Calmes durant toute la matinée, les appareils de mesure de Heinz Smital, spécialiste en radiations de Greenpeace, s’animent près de la rivière Tetcha. La petite délégation de journalistes invités par l’ONG écologiste la semaine passée vérifie enfin la réalité de l’invisible fléau. Un grand bâtiment en ruine, un ancien moulin, donne la touche finale de désolation.
Dans la zone humide bordant la rivière, le compteur indique des valeurs plus de 100 fois supérieures à la normale. Les habitants du village voisin de Muslimova, qui ont exposé tout à l’heure leurs misères aux visiteurs occidentaux, bravant la surveillance de policiers en uniforme et sans doute aussi d’agents en civil, ne somatisent donc pas. Ces malheureux vivent bel et bien dans une poubelle atomique et subissent à des degrés variables les conséquences de ces bombardements de particules.
Ils ont en tout cas tous perdu des proches dans l’épidémie de cancers qui sévit ici depuis les années 60. Et certains de leurs enfants sont handicapés de naissance, comme le fils de Nazhya Achmadijewa, 49 ans: «Regardez ces documents officiels! Ils prouvent que c’est bien la radioactivité qui a causé les troubles psychiques de mon fils Kamil. Et pourtant je n’ai droit à aucune aide de l’Etat. Au contraire, ils ont rasé la moitié de ma maison au bulldozer. Nous logeons dans ce qu’il reste de murs.»
«Ces nouveaux villages ne correspondent pas au mode de vie des communautés tatares»
Natalia Mironova, militante écologiste
Car l’arrangement proposé par Rosatom, l’Agence fédérale de l’énergie atomique russe, aux 4000 villageois de Muslimova consiste à abandonner leur ancienne isba trop proche de la Tetcha pour emménager gratuitement dans le nouveau village qui a commencé à s’élever il y a quatre ans loin des eaux mortifères, mais au milieu de nulle part. Ces baraques préfabriquées, sans âme, alignées au cordeau, attendent encore souvent l’installation de l’indispensable chauffage à gaz qui permettra d’affronter les températures pouvant descendre jusque vers - 20 °C. Et ceux qui boudent ce village de substitution peuvent revendiquer une enveloppe de 30 000 francs.
Recasés ou non dans cette zone de villas lugubre, ces Tatares, descendants sédentarisés des cavaliers des hordes sauvages, ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Beaucoup se plaignent de douleurs articulaires, de céphalées, d’arythmies cardiaques. «Je travaille dans les chemins de fer, explique Waliulla Abdullin, 51 ans, qui a perdu son père en 1973 d’une leucémie et dont la mère de 75 ans est paralysée depuis cinq ans dans son lit. La direction m’a imposé un mois de repos sans salaire par année. Car j’ai tellement mal aux genoux et aux coudes, parfois, que je ne peux que pleurer. Ma femme et ma sœur ont de gros problèmes aux pieds: elles doivent porter des chaussures avec deux pointures au-dessus de leur taille.» A lui aussi, l’Etat fait des misères en ignorant son droit de propriété sur la maison qu’il a pourtant construite dans les années 80 pour sa fille. Le cheminot risque donc de voir un jour une pelle mécanique raser l’isba sans le moindre rouble en contrepartie. Ses expressions mélancoliques indiquent qu’il ne croit plus au pouvoir de la grosse liasse de documents officiels qu’il trimballe avec lui.
HÉCATOMBE DE JEUNES
Une balade dans les cimetières du village rappelle enfin la proportion suspecte de tombes de citoyens décédés jeunes ou dans la fleur de l’âge. D’après une enquête menée par Greenpeace, le taux de cancers dans la région serait presque trois fois supérieur à la moyenne nationale. Et, pour le réconfort du ciel, il ne reste plus qu’une mosquée. La plus ancienne est elle aussi contaminée.
«Je fais parfois appel jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme»
Nadezhda Kutepova, juriste
Comment en est-on arrivé là? Jusqu’en 1946, la Tetcha était une simple rivière coulant d’ouest en est dans la province de Tcheliabinsk. Une rivière banale, mais vitale pour les centaines de communautés tatares et bachkires habitant ces plaines parsemées de lacs et de forêts de bouleaux. Ses poissons garantissaient un bonus de protéines et ses flots palliaient l’absence de réseau d’eau. Les vaches de ce peuple dont le lait constitue la base alimentaire pouvaient s’y abreuver. Et la population ellemême allait y barboter en été, après la traite et les travaux des champs. Aujourd’hui, ces eaux ne véhiculent que de la mort. De rares panneaux rouillés rappellent qu’il est interdit d’y tremper le doigt et de cueillir les baies sauvages et les champignons.
