Elle est souriante, paraît de bonne humeur. La perspective de s’extirper de ses dossiers quelques jours à la montagne avec ses petitesfilles la rend visiblement heureuse. Il faut dire que la Genevoise est en plein tumulte. Entre la crise avec la Libye et les déclarations à l’emportepièce de son leader Kadhafi, la libération de l’otage suisse au Mali ou les critiques d’Israël en raison de la venue de dirigeants du Hamas à Genève, la cheffe du Département des affaires étrangères ne fait pas rimer été avec farniente.
Vous venez d’avoir 64 ans, l’âge de la retraite. Pas pour vous?
J’ai toujours été favorable à la retraite flexible… (Sourire.)
Pascal Couchepin s’en va, allez-vous le regretter?
C’est toujours difficile quand un membre du Conseil fédéral s’en va, car cela change la dynamique interne. Notre fonctionnement dépend beaucoup des personnes membres du collège.
Son département vous intéresset-il?
Je suis heureuse aux Affaires étrangères. Evidemment, en tant que socialiste, je me suis engagée dans les questions sociales. Mais notre destin au Conseil fédéral n’est pas uniquement lié à notre département. Nous ne sommes pas élus pour occuper un dicastère, mais pour être au service du pays.
Humainement, comment avez-vous vécu la libération de M. Greiner, l’otage suisse retenu au Mali?
Nous étions vraiment très, très soulagés! Ces affaires nous préoccupent et nous occupent beaucoup au DFAE. La vie de personnes est en jeu. Nous avons d’ailleurs de plus en plus de crises similaires à gérer: nos deux concitoyens séquestrés en Libye, les époux Greiner au Mali, le délégué du CICR Andreas Notter aux Philippines. Tout cela en l’espace de quelques mois.
Est-ce finalement aussi une libération pour vous?
Oui, car, lorsque des gens sont retenus contre leur gré, notre souci est constant. J’ai des contacts directs avec les familles, émotionnellement c’est dur, et on doit gérer des négociations difficiles. Il faut savoir que M. et Mme Greiner étaient détenus par al-Qaida au Maghreb islamique, ce n’est pas le voisin du dessus qui les tient enfermés dans son salon…
On a parlé d’une cinquantaine de personnes mobilisées, du DFAE, de la police fédérale et des services de renseignement: jusqu’où la Suisse doit-elle s’impliquer pour la libération d’un de ses concitoyens?
Il en va de la crédibilité de l’Etat, de sa capacité à prendre soin de la sécurité de ses concitoyens. Nous avons un devoir de protection consulaire: quand un de nos ressortissants est en difficulté et se trouve dans l’incapacité de résoudre seul son problème, nous faisons en sorte de le sortir de cette situation. Nous avons aussi mis en place des mesures préventives, comme les conseils aux voyageurs sur le site internet du département, qui met en garde pour certaines destinations. J’invite les Suisses à respecter nos recommandations et à éviter les zones à risque.
Vous avez souligné qu’il y avait de plus en plus de cas de ce genre. Pourquoi?
C’est une évolution malheureuse. Il y a des Etats fragiles, des zones difficilement contrôlables. La région saharo-sahélienne est immense et abrite des trafics divers: êtres humains, drogues, armes. Les otages suisses, allemand et britannique ont d’abord été enlevés par des brigands, puis revendus à al-Qaida. Ce sont des zones où il n’y a pas de développement, donc de l’insécurité. Et parce qu’il y règne de l’insécurité, il n’y a pas de développement. Le cercle est vicieux.
La Suisse est-elle devenue plus une cible qu’auparavant?
