Avec les conflits liés à l’affaire libyenne, ça doit être tendu ces jours au Conseil fédéral. Comment est l’ambiance?
Sur l’affaire elle-même, je ne m’exprimerai pas. Quant à l’ambiance… Les tensions ont toujours existé et cela fait partie du jeu. C’est propre à chaque période de crise de croire que l’on vit les conflits les plus durs. Que n’a-t-on pas écrit lorsque M. Blocher siégeait au gouvernement! Je ne m’inquiète pas, le Conseil fédéral a survécu à bien d’autres crises, comme les fonds en déshérence ou le grounding de Swissair.
Quatorze ans de Conseil fédéral, et toujours à la tête du même département, qu’est-ce qui vous motive encore?
Dans les transports, l’énergie ou l’environnement, pour avoir de l’influence, façonner une politique, il faut pouvoir agir sur la durée.
On a dit que vous êtes resté pour faire barrage à Christoph Blocher qui lorgnait sur votre département très stratégique. Est-ce vrai?
Oui. Mais pas tant contre M. Blocher que pour pouvoir relever des défis cruciaux pour l’avenir de la Suisse. Nous devons trouver des moyens financiers pour assurer le service public dans le secteur du rail.
Justement, les pannes et les retards se multiplient aux CFF, qui viennent d’annoncer qu’il leur manquait un milliard pour assurer l’entretien du réseau.
La situation est d’autant plus grave que les programmes d’économies s’enchaînent et que, en parallèle, on baisse les impôts. Or, ces mesures touchent avant tout les infrastructures et leur entretien. Entre 20 et 30% des coupes budgétaires sont réalisées sur le dos de mon département, car les investissements ne sont pas fixés dans des lois. Ainsi, vous ne pouvez pas demander au Département de l’intérieur de verser moins de rentes AVS. A la fin, c’est moi (et l’armée!) qui devons réaliser les plus grosses économies.
Vous voulez dire votre département?
Oui. Et au final, c’est la Suisse qui en est la victime. Car nous allons au-devant de très grosses difficultés pour financer les infrastructures.
Comment les résoudre?
Nous étudions plusieurs solutions. Personnellement, j’estime que l’on peut s’endetter pour financer les gros investissements. Certes, c’est la génération suivante qui paie. Mais c’est aussi elle qui profite des retombées de ces investissements. D’autres idées sont sur la table: augmenter la TVA, mettre à contribution les usagers de la route et du rail ou recourir à la part de la taxe poids lourds actuellement versée aux cantons.
Mais ces solutions seront-elles suffisantes? Les sommes sont colossales.
C’est vrai. Mais je reste optimiste. Nous avons toujours trouvé une solution. Et la volonté de garantir le service public est présente aussi bien dans mon département qu’au Conseil fédéral, au Parlement ou dans les cantons.
La Suisse romande, qui attend toujours sa troisième voie entre Lausanne et Genève, ne risquet- elle pas d’être négligée?
Tout d’abord, je me réjouis que les Romands semblent apprécier de plus en plus les transports publics. Ensuite, je conteste farouchement le fait que la Suisse romande soit négligée. Ce n’est pas vrai, même si je n’ai pas la place de vous faire la liste de tout ce que nous avons déjà dépensé pour elle, et ce qui est encore prévu. Il est légitime de réclamer avec force cette troisième voie entre Lausanne et Genève. La congestion de la ligne est un fait, les trains sont surchargés. Mais j’aimerais dire aux Romands qu’il y a aussi des difficultés outre-Sarine. Je prends le train presque chaque jour entre Zurich et Berne. Je peux vous assurer qu’il y a aussi des gens qui doivent voyager debout.
Ce qui n’est pas vraiment normal...
Non, chaque personne qui paie un billet devrait pouvoir arriver à l’heure et trouver une place assise.
La solution ne serait-elle pas, comme le préconisent certains parlementaires, de faire appel au secteur privé?
Je ne suis pas contre par idéologie... Mais il faut être réaliste. J’ai déjà essayé de trouver des arrangements avec le secteur privé. Cela n’a pas marché. Car les investisseurs veulent pouvoir rentabiliser vite et bien le capital engagé, ce qui entraîne des coûts supplémentaires pour le contribuable... Et pour les grands projets, comme le tunnel de base du Gothard, aucun entrepreneur privé n’accepterait de prendre de pareils risques. On parle ici d’investissements de plusieurs milliards de francs, avec des incertitudes liées notamment à la géologie. Seul l’Etat peut assumer ces engagements-là.
