Documentaires, magazines, reportages, galeries de photos: l’histoire se taille une place toujours plus large dans le cœur du public. Des grandes séries retraçant la dernière guerre mondiale aux évocations de la vie quotidienne de nos grands-parents en passant par les faits divers qui ont marqué les siècles, le passé cartonne. Le public en redemande.
Par
Yves Lassueur - Mis en ligne le 16.12.2009
Ce n’est pas encore un raz-de-marée, mais la tendance est bien là: cette année, dans les kiosques de Suisse romande, les ventes sont à la baisse pour l’ensemble de la presse, tous styles confondus, à une exception près: les magazines spécialisés dans l’histoire. Directeur de Naville Presse, Jean-Christophe Faré a fait les comptes: «Ces magazines ne représentent qu’une part infime de notre chiffre d’affaires, mais ce sont les seuls, avec les périodiques proposant des mots croisés et des jeux, à enregistrer une hausse des ventes, en l’occurrence de 3%.»
Une tendance qui confirme un phénomène en pleine expansion: l’histoire passionne un public de plus en plus large, et les médias suivent le mouvement.
La profusion de ces revues spécialisées – il en existe des dizaines - est loin d’être le seul indice de cet engouement. Les magazines généralistes, eux aussi, multiplient les reportages inspirés par le passé. Le Nouvel Observateur consacre l’une de ses récentes couvertures à la façon dont les Français vivaient l’Occupation. Plus people, un hors-série de Point de Vue titre sa une d’octobre «Les grandes énigmes de Napoléon». En Suisse romande, depuis peu, L’Hebdo mise régulièrement sur l’histoire en publiant des éditions régionales illustrées sur la Romandie d’il y a cent ans.
Archives, archives… Le récit et les photos du stupéfiant tournage de L’enfer, long métrage inachevé que Romy Schneider tourna avec Henri-Georges Clouzot en 1964, sont tirés de l’oubli pour donner lieu à un livre et à un film. A la télévision, les six épisodes du documentaire Apocalypse sur la dernière guerre mondiale ont réuni des millions de téléspectateurs devant leur poste cet été. Enfin, notrehistoire.ch, la nouvelle plate-forme web d’échange d’archives et de photographies anciennes remporte auprès du public romand un succès qui dépasse largement les prévisions les plus optimistes de ses initiateurs.
L’origine du phénomène? Sociologue et historien des médias, le Lausannois Gianni Haver se méfie de l’explication la plus convenue selon laquelle le public, en temps de crise, aime fuir ses soucis en se réfugiant dans la nostalgie et le cocon rassurant d’un monde aux couleurs sépia.
Facilité de recherche
«Je chercherais plutôt un début d’explication dans la facilité d’accès toujours plus grande que nous avons aux sources, aux images, aux documents historiques grâce à la numérisation et à l’internet.»
La recherche qui demandait autrefois des jours peut se régler maintenant en quelques clics. D’autant que la numérisation des documents ne cesse de s’étendre. Des bibliothèques entières, publiques ou privées, des archives de journaux, des fonds photographiques sont numérisés. Des encyclopédies entières sont désormais en ligne, comme le Dictionnaire historique de la Suisse. D’autres sources d’une formidable richesse, comme le Ciné-journal suisse, y seront bientôt.
C’est le principe de la boule de neige en constante expansion: l’accès facilité aux sources historiques dope l’offre des médias – qu’il s’agisse de la presse, du cinéma ou de l’internet – et la richesse de cette offre dope à son tour la curiosité d’un public qui ne cesse d’en demander davantage.
Ce qu’il y a de bien dans ce mouvement, c’est qu’en dernier ressort chacun y trouve son compte! Vous êtes captivé par la grande, la noble histoire? Par le poids des échanges commerciaux à l’âge du bronze ou les conséquences géopolitiques de la défaite de Charles le Téméraire à Grandson et Morat? Vous êtes plutôt people et fait divers? Passionné par les relations de Néron avec sa mère ou celles de Romy Schneider avec Clouzot quand il l’enchaînait nue sur des rails de chemin de fer? Peu importe: vous saurez tout, tout, tout. Cette époque est faite pour vous!
