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L'interview de Otto Ineichen
«Oui, je mets le feu, il le faut!»
Politicien hyperactif et iconoclaste, Otto Ineichen n’en finit pas d’irriter la direction de son parti libéral radical, qu’il accuse d’être vendu à la haute finance. Homme d’action, le fondateur d’Otto le Soldeur n’hésite pas à fustiger le manque d’audace et d’ouverture d’une classe politique suisse trop élitiste à son goût.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 09.03.2010

Doris Fiala, votre collègue conseillère nationale zurichoise, a réclamé votre exclusion du parti libéral radical après que vous avez accusé celui-ci d’être vendu à la haute finance. Ça chauffe sec dans vos rangs…

Dans un parti qui se qualifie de libéral, les divergences sont naturelles et le débat parfois passionné. Je ne vois rien de grave à cela. Au contraire, c’est plutôt un gage de vitalité et d’ouverture à mes yeux. L’important est de maintenir le dialogue et d’apaiser les tensions. On s’engueule dans toutes les familles, même dans les meilleures…

Vous n’avez pas votre pareil pour mettre le feu. Après avoir demandé, contre l’avis de votre parti, l’abolition de la distinction entre fraude et évasion fiscales pour les Suisses, vous remettez ça. Alors que le PLR réclame un impôt libératoire à la source, vous préconisez que les étrangers voulant déposer de l’argent en Suisse produisent une déclaration du fisc de leur pays…

Quel que soit le domaine, quand on veut faire bouger un système et ceux qui en tiennent les rênes, on met toujours un peu le feu. Je suis un homme d’action, un passionné qui fait les choses avec son cœur. C’est mon caractère, mon tempérament d’entrepreneur. Alors, lorsque je me retrouve face à des juristes, qui cherchent eux aussi à faire le mieux possible mais qui détestent qu’on leur dise comment, cela fait forcément des étincelles.

Vos contradicteurs vous accusent de trahir la solidarité nationale en faisant le jeu de ceux qui veulent avant tout la peau de notre place financière…

C’est ridicule! Ils oublient que la Suisse n’est plus en position d’imposer ses conditions dans ce dossier. Nous avons été pris la main dans le sac de la fraude fiscale et il est absolument nécessaire de trouver une solution à ce problème qui nous met en porte-à-faux avec nos principaux partenaires. Il en va de notre économie, de notre industrie d’exportation et, donc, de notre prospérité.

Un enjeu qui passe forcément par l’abandon du secret bancaire?

Pas du tout. La seule chose qui peut enterrer le secret bancaire est l’échange automatique des informations et il n’est pas question de cela. Nous n’avons pas de concessions inutiles à faire, mais des compromis à trouver pour que nos banques ne soient plus des réceptacles d’argent noir. Notre place financière a bien d’autres atouts à faire valoir, son savoir-faire, la stabilité du pays, et doit profiter de cette période tumultueuse pour les promouvoir.

Il semble que le Conseil fédéral soutienne votre projet de conformité fiscale…

C’est une rumeur. En revanche, la FINMA et la Banque nationale s’y sont officiellement déclarées favorables. Même certains dirigeants de l’UBS et du Credit Suisse avec qui j’ai parlé y souscrivent.

Irez-vous jusqu’à créer une dissidence pour faire passer vos idées?

Ce n’est pas une question d’idées, mais de culture politique. A l’origine, le parti radical, qui a fondé la Suisse moderne, était un parti populaire au sein duquel chacun, nonobstant son statut social, avait son mot à dire. C’était un parti sensible aux problèmes du peuple, alors qu’aujourd’hui il penche dangereusement du côté de la haute finance. Il y a trop de juristes en son sein et pas suffisamment d’entrepreneurs qui comprennent les difficultés des gens. Je regrette cette situation et j’essaie de la faire évoluer. Ce n’est pas facile.

D’autant que votre président, Fulvio Pelli, est plus prompt à vous fustiger qu’à vous écouter…

Ce n’est pas lui le problème, mais les béni-oui-oui qui sont autour, qui se rangent systématiquement derrière ses décisions, sans chercher le débat ni la remise en question. Si j’ai connu du succès dans mes affaires, c’est parce que mes collaborateurs n’hésitaient pas à critiquer mes options et à me demander de les justifier. Notre ancien vice-président, Rudi Noser, était de cette race mais, faute de soutien, il a fini par jeter l’éponge. Si Pelli acceptait de s’entourer de personnes plus dynamiques et plus combatives, le PLR en serait fortement renforcé. Et ces personnes existent, y compris en Suisse romande, croyez-moi.

