Des pluies diluviennes en Inde et au Pakistan jamais observées depuis quatre-vingts ans; des chaleurs records qui font exploser toutes les statistiques et brûler les forêts en Russie; des précipitations qui conduisent à des glissements de terrain d’une ampleur jamais vue en Chine; un cube de 260 km2 qui se détache du glacier Petermann, au Groenland, formant le plus gros iceberg depuis cinquante ans: où que l’on tourne notre regard, la planète accouche de monstruosités climatiques historiquement sans égales. Cela fait beaucoup de coïncidences, même pour des climatologues échaudés par les critiques des climatosceptiques et qui craignent, plus encore que le réchauffement de la planète, les raccourcis scientifiques. «Il est vrai que ces événements ne nous surprennent pas tellement puisqu’ils s’inscrivent dans la logique de ce que l’on avait prévu, à savoir la multiplication des événements climatiques extrêmes», lâche Martin Beniston, climatologue à l’Université de Genève. En fait, ils se situent exactement dans la ligne des conclusions du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de 2007 qui estimait «très probable que les canicules, les vagues de chaleur et les événements de fortes précipitations deviennent plus fréquents». «D’un autre côté, poursuit l’expert scientifique, la médiatisation instantanée fait qu’aujourd’hui on a l’impression que beaucoup de choses se passent simultanément car on en est immédiatement informé. Par ailleurs, la pression démographique est beaucoup plus forte qu’il y a cinquante ans, donc les dégâts sur les sociétés humaines plus spectaculaires aussi. Mais il est difficile d’établir la fréquence de ces phénomènes extrêmes de manière univoque.»
En clair, le réchauffement climatique est certainement à l’œuvre, mais on n’ose pas encore l’affirmer scientifiquement.
Restent les millions de déplacés, les milliers de morts, les inondations et les incendies qui frappent l’imaginaire. Aujourd’hui, c’est la «Grande peur sur la planète» et elle se pare de multiples visages.
FEUX NUCLÉAIRES EN RUSSIE?
Huit cent mille hectares de forêts en cendres et des fumées qui envahissent Moscou: le plus chaud été de l’histoire russe n’est pas sans conséquence. Cinquante-quatre morts officiels, des milliers de décès dus à la canicule et des questions. Les incendies ont notamment atteint des zones touchées par les retombées de l’accident nucléaire de Tchernobyl et d’aucuns craignent une contamination. «Après vingtcinq ans, il ne reste dans les plantes que du césium 137, tout le reste a disparu, explique Hansruedi Völkle, chef de la section surveillance de la radioactivité à l’Office fédéral de la santé publique. Son point de fusion est à 600 °C, il se vaporise ensuite en gaz dans l’atmosphère. Il peut certes y avoir des retombées dans un rayon proche, une trentaine de kilomètres, mais elles sont très faibles. Il n’y a en tout cas aucun risque pour la Suisse. Dans les années 90, on avait déjà observé ce phénomène à la suite d’incendies de forêts en Pologne. On a un système de veille excellent en Europe, tous les laboratoires sont en contact.»
Mais une autre inquiétude est née, alors que les flammes menaçaient le centre de matières fissiles de Snejinsk, dans l’Oural, et le centre de recherche nucléaire de Sarov, 500 km à l’est de Moscou. Et si le feu atteignait un réacteur? «Autour d’une centrale atomique, il y a un périmètre de sécurité et pas d’arbre à proximité immédiate, explique Hansruedi Völkle, les flammes ne devraient pas pouvoir l’atteindre. Le réacteur est quant à lui protégé par un mètre et demi de béton armé. Depuis l’accident de Tchernobyl, la sécurité a été très fortement renforcée.»
BANGKOK-SOUS-MER EN 2030?
Des champs transformés en piscines, des rues en torrents, le Pakistan prend l’eau mais il n’est pas le seul. Certains voient déjà Bangkok, la capitale thaïlandaise, sous les flots en 2030. D’une part, la ville construite sur des marais s’affaisse et, d’autre part, le niveau de l’eau augmente. «C’est une crainte liée à toutes les régions proches du niveau des océans, analyse Martin Beniston. 2030 me paraît très pessimiste. Ce que l’on observe toutefois, c’est que le Groenland fond plus vite que prévu. Le dernier rapport du GIEC parlait d’une augmentation d’un mètre en un siècle, ces estimations sont beaucoup plus incertaines aujourd’hui.» Mais pas besoin d’attendre de visiter Bangkok en scaphandre pour prendre la mesure du changement. «Le problème est plutôt les événements du type Xynthia en France. Les océans étant plus hauts, les vagues et les tempêtes causent plus de dégâts qu’auparavant sur les zones côtières, on doit apprendre à s’en prémunir.»
RÉFUGIÉS CLIMATIQUES PAR MILLIONS?
Avec ses 1670 mètres d’altitude moyenne, la Suisse ne craint pas la noyade. D’ici à ce que les eaux montent, les uns pourront toujours se réfugier au Chalet-à-Gobet, les autres sur le Salève ou sur les hauteurs de Chaumont. Mais en marge des inondations au Pakistan, les 14 millions de déplacés frappent les esprits. En filigrane, c’est la peur d’un flot de millions de réfugiés climatiques qui se déverseraient du Sud vers le Nord qui s’instille. «Dans le cas du Pakistan, on ne peut pas parler de migration mais de déplacement de population, explique Etienne Piguet, spécialiste de la migration à l’Université de Neuchâtel. D’une part, les personnes touchées ne franchissent pas de frontières et, d’autre part, elles retournent en général sur leur lieu d’habitation une fois la catastrophe passée.» En fait, pour le professeur neuchâtelois, la notion de migration environnementale est délicate. «Le statut de réfugié climatique n’existe pas. Il demeure une menace que l’on peut associer au climat mais sur un horizon d’un siècle. Il y a des zones, comme le delta du Nil ou le delta du Gange, où vit une population nombreuse qui est clairement menacée par la montée des eaux. D’autres régions en Afrique subsaharienne pourraient se retrouver dans une situation critique en raison de la désertification liée au réchauffement du climat.» L’histoire retient plusieurs épisodes où le climat joue un rôle important dans la migration de population. «On sait par exemple que d’importantes pluies ont conduit à la prolifération d’un champignon au XIXe siècle qui a détruit la culture de la pomme de terre en Irlande et conduit à l’émigration aux Etats-Unis. Mais ce n’est pas le seul facteur, cela tient aussi à la gestion de la crise par les autorités politiques de l’époque.»