En parlant du Gothard, n’a-t-on pas trop investi dans ces nouvelles transversales ferroviaires alpines (NLFA) au détriment du reste? Cela en vaut-il la peine?
C’est beaucoup d’argent, mais cela en vaut la peine. Prenez le tunnel du Lötschberg: le système fonctionne parfaitement. En moyenne, six cents trains franchissent le tunnel chaque semaine. Avec des retombées positives, par exemple pour le Valais, grâce à des temps de parcours beaucoup plus courts. Je suis persuadé que le tunnel du Gothard aura le même impact sur le Tessin en améliorant ses connexions avec la Suisse alémanique. Les NLFA sont essentielles, non seulement pour le trafic de marchandises, mais aussi pour la cohésion du pays.
Il n’y a pas que le rail. L’A9, entre Lausanne et Villeneuve, a dû être fermée en urgence à la suite de problèmes sur des viaducs. Devons-nous nous attendre à une explosion des coûts d’entretien des autoroutes, qui vieillissent?
Ce sera un problème, oui. D’autant plus qu’à terme les recettes de la taxe sur les carburants vont diminuer. Car, dans dix ans, les voitures rouleront à l’électricité. La consommation d’essence va donc baisser.
Comment alors compenser cette perte de revenus?
Le prochain système de financement pourrait être basé sur une taxe liée aux kilomètres parcourus, voire liée aussi aux émissions de gaz du véhicule. Cette taxe remplacerait l’actuelle, elle ne s’y ajouterait pas.
Fait rare en Europe, vous êtes à la fois ministre des Transports et de l’Environnement. N’est-ce pas trop compliqué à concilier?
Au contraire, c’est un atout précieux. Beaucoup de pays nous envient. En France, Nicolas Sarkozy a pris la Suisse comme modèle pour créer un Ministère du développement durable. Ailleurs, les ministres de l’Environnement se plaignent de ne pas arriver à faire accepter leurs projets face à leurs collègues défendant les milieux économiques. Je bénéficie d’une vision d’ensemble, qui me permet de mieux peser les intérêts et mener une politique durable, respectant à la fois l’économie et l’environnement.
Pourtant, vous venez de vous faire critiquer par les associations écologistes. La révision de la loi sur le CO2 – réduire les émissions de gaz de 20% d’ici à 2020 – ne va selon eux pas assez loin. Que leur répondez-vous?
Je respecte ces critiques. Et je suis soulagé qu’il existe en Suisse des milieux écologistes très actifs. Leurs pressions constantes sont une nécessité. Elles m’ont aidé à aboutir à ce projet de révision de loi, dont je suis très content. Il faut y voir l’aboutissement d’une lutte de plusieurs années, face à une farouche opposition de l’économie. Il faut tenir compte de cette réalité dans l’appréciation du résultat. Et j’ajoute: la Suisse est prête à relever l’objectif de réduction à 30%. Cela dépendra toutefois de l’issue de la Conférence des Nations Unies sur le climat à Copenhague en décembre.
Mais ne prenez-vous pas comme un désaveu le fait que le Conseil fédéral ait renoncé à introduire une taxe CO2 sur les carburants?
Non, car je vous rappelle que cette taxe est prévue dans la loi.
Elle est prévue, certes, mais pas mise en œuvre…
Elle serait introduite, si nous ne devions pas atteindre notre objectif des 20%. Mon but est de diminuer les émissions de gaz à effet de serre, pas d’introduire une taxe pour le seul plaisir d’introduire une taxe. Je ne veux pas punir les automobilistes. Je ne suis pas sadique. (Rire.)
C’est donc une sorte d’épée de Damoclès?
Oui, mais contrairement à l’épée de Damoclès, la taxe ne tuera personne...
A un niveau plus personnel, en Suisse romande, vous avez l’image d’un conseiller fédéral parfois peu concerné, un peu absent. Cela vous touche-t-il?
Non, car ce n’est pas vrai. D’ailleurs, je n’ai jamais cherché à corriger mon image.
Comment ressentez-vous le fait que certains au parti socialiste demandent votre départ?
L’important, c’est que la politique que je mène a le soutien de mon parti.
Songez-vous à votre vie après le Conseil fédéral?
Non. Mes rêves d’après Conseil fédéral, je serai capable de les réaliser immédiatement après mon départ du gouvernement. Donc, je ne suis pas obligé d’y songer maintenant.