«L’enfer»: le film maudit de Clouzot et Romy Schneider
En
1964, Henri-Georges Clouzot (Le salaire de la peur) engage Romy
Schneider pour tourner ce qui est censé devenir l’un des chefs-d’œuvre
du siècle: L’enfer. Il a 57 ans, elle 26. Hollywood leur a accordé un
budget illimité pour tourner cette histoire qui noue sa trame sur le
thème de la jalousie. Marcel (Serge Reggiani) est obsédé par la vision
rêvée de sa femme (Romy) en train de le tromper.
Après
d’interminables mois d’essais, le tournage a lieu en Auvergne. Et c’est
sur le plateau que s’installe l’enfer, pour de bon. Conflits, tension,
engueulades. Reggiani craque et quitte le tournage, Jean-Louis
Trintignant est appelé pour le remplacer.
Clouzot décide un jour
que Romy Schneider va tourner nue, enchaînée sur des rails alors que
survient un train. Le contrat de Romy ne prévoit rien de tel mais,
docile, l’actrice se plie aux désirs du maître. On fait venir à
grandpeine une locomotive sur le viaduc de Garabit, dans le Cantal, et
la scène est tournée en noir et blanc.
Elle ne sortira jamais sur
les écrans: Clouzot s’écroule au milieu d’une scène, victime d’une
crise cardiaque, et le film ne sera jamais achevé.
De maudit,
L’enfer est devenu mythique. Cinquante ans plus tard, le réalisateur et
producteur français Serge Bromberg a remis la main sur les 185 boîtes
du tournage représentant quinze heures d’images. Il en a tiré un
documentaire et un livre qui sortent tous deux ces jours. Déjà, tout le
monde en parle. C’est fou, dans certaines circonstances, ce que le
public peut s’intéresser à la vie du rail…
Le livre: «Romy dans l’enfer», Ed. Albin Michel; le film: «L’enfer d’Henri-Georges Clouzot». Tous deux de Serge Bromberg.
«Apocalypse» à la TV: le triomphe d’un documentaire
S’il
fallait encore une preuve de l’intérêt du public pour l’histoire,
Apocalypse l’aura apportée cet été en enregistrant des chiffres
d’audience stupéfiants.
Sur TSR2, les six épisodes de ce
documentaire sur la Seconde Guerre mondiale ont réuni en moyenne 70 000
téléspectateurs romands devant le petit écran. Mais c’est surtout sur
France 2, qui l’a programmée en lever de rideau au mois de septembre,
que la série a triomphé: entre 6 et 8 millions de téléspectateurs ont
suivi chaque volet de ce documentaire constitué de films d’archives, de
journaux intimes, d’images de propagande, de témoignages de soldats et
de civils en fuite patiemment rassemblés pendant deux ans d’un bout à
l’autre de la planète.
Archives romandes: bingo pour notrehistoire.ch
Lancée
le 29 octobre dernier par la Fondation pour la sauvegarde du patrimoine
audiovisuel de la TSR, la plate-forme web notrehistoire.ch s’ouvre à
tous les internautes privés et institutionnels qui souhaitent partager
leurs archives et contribuer à illustrer l’histoire de la Suisse
romande. Moins d’un mois après sa création, le succès dépasse toutes
les attentes. Le site a déjà reçu plus de 16 000 visiteurs, totalisant
près de 262 000 pages vues. Aux 250 photos qui avaient été publiées par
les initiateurs au moment du lancement s’en sont déjà ajoutées plus de
2300 autres, postées par le public.
«Tous les jours, de nouveaux
documents arrivent sur la plateforme, se réjouit Claude Zurcher,
l’éditeur web de notrehistoire.ch. Et presque tous les jours naissent
de nouveaux groupes d’intérêt.
La plupart de ceux-ci sont très
locaux. Il y a par exemple un groupe sur le quartier de Florissant, à
Genève, un autre sur la ville d’Estavayer ou sur le château de Chillon.
Mais on a aussi vu naître des groupes d’intérêt sur les chemins de fer
romands, le graphisme suisse ou l’underground genevois des années 80.»
Pour
Claude Zurcher, l’affaire ne fait pas de doute: le succès de cette
nouvelle plate-forme montre qu’elle correspond à un vrai besoin. «Qui
sommes-nous? D’où venonsnous? En postant des photos ou tout simplement
en les consultant, les internautes répondent à des questions
essentielles: celles de nos origines.»