LA BOMBE DE STALINE
La tragédie débute juste après la Seconde Guerre mondiale, quand Staline ordonne à ses scientifiques de fabriquer à toute allure la bombe atomique. Le régime soviétique est obsédé par la nécessité stratégique de rattraper l’ancien allié améri cain. Pour loger les milliers de chercheurs et d’ouvriers, on construit donc Tcheliabinsk-65 (rebaptisée Ozierk en 1994), une ville interdite, à 70 km au nord de la «vraie» Tcheliabinsk, grande ville industrielle sur la ligne du Transsibérien. Et à l’est de cette ville secrète, entre deux lacs, poussent les multiples installations nucléaires. Comme les effets des radiations sur les organismes vivants sont encore presque inconnus à l’époque, on ne fera pas dans la dentelle: jusqu’en 1956, l’eau utilisée dans les procédures d’enrichissement de l’uranium et les matériaux irradiés sont déversés ou jetés tels quels dans les lacs et les rivières. Et tant pis pour la population en aval.
En 1957, c’est le gros accident: un des réservoirs d’eau chargés de refroidir des matériaux radioactifs tombe en panne, explose et pulvérise dans l’atmosphère des centaines de kilos d’éléments radioactifs. Les villages les plus proches sont évacués.
La liste des autres épisodes de contamination est longue et sans doute incomplète, secret militaire oblige. Comme le dit Natalia Mironova, présidente de l’ONG russe Mouvement pour la sûreté nucléaire, «la vraie histoire de Mayak reste à écrire».
«Mon fils est handicapé mental à cause des radiations radiations. C’est reconnu par le corps médical»
Nazhya Achmadijewa
Et c’est bien là le problème: son statut militaire rend impossible toute inspection indépendante et complète du site. Or, la question qui reste en suspens, c’est celle de savoir si ce supermarché atomique a réussi ou non à sécuriser ses procédures. Pour Sergeï Baranov, directeur général de Mayak rencontré à Tcheliabinsk, son usine est désormais irréprochable. Il reconnaît tout au plus qu’il faudrait «cimenter quelques anciens déchets» qui doivent traîner çà et là. Pour Greenpeace, qui cite un rapport officiel russe datant de 2009, il ne fait aucun doute que Mayak continue à polluer. «Les activités de retraitement d’uranium demandent énormément d’eau. Or, cette eau contenant des déchets radioactifs, il faut bien la confiner dans des réservoirs parfaitement étanches. Nous avons le sentiment que nous sommes encore loin de cela», déplore Florian Kasser, de Greenpeace Suisse.
L’EMBARRAS DES SOCIÉTÉS SUISSES
Or, trois des cinq réacteurs nucléaires suisses, les deux petits de Beznau (dirigés par Axpo) et le grand de Gösgen (dirigé par Alpiq) sont approvisionnés en combustible nucléaire par MSV Elektrostal, une entreprise russe directement liée au site de Mayak, via la firme française Areva. Le choix des Suisses de privilégier l’uranium cuisiné à la manière russe (une technologie à laquelle même les Etats-Unis ont renoncé) plutôt que d’acheter de l’uranium naturel risque de peser lourd dans les urnes. «Si ces soupçons de pollution devaient se vérifier, cela nous poserait un problème éthique et nous devrions réenvisager les conditions de notre partenariat. Mais nous notons des progrès de communication, de transparence de la part des Russes sur leurs méthodes», se rassure Werner Döhler, vice-président d’Axpo, qui a reçu quelques journalistes à l’issue de leur voyage en Russie.
Axpo et Alpiq, prises en étau entre leurs engagements contractuels avec les Russes et les critiques de plus en plus documentées de Greenpeace, semblent vouloir redresser la barre d’uranium à l’approche de plusieurs votations cantonales sur des objets nucléaires, notamment en adoptant une inédite politique de transparence. Car ce qui se passe dans la région de Tcheliabinsk, sur un territoire grand comme la moitié de la Suisse, donne une image très éloignée de celle, sereine, que les promoteurs de futures centrales tentaient de donner de l’atome.