Philippe Cohen est né en Tunisie, il a grandi en France, ce qui ne l’empêche pas d’être un des humoristes romands les plus appréciés, notamment avec sa compagnie Confiture. A 55 ans, le roi de l’impro s’apprête à passer un grand oral d’envergure. C’est lui qui a repris en main les destinées de la R’vue genevoise, qu’il met en scène et produit avec son compère Gaspard Boesch. Une institution, un pilier hilarant de la République, qui brocarde chaque année édiles et people. Et qui franchit allégrement les frontières genevoises. Zappelli s’fait squatter, Benoît XVI se préserve, Maudet se recycle, Calmy-Rey lève le voile: la R’vue 2009 promet d’être à la hauteur.
En période de crise, faire rire estil un devoir national?
Que la situation soit bonne ou mauvaise, on doit continuer à faire rire. Mais il y a des périodes où la matière est plus riche, comme aujourd’hui. Se pose alors la question: peut-on parler de Polanski, de Kadhafi, est-ce grave ou est-ce de la farce?
Ensuite, il faut ne pas s’endormir sur ses habitudes, trouver de nouveaux ressorts comiques. Les excuses de Merz à la Libye, sa gestion des otages tient à la fois du burlesque et du dramatique.
L’affaire Polanski, justement, vous pensez qu’on peut en rire?
Chaque semaine, le public pourra voter pour un thème d’improvisation. Si la R’vue avait lieu ce soir, je suis sûr que l’affaire Polanski sortirait en tête. On pourrait imaginer un sketch avec lui qui reçoit un oscar et trouve la statuette si sexy qu’il veut avoir une relation avec elle. Mais, attention, en aucun cas nous ne nous transformerons en juge, ce n’est pas aux comiques de dire s’il faut le libérer ou l’emprisonner.
Si 69 était l’année érotique, 2009 est l’année comique?
Aucun humoriste visionnaire n’aurait pu imaginer autant d’abondance en la matière, c’est vrai, mais la difficulté est d’autant plus grande. L’actualité est riche, de ce fait le commentaire aussi. Plusieurs voix s’emparent du même sujet: les chroniqueurs, les journalistes, les dessinateurs. Ce qui importe, pour faire rire, c’est de trouver le point de vue original, le clin d’oeil neuf.
Un exemple?
On a trouvé un angle marrant pour parler de Pierre Maudet, qui s’est affiché dans la presse avec la benne à recycler la capsule de café. On a adopté le point de vue des bennes, ravies de vivre une époque si glorieuse avec une nouvelle benne hyperspécialisée qui sort tous les six mois. Notre malheureux conseiller administratif est réduit à un mec dont l’unique fonction est d’inventer des bennes.
Est-ce dur de succéder à l’humour féroce de Pierre Naftule?
J’aimais les précédentes Revues comme spectateur, il y avait des choses que j’appréciais, d’autres moins. Personnellement, j’utilise beaucoup ce que les gens de la rue, que je côtoie grâce à la compagnie Confiture, me disent sur leurs problèmes et leurs élus. Mais le but n’est pas d’être plus ou moins méchant que Naftule. Notre mot d’ordre reste: pas de pitié pour les élites. Qu’elles soient élus, artistes, chefs d’entreprise, comme Bertarelli, toutes doivent s’attendre à ce qu’on les taquine, les mordouille. Mais on n’attaquera jamais quelqu’un sur sa vie privée, ses mœurs, ses douleurs personnelles.
Elle sera plus quoi et moins quoi, la nouvelle R’vue de Philippe Cohen?
Moins Broadway, plus burlesque, plus moderne aussi sur le plan musical. Peut-être moins de filles avec de longues jambes et des anatomies avantageuses, plus de poésie. Fabrice Martin, champion du monde de claquettes, signe en partie la chorégraphie. Cela dit, pour rassurer le spectateur primitif, qui veut voir de beaux organismes, il y a aura aussi de très jolies femmes sur scène. On a introduit de l’acrobatie avec une aiglonne qui pique à l’aigle genevois ses attributs pour des raisons de parité; on a aussi un chef de la police genevoise qui s’appelle Monico, un grand blond qui jongle avec des armes et qui a pris la place de Monica, toujours au nom de l’égalité des sexes.
Les gens qui rigolent ne se révoltent pas. Le rire, au fond, n’est-il pas antisubversif?
