Affalée dans la neige, coupée au tiers de sa hauteur, elle a piètre allure, au sommet des Merlas. Posée en 1946, la croix en bois a été sciée un jour de février 2010. Après celle du Vanil-Noir en octobre, c’est la deuxième croix de sommet profanée dans le canton de Fribourg. Désormais, on connaît l’auteur de cet acte: Patrick Bussard. Pas un voyou, pas une petite frappe, ni un groupe de jeunes éméchés, non, un quadragénaire tranquille, qui plus est guide de montagne. «J’ai voulu, par ce geste, que les gens prennent conscience de ce que ces croix représentent, dit-il calmement, en vous regardant de ses yeux clairs et doux. Ces croix ne sont pas anodines. C’est un symbole au nom duquel des millions de gens ont été tués. Pour moi, elles n’ont rien à faire au sommet de nos montagnes, qui doivent rester un lieu de liberté et de joie.» Originaire de Pringy, quelques kilomètres en dessus de Bulle, vouerait-il une rancune personnelle à l’Eglise? «Non, pas du tout. Je réfléchissais à ce geste depuis quelque temps. C’est comme un vase qui se remplit peu à peu et qui finalement déborde, dit-il. Ces croix sont clairement un acte de prosélytisme pour une religion qui fait régulièrement la une des journaux pour ses affaires de pédophilie. Alors, retrouver ce symbole au haut de nos montagnes me dérange.» Le guide gruérien a ainsi voulu «susciter le débat» sur la place des symboles religieux dans notre société.
Nouvelle croix en juin
Pour Ludovic Seydoux, la place de la croix des Merlas, en tout cas, demeure au sommet de la montagne du même nom. Président de la jeunesse d’Estavannens, celle-là même qui, il y a plus de soixante ans, avait installé une croix en ce lieu, il assure qu’elle y retrouvera bientôt sa place. «On en a déjà dessiné une nouvelle. On va la construire avec du bois fourni par la commune et on ira la poser en juin. On y célébrera une messe avec tous ceux qui le souhaitent dans le village.» Le geste de Patrick Bussard le laisse plutôt froid. «Il me semble qu’il y a d’autres moyens d’ouvrir le dialogue que de scier une croix. Nous, on veut juste rendre hommage à nos prédécesseurs qui l’avait installée et l’y remonter. Ça fait en quelque sorte partie de la tradition.»
Entre défenseurs et opposants à sa présence sur les sommets, la croix de la discorde est désormais dressée. «Ce qui est sociologiquement intéressant dans le geste de ce guide, c’est qu’il attire soudain notre attention sur le fait que ce symbole au haut de nos montagnes n’est pas neutre, analyse Gianni Haver, professeur à l’institut des sciences sociales de l’Université de Lausanne, qui dirige notamment une recherche sur le Club alpin suisse. C’est un héritage ancien, amené sous forme de tradition dont la symbolique a peut-être été oubliée mais qui, malgré tout, demeure. C’est bien la croix chrétienne qui est là-haut représentée, même si on l’a réinvestie d’autres usages, comme point de repère ou comme marque du sommet.»
Mais, dans le fond, d’où viennent ces croix qui hérissent nos montagnes et les poils des bras de certains de ses usagers? En fait, la première mention de l’érection d’une croix sur les sommets remonte à 1462, lorsque le roi de France Charles VIII en fait dresser trois au haut du Mont Aiguille, dans le Vercors, après avoir ordonné son ascension. En Suisse, l’une des premières semble être la croix du Cervin, posée en 1901. «A travers mes recherches, je me suis rendu compte que cette pratique est relativement récente. Ainsi, la plus ancienne croix des sommets gruériens est celle de la Dent de Broc, élevée en 1935», explique Denise Sonney. Cette Fribourgeoise consacre un livre à ce sujet aux Editions La Sarine. Elle a dénombré ainsi 52 croix sur les montagnes fribourgeoises, mais ne s’est pas encore attaquée au district de la Singine. «Cette pratique de la pose d’une croix est assurément en lien avec le développement de l’alpinisme au début du XXe siècle et l’aspect mystique de proximité divine toujours conféré à la montagne», poursuit Gianni Haver.
