Région de Los Olivos, à deux heures de Los Angeles. Désert et montagne, couleur rouge ocre, chaleur de forgeron. Une charrue abandonnée rouille. Pas un être, pas une maison en vue.
En temps normal, il ne vit là que quelques vaches en quête d'ombre. Depuis le 25 juin, date de la mort de Jackson, les voitures s'alignent sur le bas-côté de la route, les équipes de télévision patientent sous leurs auvents et les marchands de T-shirts triomphent.
La star est morte depuis plus d'une semaine. Devant le portail du ranch de 1400 hectares où elle a vécu pendant dix-sept ans et qu'elle a quitté en 2005, une centaine de fans défilent en permanence dans le parfum des roses déposées, parmi le monceau de petits messages vibrants. «Nous ne sommes pas tristes pour toi, nous sommes tristes pour nous, qui allons devoir vivre sans toi», dit l'un d'eux, signé de Gabrielle et David. Des prénoms de toutes origines et des mots déchirants, il y en a des milliers.
«J'ai lâché mon boulot»
Nous sommes à Neverland, le royaume rêvé de Michael «Peter Pan» Jackson. La propriété a été vendue l'an dernier et s'appelle désormais Sycamore Valley Ranch, mais le nouveau propriétaire s'est dépêché de replacer le panneau originel sur le portail. Juste après le décès de la star, pour les fans. Ceux-ci ont cru longtemps que leur idole y serait célébrée, avec la possibilité de se recueillir devant sa dépouille. C'était une vue de l'esprit de l'optimiste Joe Jackson, père de Michael. Comment acheminer des centaines de milliers de personnes sur cette route étroite, dans la touffeur et la poussière?
Malgré l'annonce d'une cérémonie à Los Angeles, les fans restent. Ils espèrent que Jackson sera enterré là, dans cet îlot de verdure au milieu de nulle part. Venu de Los Angeles dans un pick-up de 1988, Jesus campe depuis une semaine. «J'ai lâché mon boulot, tout. Il fallait que je vienne. Nous devons avoir un endroit pour retrouver Michael, sur le modèle de Graceland pour Elvis.»
Vissée dans un fauteuil pliable, Grace serre les poings. «Je serai la dernière à rester, promet-elle. J'habite dans la région. Mon fils est venu jouer à Neverland, comme tous les gamins du coin.» Ronda a embarqué ses trois filles avec elle. «Dans notre album de famille, il y a davantage de photos de Michael que de nous.» Sur le grand panneau qui accueille une forêt de déclarations d'amour, elle a écrit: «Tu n'as pas seulement touché ma vie, mais aussi celles de millions de gens.»
Un mémorial à Neverland, loin de tout, des duretés du monde, des vilaines accusations de pédophilie? L'Etat y pense. Sous le coup de l'émotion, la compagnie qui a acquis la propriété a permis à quelques grands médias d'y pénétrer. L'endroit est vide. Il faut un peu d'imagination pour se souvenir du train, du théâtre, du manège, du zoo, de la grande roue. En fouinant un peu, les reporters sont tombés sur plusieurs systèmes de sécurité. Une boîte secrète avec un code permet d'ouvrir une porte qui mène à un mystérieux réduit caché derrière une penderie. Juste de quoi fantasmer.
«Il chantait tout le temps»
Dans la bourgade de Los Olivos, à quelques kilomètres, la galeriste Felicia Cody fond sans cesse en larmes. Elle a bien connu Michael. «Pourquoi a-t-il dû souffrir autant? Il venait nous rendre visite, regardait mon mari sculpter. Il chantait tout le temps, il avait une ombrelle pour le protéger du soleil. Il était drôle, étonnant. On voyait qu'il n'avait rien de méchant et il a tant fait pour notre commune. Il distribuait les dollars sans regarder. Je vais me battre pour qu'un monument perpétue sa mémoire.» Un peu de colère sourd: «Maintenant tout le monde l'aime. Mais si vous saviez comme les artistes de Los Angeles l'ont dédaigné... J'en ai souffert: je suis comme lui, je me suis arrêté de grandir à 13 ans.» Et elle sanglote de nouveau.
