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Libye
Pierre Ruetschi
Alors que la crise libyenne s’éternise, les clichés d’identité judiciaire d’Hannibal Kadhafi publiés par «La Tribune de Genève» font de plus en plus polémique. Son rédacteur en chef s’explique.

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 09.03.2010
Face. Profil. Deux photos qui font beaucoup parler d’elles. Depuis la libération de Rachid Hamdani et l’emprisonnement de Max Göldi, les clichés d’identité judiciaire d’Hannibal Kadhafi pris par la police genevoise et publiés en septembre de l’année dernière par La Tribune de Genève refont soudainement surface. Désormais, on traque frénétiquement la source de cette indiscrétion comme le Graal censé désamorcer la crise libyenne. A en croire politiciens et diplomates, à entendre un Max Göldi, évidemment instrumentalisé par le gouvernement libyen, s’étonnant de la lenteur avec laquelle la police officie, l’identification de la personne à l’origine de la transmission des photos serait la clé de la liberté de notre compatriote. Du coup, voilà le quotidien genevois pointé du doigt, soupçonné d’avoir cédé aux sirènes du sensationnalisme. Pourtant, avec ses petites lunettes et son rasage impeccable, Pierre Ruetschi est loin de l’image du journaliste voyou en mal de scoops. Le rédacteur en chef de La Tribune de Genève, ancien correspondant à Washington, ferait même plutôt premier de classe version costume et raie sur le côté.

Pierre Ruetschi, regrettez-vous la publication des photos d’identité judiciaire d’Hannibal Kadhafi?

Si ces photos ont pu réellement avoir une incidence sur le dénouement potentiel de l’affaire, je regrette qu’elles aient eu cet effet-là. Mais je ne peux pas regretter leur publication, car elle était légitime et nécessaire sur le plan de l’information. Dans les circonstances de l’époque, rien n’indiquait qu’elles pouvaient avoir un impact décisif pour les otages. Et je reste convaincu que ce ne fut pas le cas.

Pourtant votre collègue de 24 heures Thierry Meyer a renoncé à les publier…

La Tribune de Genève était en possession de ces photos; après, chaque rédaction en chef prend ses propres décisions.

Aujourd’hui on a pourtant l’impression qu’elles sont à l’origine de la crise?

Il faut quand même rappeler le déroulement des faits: ces photos ont été publiées le 4 septembre 2009, soit quatorze mois après l’arrestation d’Hannibal Kadhafi. Et, lorsque ces photos ont été publiées, on avait été, semble-t-il, plusieurs fois tout proche d’un dénouement. Micheline Calmy-Rey avait dit être à 2 millimètres d’un accord. Hans-Rudolf Merz s’est rendu à Tripoli, a fait platement ses excuses et est revenu bredouille. Le 4 septembre se situe bien après cet épisode. La situation semblait clairement bloquée et personne n’avait vent de la poursuite de négociations.

«Le rôle de la presse n’est pas de faire de la diplomatie»
Pierre Ruetschi

En revanche, la question de l’humiliation était au cœur du dossier et c’est ce que l’on a voulu montrer en réalisant un article qui présentait les diverses humiliations subies par les différents acteurs. Hannibal Kadhafi arrêté à Genève, les domestiques torse nu pour montrer leurs blessures et Hans-Rudolf Merz obligé de se confondre en excuses en Libye. Les photos d’Hannibal Kadhafi permettent une compréhension de cette affaire sans être dégradantes. Il y paraît certes fatigué, éprouvé, mais elles n’ont rien d’avilissant. De plus, elles sont aussi le seul document objectif sur l’arrestation controversée d’Hannibal Kadhafi qui, selon diverses rumeurs et accusations à ce moment, aurait été molesté.

A votre avis, ces photos n’ont donc joué aucun rôle dans cette affaire?

N’oublions pas que la crise a démarré quatorze mois avant la publication de ces photos. Durant ces longs mois, il ne s’est rien passé. On a même constaté une cacophonie générale dans l’action de la Suisse avec deux départements qui se sont tirés dans les jambes. Le tout sans le moindre résultat. Ce ne sont pas les photos qui ont provoqué la rétention des otages, dès juillet 2008, mais bien l’arrestation, à Genève, d’Hannibal Kadhafi. Et, plus fondamentalement, ses agissements au cours de son séjour à Genève. Des frasques qui ne l’ont pas empêché de récidiver à Londres en décembre dernier, où il s’est distingué par un comportement inqualifiable. On attribue à ces photos une importance totalement disproportionnée par rapport à la réalité de leur impact.

