L’assassinat de leur fille avait ému la Suisse entière. Un an après, Nicole et Roland Trezzini témoignent. Leur force, leur sérénité sont le plus beau des hommages qu’ils puissent offrir à Lucie, 16 ans, qui aimait tant la vie. Les parents de Partho, 21 ans, eux, ont gardé l’espoir de retrouver leur fils pendant quatre ans. Son corps a été découvert en octobre dernier.
«Nous ne sommes pas dans la haine qui détruit»
Nicole et Roland Trezzini
Ils ont vécu l’angoisse de la disparition puis la douleur atroce d’apprendre que leur fille de 16 ans, au pair à Zurich, avait été assassinée. Aujourd’hui, ils se sont tournés vers la vie et leur témoignage est bouleversant.
Il y a son prénom, Lucie, toujours sur la boîte aux lettres. «Je n’ai pas eu le courage de l’enlever. Peut-être parce qu’elle est toujours avec moi.» Nicole Trezzini ouvre la porte de son appartement, près de la gare de Fribourg. Beaucoup de profondeur et de paix dans son beau regard clair qui était aussi celui de sa fille, adolescente pétillante de 16 ans, morte assassinée il y a tout juste un an.
Qui a oublié le sourire de Lucie Trezzini, à la une de tous les journaux, oublié ce drame qui a ému tout un pays? Accostée à la gare de Zurich par un jeune toxicomane qui se prétendait photographe de mode, la jeune fille, qui rêvait de mannequinat, est tombée dans un piège mortel. Une mort atroce l’attendait dans un appartement de Rieden (AG). Assommée puis poignardée plusieurs fois à la gorge. La police ne retrouvera son corps que quatre jours plus tard.
Messe du souvenir
Un bien triste anniversaire, que Nicole et Roland Trezzini ont voulu vivre ensemble malgré leur séparation, datant de bien avant la mort de Lucie. Unis, ils ont affronté le drame; unis, ils font face à la presse qui a frappé à leur porte ces joursci pour évoquer ce passé douloureux. Ils ont fait dire une messe ce 4 mars en souvenir de la jeune fille. L’enseignante et l’ingénieur de 48 ans ont tout fait aussi pour que Lucie ne soit pas morte pour rien. Grâce à leur engagement, un système d’alerte enlèvement digne de ce nom a vu le jour en Suisse. Dès janvier 2011, on pourra même recevoir l’alerte sur son téléphone portable. Un système qui profitera à d’autres…
On les regarde s’asseoir sur le canapé du salon, elle peut-être un peu plus diserte dans l’évocation, lui plus mesuré, le regard qui s’échappe sur un point fixe quand l’émotion affleure. Comment faiton pour continuer à vivre après le meurtre d’une gamine adorée?
«Je pensais que c’était impossible de survivre à ça, sourit tristement Nicole. Il faut le voir comme une catastrophe naturelle, poursuit la professeur de géographie. Après la désolation, quelque chose jaillit, des petites pousses reviennent. Je serai à jamais une femme amputée, mais la blessure ne saigne plus. Et puis il y a Elsa et Bruno, 20 et 15 ans, nos deux autres enfants, qui ont besoin de nous.» Roland ajoute d’une voix douce que ce processus de guérison se fait «pas à pas. La douleur est toujours là, mais on s’est autorisés de continuer à vivre.»
Vivre, rire, apprécier encore les joies de l’existence. C’est ce qu’aurait souhaité Lucie, à coup sûr. Son sourire comme un battement d’aile de papillon est partout dans la maison. Sur un cadre de la bibliothèque, avec son frère et sa sœur. Petite et à croquer, en médaillon sur un calendrier. A Paris, très fière, avec son père, une des dernières photos de sa jeune vie. «Elle était plus partante pour le shopping que pour le Louvre», sourit ce dernier.
