En Jamaïque, il y avait déjà Jah, le dieu des rastafaris; un dieu de la musique, Robert Nesta Marley, dit Bob Marley; il y a désormais un dieu du sprint, Usain Bolt, dit la Foudre. Et le troisième et en passe de surpasser les deux autres tant il est adulé dans son pays. Rien que de très commun, finalement, pour un athlète habitué à laisser tous les autres dans son sillage. 9’’58 sur 100 mètres, 19’’19 sur 200 mètres: à Berlin, lors des Championnats du monde d’athlétisme, l’Hercule du sprint a rajouté encore deux éclairs sous la forme de nouveaux records du monde à sa panoplie de prodiges. «Miraculeux», hurlent ses fidèles, et ils sont nombreux.
Il marchait à 9 mois
Usain Bolt n’est pourtant pas né dans une étable, mais dans le petit village de Sherwood Content, dans la commune de Trewlany, en Jamaïque. Son père y tient le magasin du village et sa mère confectionne à domicile des uniformes pour les écoles. D’abord joueur de cricket, on lui découvre rapidement des talents pour le sprint. Selon sa mère, le petit Usain aurait marché à 9 mois déjà. Ce qui est sûr, c’est qu’en 2002, à 15 ans, Usain Bolt devenait champion du monde junior du 200 mètres, chez lui, à Kingston, après avoir usé les pistes en herbe du collège William Knibb.
Suit une myriade d’exploits, trois médailles d’or olympiques (100 m, 200 m, 4x100 m) et autant de records du monde l’an passé à Pékin, puis trois titres de champion du monde à Berlin et deux nouveaux records mondiaux sur 100 et 200 m!
A 23 ans, Usain Bolt est désormais la seule star de l’athlétisme. Lui dit courir pour son pays, pour ses compatriotes et pour «devenir une légende», et eux le lui rendent bien. L’idole de l’île est acclamée autant lors de ses exploits sur la piste d’athlétisme que lors de ses célèbres déhanchements sur les pistes de danse des discothèques.
Sa décontraction fait sa force
Car, si Usain Bolt tient une part de sa vitesse de ses gènes africains, il tire aussi une partie de son succès de cette nonchalance quasi culturelle sur une île où la fumette est presque un art de vivre. «En Jamaïque, tu apprends à rouler déjà enfant, a-t-il lui-même confessé à un magazine allemand. Ici, tout le monde a au moins essayé une fois. Moi aussi, mais j’étais encore très jeune.» Mais c’est cette décontraction qui fait sa force. L’homme semble imperméable à la pression, il fait le spectacle où qu’il soit, n’hésitant pas à faire profiter de ses sensuelles évolutions les filles présentes au Quad, sa boîte de nuit préférée à Kingston.
Depuis son retour triomphal des JO de Pékin, le gouvernement lui a même adjoint deux gardes du corps à plein temps. Bigre, il ne faudrait pas abîmer le joyau de la Jamaïque. Mais le sprinter n’a besoin de personne quand il s’agit de s’amocher. C’est au volant de sa BMW M3 qu’il s’est blessé à un pied en avril dernier. Même l’homme le plus rapide du monde n’est parfois pas maître de sa vitesse.
Un accident nécessitant une opération qui a un temps laissé planer les doutes quant à sa participation aux Championnats du monde de Berlin. Mais l’homme a bien été au rendez-vous, laissant parler la foudre et récoltant le tonnerre des applaudissements. Dans le stade du Letzigrund, vendredi, l’orage est déjà annoncé.
Exploits humains ou surhumains?
Cinq raisons pour un doute
Dans un sport largement touché par les scandales du dopage, difficile d’éviter les méchants doutes. Malgré sa taille (1 m 96), sa foulée élastique et la décontraction de sa course, le Jamaïcain n’y échappe pas. Cinq raisons pour un doute.
1 Cinq athlètes jamaïcains, dont deux collègues d’entraînement d’Usain Bolt, ont été contrôlés positifs au stimulant methylxantin aux derniers Championnats de Jamaïque.
2 Usain Bolt ne se contente pas de battre ses adversaires, il les surclasse complètement. La différence est énorme: 62 centièmes le séparent du deuxième sur 200 m à Berlin, c’est le plus grand écart de l’histoire des championnats du monde.
3 Six hommes seulement (Ben Johnson, Tim Montgomery, Justin Gatlin, Asafa Powell, Tyson Gay, Usain Bolt) sont descendus sous les 9’’80, trois déjà (Johnson, Gatlin, Montgomery) ont été convaincus de dopage…
4 Avec une population d’à peine 3 millions de personnes, la Jamaïque domine outrageusement le sprint mondial A Berlin, c’est 7 titres, 13 podiums et 11 finalistes. Une telle concentration de talents défie les statistiques et attise les suspicions.
5 En une année, l’an dernier, Bolt est passé de 10’’03 à 9’’69 sur 100 m, une progression ahurissante. Même Carl Lewis, qui doit en connaître un rayon sur le dopage, estimait la progression pour le moins suspecte.