Mais alors pourquoi se focalise-t-on sur ces photos selon vous?

Parce que Kadhafi utilise la crise avec la Suisse à des fins beaucoup plus larges de politique intérieure et extérieure. La Confédération s’est déjà platement excusée, ça n’a pas suffi. Cela prouve bien que là n’est pas le problème. A travers toute l’affaire des otages, que la Libye cherche visiblement à faire durer puisqu’elle y souffle continuellement le chaud et le froid, Kadhafi essaie de se repositionner sur la scène internationale. Il tente ainsi de constituer une unité des pays arabes autour de lui, se profile comme le grand défenseur du monde arabe et musulman. Il poursuit une stratégie à long terme. Et cette affaire est aussi conditionnée par les batailles de clans en Libye, que même les plus fins experts peinent à décrypter.

Mais en Suisse aussi vous êtes montré du doigt…

Il est clair que, lorsqu’on parle de la publication des photos, on ne parle pas du problème plus fondamental du comportement des autorités et de la police au moment de l’arrestation d’Hannibal Kadhafi ni de la responsabilité véritable de la Suisse. Hans-Rudolf Merz a déclaré que c’était la faute de La Tribune de Genève si les négociations n’avaient pas abouti. Je trouve ironique que M. Merz pointe le doigt sur nous quand lui-même a déclaré dans L’Hebdo que faire ses excuses ne lui avait rien coûté. Comment Kadhafi a-t-il réagi à cela? Ou lorsque le futur conseiller fédéral Didier Burkhalter envisageait la possibilité d’une exfiltration militaire des otages: cela pouvait être lu comme une menace directe d’agression. Les photos ont pu avoir un effet, je le conçois, mais il faut très sérieusement le relativiser. C’est simple et efficace de les mettre en cause, mais nous nous trouvons dans un monde infiniment plus complexe, avec des éléments qui ont eu infiniment plus de poids que cela. D’ailleurs, si l’on prend la liste des 27 griefs reprochés à la Suisse par le Ministère des affaires étrangères libyen, la publication des photos n’apparaît que dans un sous-point du 27e grief. Il y en a donc 26 autres avant.

Pensez-vous qu’il faut renoncer à trouver la source de la fuite?

Il n’y a pas de raison de stopper l’enquête lancée, comme c’est le cas en ces circonstances, par le procureur général Zappelli. On pourrait penser que si la source était identifiée, cela pourrait apporter un élément pour sortir de la crise. Mais je m’interroge: vu les tensions existantes, serait-ce suffisant? J’ai des doutes… En fait, on constate que chaque fois que la Suisse a reculé, le régime libyen a fait un pas de plus et a présenté de nouvelles exigences. Je ne suis pas du tout certain que cela seul suffirait pour faire libérer Max Göldi.

Comment vivez-vous ces moments où La Tribune de Genève est stigmatisée, et vous avec?

C’est inhabituel et très instructif. C’est évidemment aussi inconfortable. J’ai écouté les critiques et je me suis reposé sans cesse la question de la justesse de la publication de ces photos. J’ai aussi beaucoup pensé aux otages. Mais je reste convaincu qu’elles avaient un sens et constituaient une information importante pour la compréhension de l’affaire. Et je suis par ailleurs viscéralement attaché à la liberté de la presse, qui serait fondamentalement remise en cause si l’on n’avait pu publier cette information pour de potentiels avantages dans la négociation avec la Libye. Le rôle de la presse n’est pas de faire de la diplomatie ni de contribuer aux négociations. On ne veut pas être l’instrument de la diplomatie de l’Etat. Il est pourtant des cas exceptionnels où il faut s’abstenir de publier une information. Cela nous est arrivé dans cette même affaire. La limite n’est pas simple à fixer avec des personnalités aussi fantasques et imprévisibles que les Kadhafi.

Voyez-vous une fin prochaine à cette crise?

Le fait que le colonel ait appelé au boycott de la Suisse, dans son langage, ne veut même pas forcément dire que la crise s’envenime. Réellement, on ne comprend plus les signaux. Faut-il arriver à une sorte de paroxysme de la tension pour aboutir à un résultat? Peut-être. Je ne sais pas. Je souhaite en tout cas du fond du cœur que Max Göldi, qui est une victime innocente de cette affaire, soit libéré aussi vite que possible.



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Tags: Kadhafi, Hannibal Kadhafi, crise libyenne, «La Tribune de Genève», Pierre Ruetschi, photos Aller en haut de page Haut de page

 

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