1 La Suisse, un Etat voyou?
«Ne vous laissez pas manipuler par ceux qui veulent détruire la confiance en notre pays»
A l’heure où nos banquiers sont chahutés et que notre système financier semble vaciller, votre discours iconoclaste est pour le moins décapant. Pour peu, on parlerait de provocation…
Allons donc! Les chiffres articulés autour des vols de données de clients étrangers des banques suisses sont ridicules. Trois mille prétendument piratés par Falciani chez HSBC, donnés ou vendus à la France, une liste de 1500 autres apparemment proposée à l’Allemagne, rapport au nombre de clients de ces banques et à la population des pays concernés, c’est peanuts! Et encore faut-il savoir ce que ces CD contiennent.
C’est-à-dire?
Sont-ils exploitables? Et, si oui, combien de noms et de comptes présentent réellement un intérêt? A vrai dire, j’ai l’impression d’un grand show politique de gens dont l’objectif est avant tout de discréditer et de nuire à notre place financière. Aujourd’hui, j’ai envie de dire: «Ne vous laissez pas manipuler par ceux qui veulent détruire la confiance en notre pays!»
Les données volées par Falciani auprès de HSBC Genève ne relèvent pourtant pas d’une vue de l’esprit…
Sans doute. Mais que sont-elles devenues? Qu’en ont fait les Etats concernés? Qui et où sont les fraudeurs? En prison, en examen, sous enquête? Nous n’en savons rien. Il règne le plus grand flou autour de ces questions, qui demeurent toutes sans réponse à ce jour.
Reste que, grâce aux données volées au Liechtenstein, l’Allemagne a récupéré près de 200 millions de francs d’impôts…
Deux cents millions. Une minigoutte dans l’océan fiscal. Pas de quoi en faire un scandale planétaire et accuser les Liechtensteinois, et désormais les Suisses, d’être tous des bandits. Cela dit, l’effet d’annonce ou l’effet de manche, plutôt, nuit gravement à nos intérêts.
En clair, vous accusez Angela Merkel, Eric Woerth, le ministre français des Finances, et tous leurs semblables, de manipulation dans le but de nuire à notre place financière?
Je n’accuse personne. Je soupçonne que la chasse aux fraudeurs soit surtout un bon moyen d’accuser la Suisse de tous les maux et d’affaiblir ainsi sa place financière qui, il est vrai, fait beaucoup d’envieux. Cette stratégie m’apparaît d’autant plus réaliste qu’il existe des pays dotés de systèmes financiers bien plus accommodants que le nôtre dont ces mêmes personnes ou gouvernements ne parlent jamais.
2 Les banques suisses, des passoires?
«Ce n’est pas la technologie, mais l’intégrité de ceux qui l’utilisent, qui est en cause»
Aux listes connues semble désormais s’ajouter une troisième, comportant paraît-il quelques milliers de noms concernant encore l’Allemagne. Aux yeux de l’experte que vous êtes, nos banques sont-elles devenues de véritables passoires?
Pas du tout. Les systèmes informatiques des banques et leurs logiciels de sécurité ne sont pas en cause. On peut même affirmer que les banques sont suffisamment sécurisées. Malheureusement, elles ne sont pas à l’abri de la malveillance des personnes qui ont accès aux données. Ces vols ont toujours existé. A l’époque, le directeur ou l’employé partait avec le livre de comptes sous le manteau.
Comment pouvez-vous parler de sécurité alors que les fuites se multiplient?
Grâce à l’identité et au statut des voleurs. Ce n’est ni la secrétaire du sous-directeur ni la femme de ménage qui commettent ces forfaits, mais des managers ou des informaticiens ayant accès aux données pour leur travail. Ce n’est donc pas la technologie, mais l’intégrité de ceux qui l’utilisent, qui est en cause.
Concrètement, comment se présentent ces données?
Les informations les plus sensibles sont codées, chiffrées et cryptées, donc impossibles à exploiter en l’état. Sauf, bien sûr, pour celui qui possède la clé des déchiffrements. Et c’est bien là le problème. Vous pouvez construire le coffre-fort le plus sûr du monde, si celui qui en possède la clé est malhonnête, il ne servira à rien.