Je ne crois pas. Quand on arrive à rire de quelque chose, cela devient moins impressionnant, et on pourra plus aisément l’affronter. Mais je reste le bouffon du roi. L’humoriste n’a pas d’impact sur les règles et les lois de la société. Et puis il faut le relever, on le fait d’ailleurs au début du spectacle, on a la chance d’exercer ce métier très librement. Imaginez que les autorités genevoises nous donnent 325 000 francs pour les descendre. Proportionnellement à la population, c’est comme si Paris offrait 6,5 millions de francs de subvention à des artistes pour casser du Bertrand Delanoë.
Mais les Français ont Sarkozy, Ségolène, Carla Bruni. Franchement, le sage Didier Burkhalter, le petit nouveau du Conseil fédéral, est un vrai gâche-métier, non?
Vous savez, avec la mondialisation, Sarkozy est dans la R’vue. Carla Bruni aussi, ainsi que Michelle Obama. Elles vont d’ailleurs former un trio d’enfer avec Micheline Calmy-Rey. Le pape, autre étranger, est de toutes les éditions. Cette fois-ci, il donne son nom à la benne à préservatifs de Maudet.
Avouez quand même que le comique, à défaut du Genevois, aurait préféré Christian Lüscher?
C’est vrai que ce n’est pas tous les jours qu’un homme politique pose dans Le Matin en tenue de ski nautique. Il traversera d’ailleurs régulièrement la scène de la R’vue dans cette tenue… (Rire.) Mais ce n’est pas parce que Burkhalter est gris et Lüscher éclatant de communication qu’on peut savoir lequel est le plus compétent pour gouverner le pays.
Y a-t-il une usure du rire comme on dit usure du pouvoir?
Non. Le monde change tellement vite. Dans notre compagnie Confiture, on regorge d’idées, de scénarios à venir. L’humour bouge beaucoup. Je ne pourrais d’ailleurs plus faire le Fond de la corbeille de la même manière que dans les années 90. Aujourd’hui, on serait sur le Net, on privilégierait l’interactif.
Vous continuez à travailler avec la comédienne Sarah Barberis, même si à la ville vous n’êtes plus mari et femme. C’est l’histoire du cordonnier mal chaussé, vous n’étiez pas drôle à la maison?
(Sourire.) A la fin, elle connaissait tous mes gags. Faire rire son conjoint, ce n’est jamais facile, encore moins pour un humoriste. Il n’y avait plus l’effet de surprise entre nous, et je lui demandais sans arrêt son avis sur tel ou tel gag avant qu’elle ne les découvre sur scène…
Et vous, vous riez encore de bon cœur aux gags des autres?
Je viens de voir le dernier Woody Allen, j’étais plié de rire pendant tout le film. Valérie Lemercier me fait aussi beaucoup rire, Jamel Debbouze pareil, même quand il dit des choses sérieuses. Comme personnage et incarnation d’une France où il y a encore de l’espoir. Le petit beur qui a été l’acteur le mieux payé de France, c’est quelque chose, ça montre qu’il y a encore une marge de manœuvre. Jamel n’était pas né pour devenir une star. Lui, c’est Arlequin. L’innocent qui dit des horreurs.
Le politicien que vous engageriez dans la R’vue s’il était libre?
Couchepin, naturellement. S’il me fait l’amitié de venir tout de suite sur scène, je lui trouve un rôle. Le conseiller d’Etat écologiste Robert Cramer, également, il a l’habitude de cumuler les mandats. Martine Brunschwig Graf serait la bienvenue, elle parle bien.
Je ne résiste pas au plaisir de vous demander une impro avec ces quatre mots: Miss Suisse, Illustré, sushi et botox.
(Quinze secondes de réflexion.) Whitney Toyloy est retournée à ses études, prouvant ainsi la qualité de notre jeunesse suisse qui mise autant sur la formation que l’apparence. Mais saura-t-elle résister aux appels d’un grand magazine qui veut en faire sa Miss Conseil beauté. La belle s’est récriée: «Je ne veux pas être le botox de L’illustré qui veut paraître plus jeune. Mon destin est ailleurs; après l’école hôtelière, je file au Japon ouvrir un chalet suisse et servir la première fondue aux sushis.
«La R’vue» 2009, dès le 30 octobre au Casino-Théâtre de Genève. www.larvue.ch