Carolwood Drive, Los Angeles. Une ruelle sinueuse dans le quartier des stars. C'est dans cette propriété luxueuse (douze cheminées!) et entourée d'arbres que Jackson vivait et qu'il est mort. Des petits groupes de fans se croisent en silence, laissent un message, une peluche. Julie est Québécoise, elle est venue avec son mari, Sébastien, et son père, Michel. «Nous sommes d'abord passés par la ville de Gary, en Indiana, là où Michael a grandi. En voyant sa modeste maison, la misère de ce quartier dangereux, nous avons mieux compris d'où il venait.» Seize heures de voiture pour atteindre l'Indiana, cinq heures d'avion pour Los Angeles, le voyage a des airs d'épopée. «Il le fallait, il nous a tellement apporté. Ma fille est née le même jour que lui. Je l'ai rencontré un jour et je le lui ai dit. Il en était tout heureux.»
«Ma raison de vivre»
Venue avec sa famille depuis l'Oregon, Emily emporte trois pétales de rose. Son mari. Peter, tatoué du Midwest, dit que «les premiers mots que mon fils a prononcés, c'était Michael Jackson». A ses côtés, Yuriko la Japonaise et Natalie l'Australienne pleurent sans se connaître ni se regarder. «J'avais mon billet pour un concert de Londres, murmure l'Australienne. Michael Jackson était ma raison de vivre.» «Ce monde ne sera jamais plus le même», dit un message, en écho.
C'est dans cette maison que les enquêteurs, résolus à découvrir les causes de la mort de Jackson, ont trouvé des médicaments d'une puissance extrême. Dont du Propofol. «Un anesthésique à injecter par intraveineuse. Il entraîne le coma, pas le sommeil, et n'est utilisé que dans les salles d'opération», explique un médecin. Selon plusieurs sources, Jackson était devenu dépendant à ces anesthésiques utilisés lors de ses multiples opérations chirurgicales. Une miniclinique ambulante à disposition d'un artiste quinquagénaire décidé à reconquérir le monde lors de la tournée de concerts qu'il préparait.
Ballet de limousines
Hayvenhurst Avenue, Los Angeles. La maison de la famille Jackson. Leurs limousines entrent et sortent sous protection policière. Des barrières sont dressées, la rue est fermée au trafic. «Nous commençons à en avoir assez», avoue la tenancière de la pizzéria voisine, où les Jackson viennent parfois manger. Une centaine de fans, des messages de Polonais, d'Iraniens, de Sri Lankais. Une jeune Française craque un peu: «Je me sens engourdie, je ne dors pas beaucoup. Michael a disparu et il revient dans mes rêves. Je vis sur une autre planète.» Frère aîné de Michael, Jermaine Jackson exprime l'émotion de la famille: «Quand j'ai compris qu'il était décédé, je l'ai embrassé, je l'ai pris dans mes bras. Je lui ai dit que je ne le quitterai jamais. J'aurais aimé mourir avant lui.»
C'est là que vivront peut-être les trois enfants de Michael. Or, Debbie Rowe, la mère génétique, n'a pas dit son dernier mot. Très endettée, la famille fait bloc et les télévisions repassent parfois une réplique de Jackson. «Pourquoi vos enfants croient-ils qu'ils n'ont pas de mère?» avait demandé le journaliste. Réponse désarmante du roi de la pop: «Normal: elle a fait ces enfants pour moi.»
Hollywood Boulevard, Los Angeles. L'ambiance est plus festive. Sur le célèbre trottoir aux étoiles, Michael se trouve entre Tommy Lee Jones et Queen Latifah. Les touristes se prennent en photo, sourient. «Move, keep the trafic!» hurlent les policiers.
Le Net pour se recueillir
Dernier lieu emblématique: le stade du Staples Centre, choisi pour accueillir la cérémonie en la mémoire du disparu. C'est là que se clôt l'interminable errance des fans. Ils y sont mal reçus, avec 17 500 billets disponibles, distribués par loterie, sur 1,6 million de demandeurs dans le monde entier. Une misère, d'autant que les personnes sans ticket ont été découragées de venir aucun écran extérieur, par mesure de sécurité et crainte devant des frais extraordinaires. Rien à voir avec les obsèques de la princesse Diana, qui réunirent 250000 personnes dans les rues de Londres. Reste l'internet, l'émotion échangée en trois clics.