Pratiquement, comment opèrent les voleurs?
Un individu seul ne peut pas parvenir à ses fins. Il ne s’attaque donc pas à la technologie, mais aux personnes qui la maîtrisent. Par bêtise, par amour et même de bonne foi, celles-ci lui confieront un code par-ci, un mot de passe par-là, qui lui permettront de recomposer le puzzle informatique. Après quoi les fichiers peuvent être téléchargés, copiés, photographiés ou, au pire, recopiés de façon rudimentaire.
3 Voler des données, nouveau sport national?
«C’est le fruit du modèle de réussite basé sur le fric»
Les voleurs semblent difficilement repérables. Sont-ils spécialement habiles ou faut-il remettre en question les systèmes de surveillance?
Ni l’un ni l’autre. Je le répète, les systèmes de sécurité sont hautement performants. Et je ne parle pas des caméras sur les portes, mais des logiciels qui savent en permanence qui fait quoi, comment, où et pourquoi. On en revient à la notion d’intégrité. Si, en bout de chaîne, le responsable du décryptage des données est malveillant, la chaîne sécuritaire n’aura été d’aucune utilité.
Pour vous, le problème est donc exclusivement humain?
Aussi performante soit-elle, la technologie reste bien sûr perfectible. Mais, en l’occurrence, c’est bien l’être humain qui est au centre du problème. La faute au modèle de réussite basé sur le fric qui dicte ses comportements. Aujourd’hui, quand elle pense à Falciani, une personne ayant accès aux données sensibles d’une banque voit quelqu’un à l’abri du besoin, passant le plus clair de ses jours à bronzer sur une île pour milliardaires en buvant du champagne. La tentation de passer à l’acte est donc grande.
Difficile d’opposer une parade, à vrai dire?
Presque impossible. Si, par vengeance, par volonté d’enrichissement ou par une hypothétique motivation éthique, quelqu’un décide de passer à l’action, il finira sans doute par déjouer tous les systèmes de sécurité.
Vous n’êtes pas très rassurante…
C’est la réalité. J’y pense parfois, lorsque je réalise des opérations par e-banking, au moment de livrer mes codes secrets. Mes doutes ne concernent pas la banque, mais l’interlocuteur que je ne vois pas et que je ne connais pas qui les maîtrise.
4 A qui profite le crime?
«Il suffit d’observer pour découvrir qui en sont les bénéficiaires»
Il semble, hélas, que cette nouvelle criminalité ait de beaux jours devant elle?
Je le crains. Surtout si on l’encourage en la récompensant avec des brassées d’euros ou de dollars. Cette incitation à la fraude est proprement scandaleuse et le message qu’elle induit encore plus: décodé, tout s’achète et tout se vend. Y compris les valeurs les plus fondamentales.
On vous sent particulièrement remontée…
Les notions d’éthique et de moralité sont bafouées. Pis, cette incitation initiée par les plus hautes instances de l’Etat donne une légitimité à la criminalité. En clair, je ne suis pas fautif d’avoir cambriolé l’appartement de ma voisine, c’est elle qu’il faut condamner pour avoir laissé sa porte ouverte.
Quelqu’un tire forcément les bénéfices d’une telle situation?
Bien sûr. C’est d’ailleurs le raisonnement qui me fait pencher pour l’offensive soigneusement orchestrée contre la Suisse. Dans le même contexte, souvenez-vous des attaques informatiques subies par l’Estonie, lesquelles ont paralysé ce pays plusieurs jours durant en 2007. Montrée du doigt par la communauté internationale, la Russie a toujours nié sa culpabilité. Ce qui n’a pas empêché l’OTAN de s’installer en Estonie, officiellement pour ouvrir un centre de lutte contre les «cybermenaces» mais, officieusement, peut-être, pour s’approcher très près de la Russie…
«La cybercriminalité», de Solange Ghernaouti-Hélie, Presses polytechniques et universitaires romandes.