Vous vous êtes simplement trompé de parti…

Pas du tout. Mon père était radical et, comme lui, je suis convaincu que ce parti reste celui des artisans, des entrepreneurs, de tous ceux qui veulent faire bouger ce pays. Une vision libérale partagée par les députés romands, avec lesquels j’entretiens d’excellents rapports. Ils sont plus ouverts au dialogue que certains de mes collègues alémaniques, que je ne désespère pas de convaincre. Si ma santé le permet, je me représenterai en 2011.

N’est-ce pas la faute de Merz, toutes ces tensions? La solidarité avec lui a fait naître des rancœurs au sein du parti. Doit-il partir?

Surtout pas! Je le clame haut et fort: Hans-Rudolph Merz aura bientôt sa revanche. Je vous garantis qu’il réglera la question fiscale d’ici à la fin de l’année et qu’il sortira vainqueur de ce dossier. Je ne comprends pas cet acharnement envers lui. Je le connais depuis cinquante ans, j’ai fait mes études à ses côtés, à Saint-Gall. Il fait du mieux qu’il peut pour la Suisse, quitte à y laisser sa santé. Faites-lui confiance, il trouvera la solution dont le pays a besoin.

Il a pourtant multiplié les bourdes, avec la Libye notamment…

Non, il s’est parfois laissé emporter par sa passion et son engagement. C’est comme ça quand on met du cœur à l’ouvrage. Des fois, on va trop loin. Je sais de quoi je parle…

Parlez-nous de Didier Burkhalter, votre nouvel élu. Vous fait-il oublier Pascal Couchepin, dont vous n’étiez pas très proche?

J’ai beaucoup de respect pour Didier Burkhalter. C’est quelqu’un de pondéré, qui sait écouter. Contrairement à Pascal Couchepin, qui était avant tout un animal politique et qui roulait pour lui, il travaille ses dossiers très en profondeur. Je le sens prêt à passer à l’action. Dans le domaine de la santé en priorité.

Un dossier ingérable doublé d’un panier de crabes…

J’ai ma petite idée sur la question. J’ai préparé un projet à mes frais, que je présenterai à Didier Burkhalter dans les semaines à venir. Je pense que vous en entendrez parler.

Un scoop pour L’illustré?

(Rire.) Ce que je peux vous dire, c’est que la solution ne viendra pas de la politique, mais d’une action concertée entre tous les acteurs de la santé. Il est temps de retirer ce dossier du politique qui l’a géré de façon catastrophique. D’ici à fin mars, vous en saurez plus.

Vos engagements pour une meilleure intégration et réinsertion des jeunes dans le travail vous ont valu le titre de politicien suisse de l’année 2009. Une belle reconnaissance…

Oui. J’ai été très honoré de ce geste qui me stimule à faire encore plus dans ce domaine. Je me suis fixé comme objectif d’offrir une porte de sortie à chaque jeune Suisse en fin de scolarité obligatoire d’ici à 2011. C’est possible, mais il reste beaucoup à faire, notamment en renforçant le rôle des offices régionaux de placement. Il y a en permanence 10 000 postes de travail à repourvoir sur le site internet du SECO, par exemple. Faute d’une bonne coordination, beaucoup d’entre eux sont attribués à des travailleurs allemands, français, italiens ou autres, par des sociétés de placements privées. Il y a beaucoup de progrès à réaliser dans ce domaine. Idem en matière de formation, où nous mettons en place des projets-pilotes d’apprentissages sur deux ans. On avance. Avec de la volonté, on y arrivera.

Un jeune Suisse doit-il forcément faire des études pour réussir?

Pas du tout. Je partage l’opinion de Rudolf Strahm, ex-Monsieur Prix, qui s’est penché sur la question à travers un livre concluant que, plus il y a de jeunes au bénéfice d’une maturité dans un pays, plus il y a de chômage. Notre tissu économique fondé sur les PME et l’artisanat est le plus performant du monde et permet une progression verticale comme nulle part ailleurs. Il suffit d’améliorer les conditions-cadres.

Que pensez-vous du débat qui agite la Suisse romande sur l’apprentissage et les sans-papiers?

Je suis pour, bien sûr. Des jeunes gens traînant dans les rues nous coûtent plus cher que s’ils suivent une formation dans un atelier. Formés, ils se ménagent une chance supplémentaire de rentrer dans leur pays. C’est un plan win-win, que nous avons tout intérêt à réaliser.

Vous avez quatre enfants, dont deux s’occupent de votre réseau de supermarchés, et quatre petitsenfants. Quel souvenir voudriezvous qu’ils gardent de vous?

Le souvenir de quelqu’un de généreux, qui s’inquiétait du bien-être de ses semblables autant que du sien. Quand on a la santé, du succès et de l’argent, ne pas le faire est inconcevable.




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Tags: Otto Ineichen, politicien, parti libéral radical, politique suisse, Berne, Conseil fédéral Aller en haut de page Haut de page

 

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