Ainsi un chanteur devient légende. Ces célébrations, ce chagrin collectif renvoient aux grands deuils américains. Kennedy en 1963, Elvis en 1977. Un président-séducteur et un rocker viril rejoints par un homme-enfant.
Info, intox, délire...
Lundi 29 juin
A peine décédé, Bambi est ressuscité! Une vidéo de l'hélicoptère montre que le tissu sur son corps «bouge».
Debbie Rowe, sa seconde épouse, explique à News of the World que «Michael était divorcé, seul, et qu'il voulait être père. Je lui ai proposé de porter ses enfants. Nous n'avons jamais eu de rapports sexuels.» Elle dit ne pas vouloir leur garde.
La justice confie à Katherine Jackson, 79 ans, mère de la star, la garde provisoire de Prince Michael (12 ans), Paris (11 ans) et Prince Michael II (7 ans).
Dans le London Daily Mail, lan Halperin, qui préparait une bio: «C'est une folie de lui avoir imposé 50 concerts. Il n'avait donné son accord que pour dix. Les shows auraient rapporté des millions, mais il n'aurait jamais pu les supporter.»
Mardi 30 juin
CNN l'affirme: la dépouille sera exposée à Neverland.
Cherilyn Lee, infirmière de la pop star, confie sur CNN que Jackson lui aurait demandé du Propofol (utilisé uniquement en salles d'opération). Elle aurait refusé. Quatre jours avant le décès, on l'appelle: «Michael a un côté de son corps tout froid et l'autre tout chaud.»
Mercredi 1er juillet
Coup de théâtre. La famille annonce qu'«il n'y aura aucune exposition publique ou privée, ni d'enterrement à Nerverland».
Le père, c'est moi, dit Arnold Klein, dermatologue de Bambi. Selon le magazine US Weekly, il serait le fameux donneur de sperme des deux premiers enfants. «Lui et Debbie ont signé une entente selon laquelle ils ne révéleraient jamais la vérité.»
Le testament de Bambi, daté du 7 juillet 2002, est publié. Il confie la garde de ses trois enfants à sa mère. Si elle venait à décéder, la chanteuse Diana Ross, 65 ans, amie de toujours, deviendrait leur tutrice. Le père, Joe Jackson, en est exclu.
Les albums du chanteur occupent neuf des dix premières places du Top Pop Catalog Album de Billboard.
Jeudi 2 juillet
Omar Arnold et Jack London: deux noms que Jackson utilisait pour obtenir des ordonnances.
Des ampoules de Propofol aurait été trouvées dans sa maison, selon M Times. Cinq médecins sont auditionnés.
Matt Fiddes, garde du corps depuis dix ans, affirme que la drogue l'a tué. Par «drogue», Fiddes désigne de puissants narcotiques.
C'est enfin confirmé: l'hommage au roi de la pop aura lieu au Staples Center à L.A.
«Je veux mes enfants», clame Debbie Rowe à NBC. Elle se dit prête à faire un test ADN.
Le cercueil de Bambi: 23000 francs, doré à l'extérieur, tapissé de velours bleu nuit. Le même que celui de James Brown.
Vendredi 3 juillet
Quincy Jones ne viendra pas à l'hommage: «Après celles de Marvin Gaye et Ray Charles, j'en ai assez des funérailles.»
Samedi 4 juillet
Dans le M Time, Bob Sanger, son avocat: la bibliothèque de la star compte 10000 livres. Beaucoup de classiques, dont Freud, Socrate et Jung.
Dimanche 5 juillet
Les billets, gratuits, pour l'hommage se vendent au noir jusqu'à 70 000 francs.
Lundi 6 juillet
A Gary (Indiana), village natal de Bambi, le proprio du premier club où ont joué les Jackson Five le vendra brique par brique sur l'internet.
Mardi 7 juillet
Seuls 17 500 fans pourront entrer dans le Staples Center pour l'hommage. Les autres pleurent devant leur télé. Michael, lui, est enterré le matin même au cimetière de Forest Lawn, à Los Angeles. S. W.