouvoir faire vibrer à sa façon.

14639881_10154609275823965_3514353293209276085_n.jpg
Une photo tirée du vernissage de l'album "The Shamanics", vendredi 21 octobre 2016 au Bourg. Photo: Frederico Silva Ferreira

“Aujourd’hui, je fabrique mes propres instruments, mes propres effets, précise-t-il. Je sais mixer, produire, masteriser.” Il faut dire que dans l’intervalle, Sylvain a fait partie de plusieurs groupes, jusqu’à créer son premier projet solo: Xewin. Il s’est marié, est devenu père de deux enfants et a construit son propre studio dans la ferme familiale rénovée de Mathod (VD), où il réside. Sur le plan musical, avec un maximum de cohérence, le Vaudois a bâti son univers, à travers Cobalt au mitan des années 2000, puis en tant que Xewin, qui a laissé deux albums solo déjà pétris d’audaces. Xewin aime à se considérer comme un artisan. Il fait tout lui-même ou presque, dans son coin, à sa façon, mais aussi à son rythme. Entre son boulot alimentaire à Lausanne, la vie de famille et la musique, il est bien occupé. Il prend le temps de fignoler. Bosser dans l’urgence, il sait faire, mais il préfère jouer les orfèvres. Pas étonnant du coup que la production de The Shamanics lui a pris 3 ans. “Cet album a l’âge de mon fils”, explique-t-il. Bien sûr que si il avait le choix, Sylvain préférerait consacrer tout son temps à la musique, mais en attendant, il doit jongler.

Son monde emprunte quelque chose à celui de Depeche Mode, le groupe qui a tout déclenché: une manière de faire cohabiter les sons, entre rock et électro. Sylvain écoute de tout. Il vibre pour Dave Gahan comme pour Leonard Cohen, c’est comme ça. Et tant pis si cela fait un peu grand écart.

“J’ai en moi un très net côté nostalgique et je crois qu’au fond je suis très seventies”, avoue-t-il. Pourtant, la musique qu’il compose dans sa bulle, comme il dit, est hypercontemporaine. Il travaille au ressenti, essentiellement seul. Normal, il maîtrise toutes les étapes. L’album The Shamanics devait à l’origine boucler une trilogie signée Xewin, avec quelques guests. “J’ai tout fait moi-même, sauf chanter”, souligne-t-il. La voix n’a jamais été son truc. “J’ai bien essayé, mais c’est très mauvais, reconnaît-il en souriant. Je ne me sens pas à l’aise.”

Sur les précédents albums de Xewin, il avait déjà recruté quelques talents, comme la chanteuse Yarah Bravo, venue du hip-hop. On la retrouve d’ailleurs sur deux titres de The Shamanics, mais la vraie nouveauté, cette fois, c’est la présence de Mark Kelly, song writer anglais à la voix rauque et puissante comme le whisky. Un chanteur unique rencontré par l’intermédiaire d’un collègue, au boulot. “Sa voix vivante et incarnée m’a scotché. Il a fallu que je le contacte” explique Xewin.

Leur collaboration était des plus improbables, parce qu’elle revenait à croiser Joe Cocker et Daft Punk! Comment associer une voix sortie d’un pub britannique poussiéreux à de l’électro atmosphérique? Il fallait une âme de pionnier, un côté sorcier aussi, chamanique. D’où le titre de l’album. La rencontre entre Mark Kelly et Sylvain Ehinger a été humaine avant d’être musicale, mais l’idée d’une expérimentation a rapproché les deux artistes.

ehinger.jpg
Sylvain Ehinger, alias Xewin, aventurier de l'électro. Photo: @pixelsound

“Au départ, je n’ai jamais une idée très précise de ce que je recherche, confie Xewin, mais je veux quelqu’un qui a un univers bien à lui: folk pour Mark Kelly. Je l’invite à entrer dans mon monde et puis on voit. S’il ne se passe rien, il faut arrêter.” La cohabitation entre deux univers aussi éloignés aurait pu tourner court. De la dissonance originelle est née une forme d’harmonie. “Depeche Mode travaille un peu comme ça”, observe Xewin. Il a raison. Le résultat n’a rien à voir avec les Beatles, soyons clairs, mais le décalage est aussi surprenant que porteur. Le premier titre de l’album, No Longer A Victim, est épatant, d’une efficacité troublante. Cela ne ressemble à rien d’autre, mais quelle gifle. Rebelote avec You Make It Hard, le deuxième titre de The Shamanics, très accrocheur, super efficace. On ressent un léger malaise, mais on est fasciné. “Même si ça tire un peu, je trouve ça plus intéressant que des trucs qu’on a déjà entendus 15000 fois”, confie très justement Xewin, qui reconnaît néanmoins que proposer You Make It Hard “n’a pas été évident dans toutes les radios”. Il se marre.

Le reste de l’album est par moments super expérimental. Pas sûr que vos amis ressentent immédiatement le besoin de danser en l’écoutant, mais indéniablement, il se passe quelque chose. L’audace est souvent récompensée. The Shamanics bouscule les conventions et rien que pour cela, il mérite une oreille attentive.

Sylvain Ehinger, alias Xewin, est plutôt content de son tour. Il a réussi à emmener sa musique sur un chemin de traverse et pas dans un cul-de-sac. Il vibre déjà de ce qui naîtra demain entre ses doigts. “Je m’oriente maintenant vers quelque chose de plus organique, avec encore plus d’instruments acoustiques, mais en liant l’ensemble avec une sauce d’aujourd’hui, insiste-t-il. Le côté vivant m’intéresse beaucoup.” Lampe frontale allumée, Xewin joue les éclaireurs. On ignore jusqu’où on le suivra, mais on y va.

album-shamanicas.jpg

The Shamanics, distr. Irascible