Significations distinctes
Surtout, toutes ces croix ont leur histoire et leur signification. Denise Sonney les a ainsi répertoriées selon cinq types. Il y a les croix de «mission», soit des croix érigées par des fidèles au terme d’une retraite d’environ une semaine dédiée à la prière et que l’on appelait «mission». «Il y en a beaucoup dans les campagnes et certaines ont été dressées en montagne comme celles des Millets et des Merlas, justement. » Il y a la croix hommage, qui honore la mémoire de disparus, «comme celle de l’Eggturm posée en souvenir de Hans Schmid et d’Otto Staub, deux alpinistes qui ont popularisé cette discipline. D’ailleurs, Hans Schmid était surnommé le concierge des Gastlosen, tellement il en connaissait chaque recoin.» Ou celle de la Deuxième Pucelle, posée en 1942 puis pulvérisée par la foudre et remplacée en 1991, notamment par le célèbre guide Erhard Loretan, pour honorer l’alpiniste Fernand Pipoz.
«Au Tibet, les sommets sont marqués par des drapeaux à prières. Chez nous, ce sont des croix»
Theodor Wyder
Il y a aussi la croix de fraternité ou d’amitié, érigée pour célébrer un groupe. «La croix du Petit-Moléson en est un exemple. Elle a été posée en 1958 par les scouts de Bulle.» Il y a encore la croix de la paix, posée après-guerre en remerciement à Dieu d’avoir tenu la Suisse éloignée du conflit et qui appelle à des temps pacifiés. «La croix du Vanil-Noir en est un exemple.» Enfin, la croix protectrice, «qui demande protection des bêtes et des gens, comme celle de Férédétse. Mais il faut bien comprendre que, souvent, les justifications de la pose d’une croix se mélangent entre elles.» Si les raisons sont multiples, on y trouve toujours une dimension spirituelle. «Je sais que des croix servent réellement de repères, dans la Berra par exemple, explique Denise Sonney, mais il y a quand même, derrière, toujours un fond de foi chrétienne. Pour beaucoup d’artisans qui ont construit ces croix, c’est aussi une manière de vivre leur foi.»
Une fondation pour des croix
Des icônes contre les murs. Un imposant crucifix dans le salon. Une photo avec le pape Jean Paul II. Theodor Wyder est croyant, catholique et pratiquant. «A l’époque, j’avais mangé avec le cardinal Ratzinger, avant qu’il ne devienne pape.» Ce Valaisan établi à Saint-Léonard est ce que l’on pourrait appeler un poseur de croix. Avec cinq amis, ils ont créé la fondation Croix aux sommets en 1993. «En fait, on a commencé dix ans plus tôt, en voyant la croix de la Dent Blanche renversée. On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Alors, on l’a descendue, on l’a fait rénover puis on l’a remontée.» Né en 1928, le Valaisan est encore droit comme un I. A passé 80 ans, cet ancien militaire de carrière et ancien guide gravit encore un 4000 chaque année. «Quand on arrive là-haut, que l’on voit cet émerveillement, cette croix est une façon de remercier le ciel.» Avec ses amis, ils en ont posé ainsi cinq autres: au Finsterarhorn (4357 m), au Dôme (4274 m), au Hübschhorn (3192 m), à l’Eggerhorn (2503 m) et au Barrhorn (3610 m). «On a toujours demandé l’autorisation aux communes concernées, et l’on n’a jamais eu de refus. Les gens étaient contents de la démarche. »
Jusqu’à cette nuit de février 2010 et l’entreprise de Patrick Bussard. «Un geste de folie, pour Theodor Wyder. Mais ça ne me gêne pas que l’on ouvre le débat là-dessus. Vous savez, si vous allez dans l’Atlas, par exemple, vous trouverez des triangles dont les côtés sont recouverts de prières musulmanes. Au Tibet, les sommets sont marqués par des drapeaux à prières. Chez nous, ce sont des croix.»
Actes de prosélytisme ou simples gestes d’une piété populaire ancrée dans les racines chrétiennes de notre civilisation, les croix de sommets se dressent nimbées d’un symbolisme retrouvé, révélé par le geste de ce guide de montagne. Faut-il le crucifier pour avoir voulu ouvrir le débat scie à la main? Voilà qui ne serait pas très chrétien…