La Suisse n’est pas plus une cible que d’autres. C’est une évolution globale. Il y a en revanche une responsabilité de la communauté internationale, qui doit intervenir de façon cohérente avec les instruments militaires – comme en Somalie pour combattre les pirates –, avec les instruments de l’aide au développement et ceux de la promotion de la paix pour que ces zones puissent se stabiliser et se développer. Cela nous touche tous; pas seulement par des prises d’otages, mais aussi au travers des flux migratoires. Quand certains se demandent pourquoi la Suisse s’engagerait en Somalie ou fait de la coopération en Afrique, c’est justement pour que ces gens aient un autre avenir que les prises d’otages, le brigandage ou l’émigration, qu’ils puissent vivre chez eux.
Parlant d’otages: M. Kadhafi, qui retient toujours deux Suisses, a qualifié notre pays de «repère de la mafia internationale» et demandé qu’on «le démembre»…
Vous savez, il y a une parole de l’Evangile qui dit qu’on voit bien la paille dans l’oeil de son voisin mais pas la poutre dans le sien… Ce sont des propos tellement excessifs qu’ils en deviennent insignifiants.
S’est-il senti humilié par l’arrestation de son fils à Genève?
Certainement… Cela dit, la Suisse est un Etat de droit et n’agit pas de manière arbitraire. Le fils de M. Kadhafi a été arrêté parce qu’on lui reprochait des actes punissables en Suisse et il a été traité comme un Suisse. Pour nous, il est dès lors difficile de comprendre que l’on puisse se sentir humilié pour avoir été traité comme un citoyen helvétique…
N’a-t-on pas trop d’égards pour la Libye, un pays qui ne respecte pas les droits de l’homme ni la liberté d’opinion, et ne devrait-on pas, comme le proposait le conseiller national Jacques Neirynck, tenter d’exfiltrer les otages suisses par ruse, voire par la force?
Si tant est qu’on ait eu une telle intention, on n’en parlerait pas.
Mais une stratégie plus agressive: bloquer les avoirs libyens en Suisse?
Encore une fois, nous sommes un Etat de droit et nous agissons conformément aux standards internationaux. Nous essayons de trouver des solutions au travers de discussions. Nous sommes à 2 millimètres d’un accord. Les efforts de la Suisse se concentrent aujourd’hui sur l’organisation d’une rencontre entre notre président et le leader libyen.
Il y a la Libye mais aussi les Etats-Unis, l’Allemagne ou la France: la Suisse est attaquée de partout. Qu’est-ce qui se passe?
Il ne faut pas concentrer votre regard exclusivement sur la Suisse, la situation est plus complexe. La Suisse est la septième place financière du monde, et ces places sont évidemment concurrentes entre elles. Au G20, la Chine a protégé ses propres places financières, Hong Kong et Macao; la Grande-Bretagne a protégé la City et les îles anglo-normandes, et les Etats-Unis les leurs, Miami, le Delaware. Dans l’Union européenne, la France et l’Allemagne essaient aussi de protéger leurs intérêts, regardez le traitement infligé au Luxembourg, à l’Autriche ou à la Belgique. Il faut voir les attaques contre la Suisse aussi sous cet anglelà. La concurrence internationale peut être parfois très rude.
Ne sommes-nous pas plus attaqués que les autres?
Regardez le Luxembourg, l’Autriche et la Belgique! Ils sont membres de l’UE. Ont-ils été moins attaqués que nous? La Suisse a beaucoup d’amis, mais elle a aussi des concurrents, et il ne faut pas penser qu’ils vont fermer les yeux sur nos atouts. Ils nous attaquent et nous nous défendons. Pour le secret bancaire, nous avons levé les réserves que nous avions en matière d’évasion fiscale sur l’article 26 de l’OCDE. En cela, nous nous sommes ralliés aux standards internationaux. Je pense que cela nous donne une meilleure position qu’auparavant pour veiller à ce que les autres places financières respectent les mêmes standards que nous.
Des dirigeants du Hamas, le mouvement de défense des Palestiniens, sont venus à Genève, suscitant la colère d’Israël. Déplorezvous cette rencontre?