«La douleur est toujours là, mais on s’est autorisés de continuer à vivre»
Roland Trezzini
Rien du sanctuaire dans ce chaleureux appartement, mais une ode à la vie. Nicole a donné les habits de sa fille, réaffecté sa chambre. «Elle vit tout simplement là», affirme-t-elle en pointant du doigt son cœur. Une bougie brûle en permanence au salon, une autre à la fenêtre de la cuisine. «Je lui dis bonjour le matin, bonsoir le soir!» Parfois, des personnes l’arrêtent dans la rue. «Elles se souviennent m’avoir vue à la TV. Quand elles réalisent qui je suis, elles sont désolées. Je réponds que ça n’est rien et que ça me touche qu’on se souvienne de Lucie. Parler de ma fille, c’est une thérapie!» Nicole et Roland ont traversé la plus cruelle des épreuves. Ils ont eu besoin d’aide, ne le nient pas, notamment de la part de professionnels. «Il faut prendre partout l’aide dont on a besoin, c’est essentiel», assure Roland. Et puis il y a eu ce formidable soutien des proches, indéfectible malgré le temps qui passe. «Si l’on a eu ce courage, c’est grâce à eux», ajoute encore le père de Lucie. Même les élèves de Nicole la préservent toujours en ne lui causant «aucun problème de discipline».
Lucie aurait eu 17 ans le 24 décembre 2009. «J’appréhendais cette date, confie sa maman. Mais ses copains sont allés sur sa tombe avec une bouteille de champagne et un gâteau. Ils lui ont chanté joyeux anniversaire. Quel beau message! Le soir, nous avions mis des bougies partout. Les oiseaux chantaient, ce fut un beau moment!» Leur force, soutiennent ces parents meurtris, c’est de ne pas être «dans la haine qui détruit». Même s’ils n’en sont pas encore au stade du pardon, ils ne nourrissent pas de sentiment de vengeance vis-à-vis du meurtrier de leur fille. Même s’ils ne l’évoquent que par ses initiales, D. H. «Je ne sais pas comment nous réagirons au procès, une fois en sa présence. Ils nous a écrit une lettre, mais nous ne sommes pas prêts à la lire! Quelle valeur accorder à la sincérité d’un toxicomane?» s’interroge Roland.
Graves manquements
Les Trezzini ont été déçus par les conclusions de l’enquête administrative ordonnée par le gouvernement argovien. Ils ont déposé en janvier une plainte pénale contre l’autorité d’exécution des peines. On se souvient que Daniel H. avait été mis en liberté conditionnelle après quatre ans de prison (il avait tenté de tuer une collègue). A la veille du drame, il s’était vu refuser l’accès à une structure d’accueil psychologique au prétexte qu’il se présentait en dehors des heures d’ouverture.
«Le rapport met en lumière des dysfonctionnements, sans les préciser», insistent Nicole et Roland. Nous avons l’intime conviction qu’il y a eu des manquements. Reconnaître ses erreurs, c’est indispensable pour aller de l’avant et prévenir de nouveaux risques!» Une question encore, avant de se quitter. Craignent-ils désormais de laisser sortir leurs deux enfants depuis ce drame?
«Au contraire, assure Nicole. Nos enfants sont des êtres libres qui doivent faire leur chemin, et nous ne voulons pas les surprotéger. Quand il arrive une telle tragédie, on se dit qu’on est passé à côté de tant de choses, à cause du stress, de l’agitation. Je prends désormais chaque jour comme un cadeau. Je suis confiante, je n’ai plus peur de rien. Pour moi, le pire est déjà arrivé.»
«Ce drame aurait pu nous séparer, mais il a cimenté notre couple»
Marlyse et Denis Leuba
Pendant
quatre années, ils se sont battus pour retrouver le quatrième de leurs
six enfants, Partho, disparu à 21 ans du foyer de Bex où il résidait.
Lorsque son corps a finalement été découvert au pied d’une falaise, ils
ont pu oublier les pires scénarios qui les assaillaient parfois, quand
l’espoir se faisait murmure.
