Roger Federer a désormais atteint le moment où en rajouter dans le superlatif est décidément vain. Il est même devenu un défi difficile à relever pour ceux qui font métier de commenter ses victoires: que dire encore, alors qu’il est le meilleur, le plus grand, le plus titré, le plus doué, le plus résistant, le plus gentil, le plus numéro un et le mieux habillé?
La question que pose alors ce champion hors norme est celle de notre rapport au sport de haute compétition. Qu’admirons-nous chez lui? Est-ce ce palmarès devenu définitivement incomparable depuis dimanche soir à Wimbledon? Est-ce ce style, l’élégance dans le coup de fouet, qui fait aimer le tennis au profane comme à l’éclairé, cela non plus comme une performance mais à la façon d’une poésie géométrique? Est-ce ce passeport suisse, fierté des petits pays lorsqu’un des leurs domine une discipline? Est-ce sa condition humaine, larmes et sauts de joie, qui nous l’ont rendu proche parfois?
Il faudrait ainsi presque inventer, dans une vie d’amateur de sport, un barème à émotion, une échelle des plaisirs. Il y serait au sommet. On y cumulerait ses heures et bonheurs de spectateur, et surtout de téléspectateur. Des millions de Suisses ont regardé depuis des années jouer Roger Federer. Parfois, c’est un instant, le résumé dans le poste, une seconde accrochée ici ou là. Parfois ce sont des dimanches après-midi entiers, le canapé et la famille, ces drôles de rendez-vous avec un tennisman. La tension ensemble, milliers de spécialistes de salon, vous et moi, qui s’énervent ou s’émerveillent d’une volée ou d’un service.
Il est évidemment loisible de moquer cela. Faire du sport serait sûrement plus profitable à nous tous que d’en regarder à la télé avec des biscuits à la main. Et puis ces millionnaires jetset à raquettes qui sont au bord de la dépression nerveuse quand ils ratent un match: voilà d’excellents prétextes à l’ironie facile. Car tout est vrai, en ces domaines du sport-spectacle.
Demeureront pourtant ces moments-là. Des balles de match, des cris devant la télé, des espérances, des déceptions et tant de bras levés avec lui vers le ciel en le regardant gagner. Ce lien avec le public fait les champions. A-t-il valeur d’exemple? Peut-être, un peu, il faut le croire. Mais surtout, il a valeur de plaisir, presque d’élévation: car ce frisson, l’adrénaline des points gagnants ou perdus, Roger Federer les fait ressentir à des millions d’admirateurs. Cela s’appelle un partage. Et c’est déjà beaucoup.
Balles de match, cris devant la télé, tant de bras levés avec lui en le regardant gagner. Ce lien avec le public fait les champions.