Que pensez-vous du succès du film Intouchables?
C’est une très belle histoire. Je ne connaissais pas les deux personnes qui ont inspiré le film. Par contre, je connais beaucoup d’histoires semblables de «duos». Il y a plein de gens qui vont se reconnaître dans des passages du film. Dans la globalité, c’est plus dur parce que chaque cas est différent. Intouchables est un film sur un tétraplégique, pas un film sur la tétraplégie. De la même façon que le film que m’a consacré Benjamin Tobler, D’une seconde à l’autre, n’est pas un film sur la paraplégie. C’est mon histoire; la chaise en fait partie.
Vous avez ri?
Oui, bien sûr. Faut pas croire qu’on n’a pas d’humour parce qu’on est en fauteuil. On vit parfois des moments tellement compliqués qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Maintenant, si tout le monde se sent obligé de venir nous faire le coup du «pas de bras, pas de chocolat», ça va pas être drôle très longtemps mais, sinon, il n’y a pas de tabou. Par exemple, j’ai une passion pour les chaussures. J’en possède des dizaines de paires. Mes potes me charrient en me disant que je ne les use pas beaucoup…
Y avait-il beaucoup de personnes à mobilité réduite dans la salle?
J’étais le seul, ce qui m’a un peu surpris. Mais vous savez, on ne parle pas de ça tout le temps. Tous ne vont pas forcément se précipiter pour voir ce film.
Les spectateurs vous ont-ils regardé différemment en sortant de la salle?
Non. De toute façon, je n’ai pas de problème avec le regard des autres. Cela vient peut-être de mon passé d’athlète de haut niveau où j’étais souvent observé par mes concurrents et le public. Le seul truc lourd, c’est le type qui te suit du regard et qui ne te lâche plus. Là, c’est clair, mais la plupart du temps, on peut interpréter un regard de plein de manières différentes: surpris, amical, triste, voyeur, gêné, compassionnel. Mieux vaut ne pas chercher à interpréter.
Le personnage joué par François Cluzet engage un jeune de banlieue «parce qu’il n’a aucune compassion»…
Il faut quand même faire attention un minimum, c’est important. Quand Omar Sy verse de l’eau bouillante sur les jambes de François Cluzet pour vérifier qu’il ne sent vraiment rien, je déconseille. En vrai, les conséquences peuvent être très dangereuses. Si un ami organise une soirée dans un bâtiment sans ascenseur en bas d’une rue en pente, je vais être obligé de me faire aider et ça ne sera pas cool. Mais une fois que l’on a intégré ça, je veux que l’on me traite comme tout le monde. Je déteste le mot «handicapé». Pour moi, il ne veut rien dire. Il ne définit pas un état puisque chaque cas est différent. Et je trouve qu’il nous stigmatise inutilement. Je ne suis pas plus handicapé que n’importe qui. Pas plus qu’un timide qui n’ose pas parler en public.
«Je déteste le mot «handicapé». Il ne veut rien dire»
Marc Ristori
Parler, décrire vos émotions, vous le faites magnifiquement dans D’une seconde à l’autre. Que voulez-vous transmettre?
C’est Benjamin Tobler, le réalisateur, qui est venu vers moi. Pour moi, le plus important était que ma personnalité soit respectée. C’est le cas. Le film me ressemble. Après, avoir un film sur soi, c’est chaud… Il faut assumer. Je suis assez direct dans mes propos, j’espère que ça ne blessera pas les autres. J’ai envie que les gens s’ouvrent à ce problème, qu’ils cessent de mettre les paraplégiques dans un monde à part. Il faut arrêter de prendre les personnes à mobilité réduite pour des incapables.
Vous avez déjà présenté le film dans six avant-premières. Quels sont les retours?
Excellents. A chaque fois, la projection donne lieu à une discussion très intéressante. Je sens que le film a amené une ouverture et une information. Déjà, les gens disent «merci». Merci, merci, merci.
Il y a une scène où votre mère regarde une photo de vous parue dans L’illustré quelques mois après votre accident. Nous l’avions choisie parce qu’elle nous semblait forte; votre mère y voit au contraire un regard vide…
C’est son regard de mère… Mais c’est vrai que les trente-cinq premières minutes du film sont une épreuve pour moi. Quatre ans après, cela reste très dur à revivre. Les problèmes s’enchaînent les uns après les autres. Tu as envie d’avancer et tout te freine.
Vous avez le sentiment d’avoir beaucoup évolué?
Oui, forcément. Au début, c’est de la science-fiction tellement c’est un autre monde. Après, ce n’est pas la vie dont tu avais rêvé mais tu t’adaptes. Se retrouver en fauteuil, ce n’est pas seulement un coup dur qu’il faut surmonter, mais aussi une nouvelle donne avec laquelle il faudra vivre au quotidien. La seule certitude, c’est que c’est à toi de t’adapter, pas aux autres.
Par exemple?
Tu ne dis pas: «Je vais en ville»; tu dis: «Je vais à cet endroit en ville où je sais que je peux trouver une place de stationnement adaptée.» Tu ne dis pas: «Je vais au cinéma»; tu dis: «Je vais dans ce cinéma parce que je sais qu’il est adapté.» Je suis allé deux fois aux Etats-Unis et làbas, c’est le bonheur! Tout est adapté. Tu ne te poses même pas la question. En Suisse, ça va, ce n’est pas tout noir, mais ce n’est quand même pas le top. Je me suis fait opérer récemment: impossible d’entrer dans la douche, alors que c’était une construction neuve en milieu médical! Il y a encore certains arrêts de tram où je ne peux pas descendre. Que ce soit adapté, ce n’est pas une fleur qu’on nous fait, c’est normal.
Que faites-vous aujourd’hui?
J’ai repris des études de management et communication. J’ai un projet dans les domaines sportif et artistique. A côté de ça, je suis sélectionneur de l’équipe de Suisse de motocross.C’est un poste non rémunéré, la fédération n’a pas beaucoup de moyens. Il faut choisir les pilotes, négocier avec les teams, trouver de l’argent… Y a du boulot. Le samedi 3 décembre, je serai consultant pour la TSR sur le Supercross de Palexpo.
Vous ambitionnez toujours de participer aux Jeux olympiques handisports?
Oui, le problème c’est que les qualifications courent sur deux ans et qu’il est très difficile de décrocher son billet. C’est simple, en handbike, les trois meilleurs mondiaux sont Suisses! Pour le moment, je m’entraîne en vue de participer à des compétitions de triathlon. Natation, handbike (les bras actionnent un pédalier) et chaise de course (les mains font tourner les roues). Ce qu’il y a de bien avec le triathlon, c’est que nous sommes mélangés avec les valides. Nous sommes classés dans une catégorie à part, mais c’est la même course. C’est vraiment sympa.
Marc Ristori, d’une seconde à l’autre, de Benjamin Tobler. En salle à partir du 7 décembre.
Intouchables, d’Olivier Nakache et Eric Toledano, toujours à l’affiche.