«J’ai travaillé sur deux aspects de la vie tokyoïte: l’architecture, pour constater que les maisons ne sont souvent que des extensions de la grotte, et ce qui se cache derrière les apparences», confie le photographe vaudois Mario Del Curto au sujet de sa nouvelle exposition, à Carouge. Il en précise l’intention: «Je souhaitais qu’on s’y promène comme dans un quartier japonais, en s’arrêtant pour découvrir des mondes intérieurs.» Tout est dans le titre, énigmatique comme une formule magique: Utchitosoto. En japonais, ce terme signifie à la fois intérieur et extérieur. Il traduit bien le regard que porte Del Curto sur le Japon, ce pays qu’il découvrit en l’an 2000 et où il est retourné une bonne demi-douzaine de fois depuis.
UN QUARTIER BANAL
Tokyo, mégapole de 20 millions d’habitants en constante extension. La cohue de Shibuya, les lumières de Shinjuku, le chic de Ginza. Del Curto, lui, a choisi Shinagawa, une ville naguère, devenue une cité-dortoir et l’un des 23 départements de la capitale nippone. «C’est un quartier assez banal, pas connu et pas emblématique, l’équivalent tokyoïte de Prilly pour Lausanne ou Plan-les-Ouates pour Genève, mais c’est ce qui m’a intéressé», poursuit-il. A chacun de ses voyages, le photographe a sillonné les lieux, entre chien et loup. Des dizaines de kilomètres à pied, boîtiers autour du cou. «J’ai fait des dizaines de milliers d’images!»
Le choix de Shinagawa s’est aussi imposé d’un point de vue historique, pour son lien avec Genève, à cause d’une histoire de cloche volée dans un temple nippon du XVIIe siècle et retrouvée à Aarau d’abord en 1873, puis au bout du Léman, dans le parc de l’Ariana. Une copie de la cloche originale, restituée au Japon en 1930, a été offerte à la cité de Calvin en 1991.
Explorateur à Shinagawa, Mario Del Curto, éternel passionné d’art brut, a poursuivi au Japon sa quête de mondes décalés. Le photographe a croisé sur place des artistes singuliers (lire encadré), dont il a ramené certains travaux emblématiques, tous exposés au Musée de Carouge. Ces œuvres semblent dialoguer et répondre aux quelque 200 photographies exposées place de Sardaigne - des photos d’architecture pour moitié, complétées par des récits de vie de certains habitants de Shinagawa.
Pour l’occasion, la scénographie de l’exposition a été confiée au collectif d’arts appliqués Assemblage. Un mikado géant, entièrement recyclable, constitué de quelque 1500 palettes de bois, a été aménagé, reproduisant l’idée d’une libre promenade en ville. On y flâne à sa guise, et on s’en va, avec cette impression étrange d’avoir erré, quelques instants, au bout du monde.
Utchitosoto, Japon décalé, photographies de Mario Del Curto, place de Sardaigne et Musée de Carouge, Carouge. Jusqu’au 13 août.
DES MONDES INTÉRIEURS À FAIRE CONNAÎTRE
En résonance aux photos d’architecture présentées place de Sardaigne, le Musée de Carouge contigu accueille une septantaine d’œuvres réalisées par trois artistes nippons approchés par Mario Del Curto. «Quand je voyage, je cherche à découvrir des mondes décalés, confie celui-ci. Si l’univers d’un artiste me touche, je m’efforce de le faire connaître. C’est mon hommage.» Passionné d’art brut, d’art outsider, le photographe vaudois a souvent joué les consultants pour ses hôtes japonais. Avec un bonheur réciproque. Le Musée de Carouge présente Macoto Toya, de Shinagawa, Yuichi, d’Okinawa, et Kazuhito Takahashi, de Morioka, trois artistes au monde intérieur bouillonnant. Yuichi et Takahashi résident en institution psychiatrique. Pas Toya. Del Curto a flashé sur ses portraits de femmes (illustration ci-contre): «C’est plein de couleurs et même assez hot par moments, mais j’adore!» Toya fait de la bande dessinée, au sens littéral du terme, puisqu’il peint principalement sur d’immenses rouleaux de papier. Il expose pour la première fois hors du Japon, grâce à Mario Del Curto qui, à travers l’univers singulier de ces trois artistes, révèle un Japon intime et flamboyant.