LES IMAGES QUI ONT SÉDUIT LE MONDE
En inventant la technique du photochrome à la fin du XIXe siècle, soit l’image en couleurs, la Suisse s’est présentée comme un pays parfait, aux paysages immaculés. Traversée empreinte d’une douce mélancolie, tout en citant les poètes.

Par Marc David - Mis en ligne le 31.07.2012

Avec ses 51,2 cm de haut, ce Schweiz-Suisse-Svizzera-Switzerland 1889-1911, très grand livre débordant d’images, renvoie directement au vert pays de l’enfance. On y voit de beaux châteaux, d’imposantes chutes d’eau, des montagnes enneigées et des jeunes filles en robe qui se baladent dans des villes bien rangées. On se dirait dans un ouvrage de Plonk & Replonk, sauf qu’ici tout est très sérieux, très propre, très soigné, presque trop. Lausanne, Genève, l’Oberland bernois: la Suisse de la fin du XIXe siècle et du début du XXe y apparaît comme un pays rêvé et à jamais englouti, une suite d’aquarelles où l’on cherche la signature du peintre au bas de la toile.

C’est ainsi que l’image immaculée de notre pays s’est exportée vers l’étranger, notamment vers l’Angleterre et les Etats-Unis. Le tourisme était né. Les visiteurs se pressaient vers cette nature vierge que Rousseau ou Saussure avaient magnifiée cent ans plus tôt.

L’image a alors joué un rôle décisif. Dans une officine zurichoise, un modeste employé de l’imprimeur-éditeur Orell Füssli a ainsi pesé, sans doute sans le savoir, sur le destin de son pays. Il s’appelait Hans Jakob Schmid (1856-1924) et on ne sait plus grand-chose de lui. Ce dont on est sûr, c’est qu’il a découvert et mis au point la technique dite du «photochrome». Photochrome? Le terme vient du grec phôtos (lumière) et khrôma (couleur). En travaillant avec du bitume de Judée, une substance qui a la propriété d’être photosensible, l’inventeur a réussi à apporter aux images ce qui, à cette époque, tournait à l’obsession et allait caractériser ce siècle finissant: la couleur.

Le processus est simple à comprendre, complexe à réaliser. Tout part d’un négatif noir et blanc, qu’on savait produire depuis une quarantaine d’années. Celui-ci se trouve peu à peu colorié en étant transféré sur plusieurs pierres lithographiques, une par couleur, chaque image étant retouchée manuellement. L’opération peut se répéter jusqu’à quatorze fois. Le travail peut durer des jours. Il baigne dans le mystère, car une concurrence féroce règne alors autour des moindres découvertes liées à la polychromie.

PHOTOSHOP AVEC UN SIÈCLE D’AVANCE

Le brevet du photochrome, révolutionnaire, est déposé en 1888 et la nouveauté présentée à l’Exposition universelle de Paris l’année suivante. «Créée par Orell Füssli, la firme Photoglob AG a ensuite envoyé des photographes dans le monde entier pour en ramener des photos. Ils sont allés partout, en Russie, en Chine, en Nouvelle-Zélande, explique Daniela Wegmann, qui consacre une thèse universitaire au thème des photochromes. Les images étaient ensuite colorées à Zurich. Tout était artificiel. La couleur avait un rapport direct avec le show, le spectacle.»

Le succès est d’emblée phénoménal, grâce aussi à la création de succursales à Londres et à Detroit. La carte postale triomphe: si, en 1890, 17 millions d’entre elles sont vendues, elles le sont sept fois davantage en 1913. Du côté des acheteurs, cette simple carte illustrée de paysage permet aux gens des classes modestes de voyager, de rêver. Le Cervin devient un lieu de culte. La Suisse est estimée pour sa nature, avec une idéalisation du monde agricole que la Heidi de Johanna Spyri illustre et qui n’a pas tout à fait disparu aujourd’hui.

Photoshop n’a rien inventé, ou si peu. Avec le photochrome, on ne se gêne pas quand il s’agit d’embellir la réalité. Les ciels sont d’un bleu uniforme et les lacs comme emplis d’une huile nacrée. Les contours des bâtiments sont surlignés, les teintes corrigées ou ajoutées manuellement, parfois au mépris de la vérité. Les gens d’Orell Füssli repeignent généreusement les paysages, éliminant ici et là des scories désagréables, ajoutant un pêcheur ou un paysan. Un bateau inutile disparaît, les vicissitudes du quotidien sont habilement occultées. La pub s’en empare. Sur les vues du pont de Lucerne, qui détient sans doute la palme du lieu helvétique le plus photographié, on distingue une pancarte vantant les mérites de l’éditeur Thomas Cook, partenaire d’Orell Füssli.

Au début du XXe siècle, une autre révolution s’amorce. Le Français Albert Kahn, au prix d’exploits techniques, met au point l’autochrome, une photographie en couleurs, cette fois-ci fidèle. «C’était un humaniste. Il voulait montrer le monde tel qu’il est, en présentant ses différentes cultures», note Daniela Wegmann. Surtout, il ne triche plus. Avec cette innovation, l’heure de gloire du photochrome s’arrête avec la Grande Guerre, en 1914. Il reste ces images arrêtées d’un temps terminé, dont l’écrivain Jean-Christophe Rufin a ainsi amoureusement cristallisé l’émotion: «Le monde des photochromes est poétique comme aucun spectacle contemporain ne saurait l’être. Il produit en nous une nostalgie qui n’a rien de douloureux. Elle est pleine d’une joie tendre comme seuls peuvent en faire naître les rares instants où se révèle l’éternité humaine.»

Schweiz-Suisse-Svizzera-Switzerland 1889-1911, par Adrian Scherrer, Ed. Photoglob, 2009.
Plus de photos dans l'édition papier de L'illustré n°31