Périodiques spécialisés: de Toutankhamon à Jack l’Eventreur
«Les
gens ont plus que jamais besoin de repères et l’histoire leur en
fournit tout plein. Pas étonnant qu’un récent sondage ait montré que
60% des Français s’y intéressent. Mais, avant de se passionner pour les
grands personnages historiques, ils s’intéressent à leur ville, leur
région, leur famille, bref à leurs racines.» Pierre Baron sait de quoi
il parle: il dirige à Paris la rédaction du plus ancien des magazines
du genre, Historia, qui fête ses 100 ans d’existence.
Un marché
sur lequel la concurrence est devenue sévère. «Cette année, relève
Pierre Baron, j’ai recensé pas moins de 65 titres de périodiques
francophones consacrés à l’histoire! Il est vrai que beaucoup d’entre
eux ne paraissent que deux ou trois fois puis on n’en entend plus
parler. Mais c’est une niche si convoitée que même les hebdos
généralistes s’y engouffrent. Sur les six numéros de l’hebdomadaire Le
Point qui se sont le mieux vendus l’an passé, quatre annonçaient en
couverture des sujets historiques.»
Jetons un coup d’œil sur
quelques-uns de ces périodiques spécialisés. Le moins qu’on puisse
dire, c’est que ça ne rigole pas! Voici un dossier sur les grands
traîtres de l’histoire et un autre sur saint Louis qui n’était en fait
qu’un antisémite et un bourreau. Ailleurs, les titres interrogent:
«Toutankhamon at- il été assassiné?»; «Louis-Philippe était-il une
femme?»; «Jack l’Eventreur était-il un prince de sang royal?»; «Néron
a-t-il incendié Rome?».
Peut-être que les gens s’intéressent
d’abord à leur ville, leur région, leur famille. Mais, de toute
évidence, le bon vieux fait divers, qu’il soit centenaire ou même
millénaire, garde une cote d’enfer…
«L’Hebdo»: au bon temps de la Romandie 1900
Par
trois fois depuis le début de cette année, L’Hebdo a joué en une la
carte de l’histoire régionale. Et par trois fois, le succès a été au
rendez-vous.
En mars, le magazine annonce en couverture un
«Spécial Riviera 1900» offrant six pleines pages de photos de la région
au début du XXe siècle. L’opération est renouvelée sur le même principe
en juin avec un «Spécial Genève 1900», puis en octobre avec un «Spécial
Lausanne 1900».
A chaque fois, l’édition portant cette couverture
n’est distribuée que dans la région concernée. Le public de la Riviera
découvre ainsi parmi plus de 20 photos aux couleurs sépia les
lavandières de Vevey à l’œuvre au bord du lac et la clientèle huppée du
palace de Caux à l’époque de Fitzgerald. Celui de Genève retrouve la
rade au temps où l’Hôtel de Russie n’avait pas encore été détruit et
celui de Lausanne les quais d’Ouchy à l’époque des fiacres.
Les
lecteurs adorent: à chaque fois, avec ces couvertures historiques,
L’Hebdo multiplie ses ventes régionales par trois ou quatre.
«Passé-présent»: la radio romande rafraîchit les mémoires
Depuis
le 21 septembre, tous les matins à 7 h 25, la radio romande se penche
sur l’histoire, à l’enseigne d’une nouvelle rubrique intitulée
«Passé-présent».
En trois minutes, le journaliste Pierre Bavaud
replace un événement du jour dans sa perspective historique. Tel matin,
c’est la polémique des années 70 sur les ventes d’avions Pilatus qui
vient éclairer la votation de ces jours sur l’interdiction d’exporter
des armes. Tel autre, c’est le rôle décisif joué il y a près de
quarante ans par la rencontre entre joueurs de ping-pong américains et
chinois qui vient éclairer le chemin parcouru depuis lors dans les
relations entre les deux pays à l’occasion de la visite en Chine, ces
derniers jours, de Barack Obama.
Pour cela, Pierre Bavaud puise
largement dans les archives sonores de la radio romande. Interviews,
commentaires d’époque, témoignages: il y trouve d’authentiques pépites
qui justifient pleinement le sous-titre que se donne «Passé-présent»:
«la chronique qui rafraîchit la mémoire et éclaire l’actualité».