«Mercredi 14 octobre 2009, vers 14
h 30, un promeneur a avisé le poste de gendarmerie d’Aigle de la
présence d’un crâne humain en bordure d’une forêt, sur la commune de
Bex.» Quel communiqué de police pourra jamais dire la détresse qui a
enflé dans le cœur des parents, le temps que leur fils plein de vie
soit réduit à l’état de squelette au pied d’une falaise? Quatre années
d’anxiété, de recherches incessantes, d’espoirs déçus, de refus
farouche de laisser l’oubli s’installer.
«Le deuil est dur à
faire, souligne Marlyse Leuba, maîtresse d’école enfantine reconvertie
dans l’aide à l’enfance. Veuf, orphelin, cela existe, mais quand on
perd un enfant? Il n’y a même pas de mot pour le dire, tant la chose
semble anormale. J’appréhendais Noël, la fête familiale s’est pourtant
passée sereinement. Pour la première fois depuis quatre ans, nous
savions où Partho était.»
Lorsque leurs filles ont eu 13 et 14
ans, Marlyse et Denis Leuba ont ressenti le besoin d’accueillir dans
leur foyer d’autres enfants. Adopter n’était pas si difficile, il
suffisait d’accepter des enfants dont personne ne voulait, parce qu’ils
souffraient d’un handicap. C’est ainsi qu’Anju, Partho, Savyta puis
Santosh ont quitté leur orphelinat indien pour se réchauffer à l’amour
que le couple chaux-defonnier était prêt à leur offrir.
Le retrouver à tout prix
Comme
avec des enfants de sang, le parcours est parfois chahuté. Partho, au
début, ne connaissait que la violence ou le renfermement. Il a
découvert la joie, la confiance, le vélo avec son père, lui qui ne
pouvait même pas marcher quelques années plus tôt, à cause de ses pieds
bots. Mais les épreuves le poursuivaient, et ses parents ont dû se
résoudre à le placer dans un foyer mieux adapté en 2003. Deux ans plus
tard, il a disparu, après s’être disputé avec son éducatrice.
Denis,
typographe puis concierge de collège, à la retraite depuis une semaine,
s’est lancé à cœur perdu dans l’action: affichettes, mails jusque dans
les campings de la Côte d’Azur, comité de soutien, manifestations
sportives: il a tout imaginé pour dire à son fils, au cas où il
pourrait l’entendre, qu’il l’aimait. Marlyse s’est découverte plus
méditative, trouvant de la force dans des formations autour de l’aide
aux personnes endeuillées.
Le soutien familial
Ils
conservaient l’espoir, mais pensaient parfois au pire, que leurs
cauchemars leur dictaient: pédophilie, trafic d’organes, accident
maquillé.
Ce qui les a aidés, une fois la mort certaine? Inviter
tous ceux qui les avaient soutenus à une cérémonie en la mémoire de
Partho. Enterrer ses cendres au pied d’un arbre et planter des oignons
de tulipes alentour. «Nous sommes allés nous y promener la semaine
dernière, les pousses pointent déjà sous la neige.» Le soutien tangible
de la population et surtout l’amour de leurs enfants et petits-enfants
leur ont permis de garder la tête hors de l’eau.
Santosh, le plus
jeune, a été hanté par la disparition de son frère: «J’avais tellement
peur qu’on lui ait fait du mal, j’aurais préféré que cela m’arrive à
moi», dit-il. «Il nous a avoué que, pendant tout ce temps, il s’était
tenu à carreau pour ne pas ajouter à notre anxiété», souligne Marlyse,
émue.
Jamais en retard d’un combat solidaire, Marlyse et Denis
Leuba s’apprêtent à créer une nouvelle association, au nom de Partho,
pour oeuvrer en Inde et donner son nom à un foyer qui accueille des
femmes battues et des enfants handicapés, sous l’égide de Miblou,
l’organisme grâce auquel ils ont adopté quatre de leurs enfants.
Santosh donnera un coup de main à son père pour créer le site internet.
La vie continue.