Il s’agit d’une orientation de la politique étrangère de la Suisse très ancienne. Depuis la bataille de Marignan au XVIe siècle, notre manière d’avoir une influence sur la scène internationale a été la diplomatie et le dialogue. Et, pour trouver des solutions pacifiques à la résolution des conflits, il faut parler avec tous les acteurs. Le Hamas est un acteur incontournable de la région. La rencontre que vous évoquez réunissait des experts de l’International Crisis Group, notamment américains et européens, ainsi que des représentants de la Division politique IV du DFAE.
Cela va-t-il dans le sens de l’Initiative de Genève qui renaît de ses cendres avec l’arrivée du nouveau président américain Obama?
L’Initiative de Genève n’a jamais été enterrée, elle a continué de se développer. Nous venons de terminer les annexes, à savoir des compléments d’environ 400 pages qui vont être présentés aux parties concernées. La situation est paradoxale: les 90% des solutions du conflit israélo-palestinien sont connus; le problème est d’arriver à mettre les gens autour de la table et de les faire parler entre eux.
Vous avez rencontré Barack Obama. Pour beaucoup, il incarne l’espoir du monde. Quelle impression vous a-t-il faite?
Nous avons eu une séance de travail avec le président américain dans le cadre de notre médiation entre l’Arménie et la Turquie. Je suis a priori positive à son égard, car il a démontré une grande volonté de s’ouvrir au dialogue, une orientation politique qui est aussi la nôtre. Que le président Obama aille dans ce sens me réjouit.
Vous allez également rencontrer Hillary Clinton le 31 juillet à Washington. Dans le cadre du différend qui oppose les Etats-Unis à la Suisse dans l’affaire UBS?
Je rencontrerai la secrétaire d’Etat pour la deuxième fois, après notre entrevue à Genève le 6 mars dernier. Nous aborderons des thèmes actuels touchant aux relations bilatérales entre la Suisse et les Etats-Unis, ainsi que des questions de politique internationale.
Le dalaï-lama viendra en Suisse en août mais ne sera pas reçu par un conseiller fédéral. Est-ce faire passer les intérêts économiques sinohelvétiques avant les droits humains?
Nous continuons dans une pratique déjà longue à l’égard du dalaï-lama. Il est venu à plusieurs reprises en Suisse et a été reçu dans le cadre d’événements culturels par le ministre de la Culture. Cette année, il sera reçu par la présidente du Parlement, Mme Chiara Simoneschi, qui est la première citoyenne du pays.
N’y a-t-il pas là un lien avec l’accord de libre-échange commercial que la Suisse négocie avec la Chine?
Non. Les relations commerciales avec la Chine ne datent pas d’aujourd’hui. Pourtant, le dalaï-lama a été reçu en son temps par mon collègue Pascal Couchepin.
Vous avez célébré les 500 ans de la naissance de Calvin à Genève. Qu’y a-t-il de Calvin en vous?
Je suis d’origine valaisanne et catholique, mais j’ai fait toute ma carrière professionnelle et politique à Genève, ma famille y est établie. De la Réforme de Calvin est née l’idée de liberté politique fondatrice des démocraties modernes, d’une démocratie calquée sur le modèle d’organisation de l’Eglise voulue par Calvin. Au surplus, l’héritage de Calvin, c’est aussi la responsabilité, l’engagement pour la chose publique, l’ascèse et la modération dont on a bien besoin aujourd’hui.
En êtes-vous imprégnée?
Je crois que les Genevois quels qu’ils soient en sont imprégnés. Je me retrouve dans la modération, dans l’engagement pour la chose publique, d’une certaine façon aussi dans l’ascèse. Je suis quelqu’un d’assez rigoureux, économe et exigeant envers moi-même.
Et que lui doit une Suisse à moitié protestante?
La multiculturalité, la générosité envers les réfugiés. La coexistence de différentes cultures, langues et religions est un problème très actuel et, en Suisse, nous avons réussi à mettre en place des institutions qui nous permettent de vivre harmonieusement ensemble. Cela, il faut le préserver. C’est un héritage magnifique.